«Charlie Hebdo» assassiné, les voix s’élèvent et dénoncent

| mer, 07. Jan. 2015
Douze personnes – dont les dessinateurs Charb, Cabu, Wolinski et Tignous de Charlie Hebdo – sont tombés mercredi sous les balles de trois hommes à Paris. Des blessés sont aussi à déplorer. L’onde de choc a dépassé les frontières françaises.

PAR J. GACHET, J. GODEL, S. MURITH, P . RAUBER

Réactions...

«Nous sommes tous horrifiés»
Jean-Louis Le Touzet, journaliste à Libération et chroniqueur occasionnel pour La Gruyère.
«C’est un acte de guerre. Cela va au-delà de l’assassinat de journalistes et de dessinateurs. Deux fondements de nos sociétés ont été attaqués: le droit de s’exprimer et de parler. C’est la démocratie qui est touchée.» Régulièrement envoyé en Syrie et en Libye, Jean-Louis Le Touzet sait de quoi il parle. Sur le terrain, il a aussi constaté que le nombre de journalistes assassinés explose ces dernières années. Le monde s’est durci.
Arrivant à la rédaction de Libération peu après 11 h, il a découvert des collègues livides: «Nous sommes tous horrifiés. Je n’arrive pas à me rendre compte de ce qui se passe. Ici, l’ambiance est irréelle.»
En novembre 2013, la rédaction de Libération avait elle-même été victime d’un attentat. Très remonté contre le système, un homme avait tiré sur un assistant photographe dans le hall d’entrée. «La sécurité avait été renforcée, mais depuis, elle s’est beaucoup assouplie, reprend Jean-Louis Le Touzet. C’est un journal: les gens y entrent et en sortent comme ils veulent.»
Hier, les grands moyens ont été déployés devant les principaux médias français: «Quatre ou cinq agents en arme se tiennent devant l’immeuble et le rideau de fer est baissé. Nous rentrons par une porte dérobée.»
Jean-Louis Le Touzet se dit très inquiet pour la suite des événements. «Les conséquences politiques de ce qui s’est passé m’effraient. Que va-t-il se passer? Cela déstabilise encore davantage un pays fragilisé.»
Venant d’apprendre le décès de ses confrères de Charlie Hebdo, le Breton est sous le choc. «Quand leur rédaction avait été incendiée lors d’un attentat, en 2011, nous les avions hébergés. Ils travaillaient dans un petit local et utilisaient la même cafétéria que nous. Aujourd’hui, tout ce qui faisait Charlie Hebdo n’existe plus.»

 

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Droit fondamental à l’irrespect
Le journaliste gruérien Xavier Alonso est correspondant permanent à Paris de La Tribune de Genève et de 24 Heures. ll livre à La Gruyère ses premières impressions.

Comment avez-vous vécu cette journée?
Je suis décontenancé. Je ne réalise pas bien. Je me suis rendu sur place moins d’une heure après l’attentat, mais on ne voit pas grand-chose, juste une ambiance très particulière, comme dans les films sauf que ce n’est pas un film. J’ai vu comme une confrontation entre journalistes et policiers, avec de la tension et la même incompréhension de part et d’autre, parce que, de part et d’autre, ce sont des collègues qui ont été tués.

Que pouvez-vous raconter dans l’immédiat à vos médias?
Je pourrai difficilement apporter de la plus-value dans le récit de ce qui s’est passé. Il faudra surtout voir comment la situation va se développer. C’est la porte ouverte à tous les amalgames, à toutes les dérives.

Peut-on aussi imaginer une France qui se ressaisit et fait front?
J’espère que oui. Cela fait un an que je suis à Paris et, au quotidien, je ne ressens pas de grande crispation entre communautés. Les gens vivent en bonne intelligence. En revanche, il y a une drôle d’ambiance dans les médias à propos de l’immigration, avec les phénomènes Eric Zemmour et Michel Houellebecq. Pourtant, j’habite dans un quartier proche de Barbès, le cœur arabe de Paris où je vais souvent me balader. Or il y a juste zéro problème! On est très loin de la caricature d’un quartier où les femmes en niqab sont à tous les coins de rue: ça n’existe pas! En un an, j’ai dû en voir deux.

Y aura-t-il un après Charlie Hebdo?
C’est trop tôt pour le dire. Mais le choc est énorme: c’est tout de même à Charlie Hebdo que l’on s’est attaqué. Cabu et Wolinski, c’est cinquante ans de dessins de presse, des types qui se sont moqués de tout le monde.

Avec un ton qui est au cœur de l’esprit français…
Effectivement, le droit à l’irrespect est quelque chose de profondément, fondamentalement français.

 

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Vers la crainte d’une surenchère

Jean-François Mayer, historien fribourgeois, directeur de l’institut Religioscope

L’historien spécialiste des religions réagit avec prudence. Mais concède que l’on peut tout de même évoquer la piste djihadiste, vu les propos tenus par les assaillants («Nous avons vengé le prophète. On a tué Charlie Hebdo. Allah Akbar.»). «Depuis longtemps des attentats sont préparés et commis, mais là, il est réussi, et impeccablement réussi. D’abord dans l’organisation, puisqu’ils ont atteint leur objectif sans grand obstacle. Dans l’impact ensuite. D’un point de vue médiatique, en s’attaquant à des dessinateurs et à un journal bien connus, l’impact est décuplé. Sans compter qu’en parvenant à tuer le directeur de la publication du journal (Charb), qui était sous protection policière, ils ont créé ce que tente de créer tout acte terroriste, à savoir de passer le message “vous n’êtes pas vraiment protégés”.»
Jean-François Mayer évoque encore qu’en ciblant Charlie Hebdo, qui s’est tout de même exposé à l’inimitié d’une partie de la population, les auteurs de l’attaque «ont suscité la sympathie d’un certain milieu», contrairement à Mohammed Merah, qui avait tué des enfants en 2012. Un nombre d’ailleurs important de messages sur twitter applaudissent l’attentat contre Charlie Hebdo: «ptdr (pété de rire) chech (c’est bien fait pour toi) pour la fusillade Charlie Hebdo sa vs apprendra a dire que le coran c’est de la merde», écrit Bilel. «Tôt ou tard vous deviez payer vos caricatures», estime de son côté Dzaïri.
«L’élément le plus inattendu de cette attaque, s’il se confirme, est que les hommes – qui ont agi avec un sang-froid et une organisation qui peut évoquer un entraînement spécifique, peut-être sur le terrain – se sont revendiqués d’Al-Quaïda, confie encore Jean-François Mayer. Pourtant, c’est le groupe Etat islamique (EI) qui a le vent en poupe aujourd’hui et qui recueille de plus en plus d’allégeances de groupes djihadistes dans le monde.» Al-Qaïda et l’EI étant en concurrence pour le leadership du djihadisme internationale, on peut craindre une surenchère.

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«C’est très regrettable»
Sulejman Sulejmani, membre de la communauté musulmane bulloise
«Quand j’ai appris la nouvelle, j’ai eu la chair de poule.» Sulejman Sulejmani a ressenti fortement le sentiment de ne plus être à l’abri. Nulle part. «On n’est pas encore certain de savoir exactement qui a agi. Mais qu’ils soient musulmans ou non, qu’on soit musulman ou non, cet acte barbare est condamnable et inacceptable. C’est très regrettable et injuste que ces gens aient perdu la vie.» Ses pensées personnelles vont aux familles, aux proches des victimes et à toute la population française. «Ce soir, je suis triste. Comme tout le monde.»

 

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«La société change radicalement»
Paul Grosserieder, Charmey, ancien directeur du CICR

«Ma première réaction a été de me dire que la société vit un changement de paradigme très sérieux. C’est la première fois que Charlie Hebdo est à ce point attaqué. Dans l’ancienne configuration, si je puis dire, de la droite contre la gauche, les provocations étaient tolérées. Verbalement attaquées parfois, mais jamais gravement physiquement.» Paul Grosserieder redoute que cet attentat ne provoque une envolée de l’islamophobie. «Si l’on ne fait pas attention, on risque de créer un antagonisme entre société démocratique et société islamique. Ce serait stupide.» En farouche partisan d’une tolérance vis-à-vis de l’islam, il estime que «nous avons plutôt tout intérêt à apprendre à vivre avec des sociétés plus marquées par l’islam que ce que nous avons connu.»

 

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«Si on se tait, on a perdu»
Thierry Barrigue, dessinateur
«Ce sont des amis» qui viennent d’être tués, a déclaré à l’ATS, en pleurs, Thierry Barrigue, dessinateur et rédacteur en chef du journal satirique Vigousse. «On ne peut pas se taire, si on se tait, on a perdu. Les tueurs espèrent que l’on s’arrête, mais on ne peut pas leur donner ça. Ce serait trahir la mémoire de ceux qui sont morts.»

 

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«Le plus bel hommage, c’est de continuer»
Alex Ballaman, dessinateur
Complètement abasourdi, le dessinateur de presse fribourgeois Alex Ballaman ne peut pas s’empêcher de répéter: «C’est incroyable.»  Selon lui, rien ne peut justifier le meurtre des journalistes de Charlie Hebdo. «Un dessin, deux ou trois coups de crayon sur du papier, ne peut pas être un détonateur aussi puissant. Au-delà du monde du dessin de presse, nous devons tous être touchés. Ce sont les fondements même de notre démocratie qui ont été remis en cause.» Lui qui avait dû essuyer la polémique après avoir représenté le prophète en 2004 ne peut s’empêcher de penser que, ce soir, certains de ses confrères ne rentreront pas chez eux. «Le plus bel hommage, c’est de continuer, de garder notre liberté de ton.»

 

 

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