«On se trouve dans un tunnel, sans lumière au bout»

| sam, 17. Jan. 2015
Depuis jeudi, l’euro ne vaut plus qu’un franc. Secoués, des patrons de la région témoignent. A Bulle, comme ailleurs, les banques ont été prises d’assaut pour l’achat d’euros.

PAR THIBAUD GUISAN, JEROME GACHET ET JEAN GODEL

«Laissons retomber la poussière. Mais, pour le moment, on se trouve dans un tunnel. Et on ne voit pas de lumière au bout.» Directeur de JetSolutions SA à Rossens, Patrick Mayor, a le discours imagé. Une bombe a éclaté jeudi quand la Banque nationale suisse (BNS) a renoncé au taux plancher introduit le 6 septembre 2011. L’institut ne défendra plus le cours d’un euro à 1 fr. 20, en achetant massivement de la monnaie étoilée. Hier, la parité était presque de mise.
Les déflagrations se font sentir dans l’industrie régionale. Et Patrick Mayor dirige une entreprise bien particulière: une société exportatrice de 35 employés, qui réalise directement la moitié de son chiffre d’affaires dans l’Union européenne. «Sur les commandes passées en euros, on recevra 20% de moins, avec un euro qui passe de 1 fr. 20 à 1 fr., explique l’habitant de Villargiroud. C’est comme si vous attendiez qu’on vous verse 1000 francs et que, finalement, vous n’en touchez que 800. Et nous avons certains clients suisses qui passent commande en euros.»


Sous-traitants inquiets
L’entreprise de Rossens, spécialisée dans la réalisation de processus pour le traitement de liquides et de poudres pour les secteurs pharmaceutique, alimentaire et chimique, n’est pas seule concernée. «Entre 15 et 20% des entreprises du canton exportent, estime Alain Riedo, directeur de la Chambre de commerce et d’industrie Fribourg. Et 60 à 70% des exportations sont destinées à l’Union européenne.»
D’autres entreprises tremblent: les sous-traitants, qui ont pour clients des industriels suisses, qui exportent à leur tour. Ils sont nombreux dans la région. C’est le cas de Berset S.àr.l. à Vaulruz: un atelier de mécanique de précision qui fournit l’industrie des machines. «C’est un coup dur», confie son patron Gérald Berset, qui emploie une vingtaine de collaborateurs. «Des séances sont prévues avec nos clients pour voir comment ils entendent réagir.»
Les entreprises fribourgeoises étaient encore habituées à un euro à 1 fr. 50 à la fin 2009. Elles se sont finalement adaptées à un euro à 1 fr. 20, alors qu’on parlait de catastrophe. Comment composeront-elles avec un euro à un franc ou moins? «Une chose est sûre, je ne vais pas toucher aux salaires, répond Gérald Berset. Mais si une grosse crise s’installe, il faudra peut-être réduire les effectifs. Mais on n’en est pas là.» Dans l’immédiat, les économies et les gains de productivité sont privilégiés. «On peut provisoirement couper les investissements, mais aussi revoir certains processus de production, ajoute le patron gruérien. Cela peut passer par plus d’automatisation. On peut aussi réfléchir à fabriquer des pièces mécaniques moins complexes, pour gagner en rapidité d’exécution.»
Autres options d’économies: se fournir – en composants, par exemple – dans la zone euro. «Oui, mais nous payons des salaires en francs suisses, coupe, de son côté, Patrick Mayor. Et puis, nos projets reposent surtout sur beaucoup d’heures d’ingénierie. Alors, l’effet de compensation est limité.»
Dans la zone euro, les exportateurs suisses et fribourgeois devront miser sur la spécialisation. Parce que, avec un franc si fort, les concurrents européens partent avec un sérieux avantage. «Pour le moment, la situation est vite résumée, poursuit Patrick Mayor. Soit on garde les mêmes prix et on perd 20%, soit on augmente nos prix de 20% et on ne remporte pas le mandat. Alors si on veut travailler, le choix est vite fait.»


L’Asie ou les Etats-Unis
Les industriels fribourgeois pourraient-ils exporter ailleurs que dans l’Union européenne? «Un certain nombre d’entreprises se tournent vers la Chine et les Etats-Unis, constate Alain Riedo. Mais c’est plus compliqué que de faire des affaires avec des pays voisins, comme l’Allemagne et la France.»
JetSolutions espère croître aux Etats-Unis et en Asie, où elle réalise un quart de son chiffre d’affaires actuellement. La société de Rossens a été rachetée par la société américaine ILC Dover LP en mars 2014. «Nous profitons de son réseau de vente. Nous avons gagné des projets à Singapour, aux Etats-Unis et en Inde.»


Le moment en question
La bombe de jeudi n’a pas fini d’agiter l’économie fribourgeoise. «Ce qui frappe, c’est la brutalité de la mesure, commente Alain Riedo. Le moment n’était peut-être pas le plus opportun. Pourquoi la BNS n’a-t-elle pas pris cette mesure cet automne quand la pression sur le franc était moins forte? En octobre, l’euro valait 1 fr. 23 ou 1 fr. 25. Pour le reste, je reste confiant dans la BNS. Elle n’a pas pris cette décision par hasard.» Patrick Mayor partage ce point de vue. Et conclut: «Attendons quelques jours que la situation se stabilise. Après, on réagira en fonction de ce qui se passe.» TG

 

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Tourisme fribourgeois serein


autres effets. Les milieux touristiques redoutent une désaffection de la Suisse, les prix bondissant pour les ressortissants de l’Union européenne. Directeur de Fribourg Région, Thomas Steiner nuance toutefois l’impact pour le canton: «Nous avons une grande part de clients suisses. La dernière fois que le franc était fort, nous n’avons pas enregistré une baisse significative des nuitées. Mais il est encore trop tôt pour analyser la situation de manière approfondie.»
En vacances à l’étranger, les Suisses vont se «royaumer». Ils devraient également voir les prix des produits importés baisser. «Pour le consommateur, ça peut effectivement être une bonne nouvelle. Il faut pour cela que tous les acteurs du marché tirent à la même corde en adaptant les prix», relève Mathieu Fleury, secrétaire général de la Fédération des consommateurs (FRC). Le Fribourgeois espère surtout que certaines «erreurs commises par le passé» ne se reproduiront pas. «Certaines multinationales estimaient que si les Suisses bénéficiaient d’un pouvoir d’achat plus grand, ils n’avaient qu’à payer plus cher. C’est assez abominable comme raisonnement.» Il craint aussi qu’une fois de plus, on brandisse le fait que l’euro pourrait remonter «d’autant que ça risque de durer», précise-t-il.


Des progrès pour les biens importés
Depuis les premières baisses de l’euro, des progrès notoires ont été accomplis en la matière. Mais rien n’a été facile ni rapide. En 2015, Mathieu Fleury constate que de nombreux secteurs ne jouent toujours pas le jeu. «Grâce à notre plateforme barometredesprix.ch, lancée en 2012, nous constatons que la différence entre la Suisse et l’Europe est, par exemple, de 30% dans l’alimentation, de 50% pour la presse magazine, de presque 30% pour les vêtements et de 20% pour les cosmétiques.» Et de poursuivre: «Nous ne réclamons pas les prix européens, conscients que les salaires sont plus élevés dans ce pays. Mais cela n’explique pas de telles différences. Si les prix sont corrects, cela dissuadera les Suisses d’aller faire leurs courses à l’étranger. On l’a vu avec la branche automobile. Dès que les prix ont baissé, le tourisme d’achat a diminué.» JG

 

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Compenser avec le dollar


Secteur fromager. «Aucune baisse du prix du lait n’est prévue», assure Philippe Bardet, directeur de l’Interprofession du gruyère (IPG). Impossible, en effet, de fixer deux prix, l’un pour la filière suisse qui écoule 60% du gruyère AOP, un autre pour l’exportation. L’IPG ne vendant pas de fromage, ce sont les affineurs qui devront se battre pour leurs marges. Or, beaucoup ont trois marchés: le suisse qui se maintient, la zone euro désormais sous pression, enfin les autres pays où règne le dollar, lui plutôt à la hausse. Là réside un potentiel (limité) de compensation, analyse Philipe Bardet. «Le problème, c’est que sur les marchés en dollars, comme dans la zone euro, la concurrence des produits européens va se renforcer. Il faut donc jouer sur le très haut de gamme.»
Reste que cette annonce arrive au mauvais moment: «Il n’y a plus aucune chance de pouvoir renégocier les contrats pour 2015 avec la grande distribution européenne, largement libellés en euros et calés sur un euro à 1 fr. 20. Tout cela dans une Union européenne qui abandonnera les quotas laitiers en mars avec, à la clé, une hausse de la production fromagère estimée à au moins 5%: «Pour sûr, il va y avoir une offre pléthorique qui risque de tirer tous les prix du secteur fromager à la baisse», conclut Philippe Bardet.
Dans un communiqué, le syndicat Uniterre appelle la filière agroalimentaire à «garder la tête froide» et à ne pas en profiter pour faire pression sur les prix aux producteurs suisses, sachant qu’à l’export, elle se bat précisément dans un segment à haute valeur ajoutée. JNG

 

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291000 euros en 24 h


Banques. En cette fin de cette semaine, il n’y a pas que le dernier numéro de Charlie Hebdo qui est très demandé. Depuis jeudi après-midi, c’est la chasse à l’euro. A Bulle, les files d’attente se multipliaient dans plusieurs établissements de la place. Au point que certaines banques limitaient l’achat d’euros ou ne l’acceptaient que pour leurs clients. A la Banque Raiffeisen Moléson, les euros étaient vendus «tant qu’il y en a. Et sinon, on les commandera», explique Eric Charrière, président de la direction, qui n’a jamais vu ça. «C’est phénoménal. En 24 heures, nous avons vendu 291000 euros rien que pour Raiffeisen Moléson.» Voilà qui ne fait pas forcément le beurre de l’enseigne qui a acheté 1 fr. 20 des euros qu’elle vend désormais à 1 franc. JG

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