Mais qui es-tu, Charlie?

| sam, 10. Jan. 2015
Depuis l’ignoble tuerie de mercredi, tout le monde est Charlie, souvent sans avoir lu l’impertinent journal. Pour rappeler que Charlie Hebdo et Hara-Kiri vont au-delà de l’humour potache, retour sur plus d’un demi-siècle d’histoire.

PAR ERIC BULLIARD

On avait quoi? Une vingtaine d’années… Avec quelques potes, chaque semaine, on se marrait devant la une de Charlie Hebdo. Ce mythe, cette légende de la presse et de l’humour, venait de renaître. Ce journal, il faut le répéter en ces jours noirs, était, pardon, EST un régal, une bouffée d’air frais balancée à coups d’irrévérences, mais surtout de talents. D’extraordinaires talents. Les meilleurs dessinateurs, des chroniqueurs brillants, des scientifiques de haut vol. Et des enquêtes fouillées, des interviews passionnantes…
Nous étions en 1992, Charlie Hebdo revenait et on respirait un peu mieux. Certes, il manquait le Professeur Choron (1929-2005), cofondateur historique. Brouilles et tribunal: Cavanna finit par obtenir les droits sur le titre. Parce que oui, l’immense Cavanna est là, debout et plus en verve que jamais.
A ses côtés, des membres de toujours comme Cabu, Wolinski, Gébé (disparu en 2004) et quelques nouveaux, Tignous, Charb, Luz, Riss… Et Philippe Val, qui, avec Cabu, a pris l’initiative de relancer Charlie. Renaud y tient une excellente chronique, tout comme Dédé la science (le généticien André Langaney) et Oncle Bernard (l’économiste Bernard Maris, assassiné mercredi). Siné sème sa zone à tout va, en écrivant à la main. Dès 1997, Michel Polac tient une brillante chronique littéraire, Ma très petite bibliothèque.


Intelligence et culture
Bien sûr, les vieux de la vieille répétaient que, quand même, l’ancien Charlie Hebdo, l’historique, était vachement mieux. Plus agressif, plus direct. Vrai que les longs éditos de Val, avec leurs citations de Montaigne et de Camus, nous prenaient parfois la tête. C’était ça aussi, Charlie Hebdo: un journal foutrement intelligent, un appel constant à la réflexion, à l’importance de la culture, vue comme la meilleure façon de vivre ensemble. Non, ce Charlie-là n’était pas seulement provocation et gaudriole. Mercredi, c’est aussi une forme d’intelligence que des abrutis ont attaquée à la kalachnikov.
Eblouis par ce Charlie Hebdo que la rumeur disait moins bon que l’ancien, on a cherché, avec les copains, le premier, le «vrai», disparu fin 1981, dissous dans le mitterrandisme. Nous sommes avant internet: le plus simple était encore de faire les marchés aux puces. Un jour, un ami a débarqué avec une collection de vieux Charlie et d’Hara-Kiri, dénichée dans une brocante. Une révélation.


«Bête et méchant»
Hara-Kiri, c’est l’ancêtre historique de Charlie, le journal qui a fait dire à Pierre Desproges que Cavanna était «l’inventeur de la seule nouvelle forme de presse en France depuis la fin de l’amitié franco-allemande en 1945». Ces journaux, nous les feuilletons alors en riant, nous les découvrons brûlants, extraordinairement libres. Ils bouffent du curé avec une virulence ahurissante, ils bouffent du flic, du militaire. Joyeusement anar, ils tapent à droite et à gauche, pourfendent la connerie humaine d’où qu’elle vienne. Mais, surtout, ils font rire.
Hara-Kiri, le «journal bête et méchant» a vu le jour en 1960, sous forme de mensuel, à la suite de la rencontre de Cavanna et de Georges Bernier (le père de la comédienne Michelle Bernier), ex-légionnaire qui deviendra le Professeur Choron. Leur principe: «L’humour est un coup de poing dans la gueule, écrit Cavanna. Rien n’est tabou, rien n’est respectable.» Les deux fondateurs réunissent Cabu, Wolinski, Lefred-Thouron, Delfeil de Ton, Topor, Fred, Fournier, Willem… Et un gamin surdoué, Reiser. Les meilleurs.


«Bal tragique à Colombey»
L’humour d’Hara-Kiri secoue la France gaullienne et contribue à libérer les esprits, alors que Mai 1968 pointe son nez. Ceux qui n’aiment pas l’irrespect, le rire volontiers scatologique, ne se vengent pas à coups de mitraillettes, mais par des procès. Ou des interdictions: la dernière a raison de L’hebdo Hara-Kiri. Le 16 novembre 1970, il a osé ce titre devenu légendaire: «Bal tragique à Colombey – 1 mort.» En référence à la mort du général de Gaulle la semaine précédente, reliée à l’incendie d’un dancing, quelques jours plus tôt, où 146 personnes avaient trouvé la mort.
L’interdiction de Hara-Kiri ne frappe que l’hebdo, lancé en 1969 comme prolongement du mensuel, qui, lui, va continuer jusqu’en 1985. Loin de se décourager, la bande lance, la semaine qui suit l’interdiction, Charlie Hebdo, présenté comme un «double» de Charlie Mensuel, magazine de BD créé l’année précédente. Le titre renvoie à Charlie Brown, personnage des Peanuts. Mais la référence à de Gaulle ne devait pas leur déplaire…


Coluche, président!
Choron est toujours directeur de la publication, Cavanna rédacteur en chef. Le journal compte quelques collaborations épisodiques prestigieuses, comme celles de Desproges et de Coluche. Quand le trublion se lance dans la course présidentielle, Charlie Hebdo devient son organe officiel. C’est le journal qui édite la fameuse affiche de Coluche: «J’appelle les fainéants, les crasseux, les drogués, les alcooliques…»
Après une décennie de rigolades, le journal s’arrête le 23 décembre 1981, au numéro 580. Les ventes diminuaient et, fidèle à ses idées («La pub nous prend pour des cons, la pub nous rend cons»), il a toujours refusé la pub. La mort de Charlie est marquée par un Droit de réponse, chez Michel Polac, une émission elle aussi mythique: tout le monde a picolé, Choron insulte des lycéens, un tout jeune Renaud bafouille, Gainsbourg fait l’idiot. Immense scandale, mais grosse rigolade. Le bon temps, quoi.

 

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Ils ont tué Cabu le doux, Cabu le pacifiste…

En juillet 1992, Philippe Val et Cabu relancent Charlie Hebdo. Gébé devient directeur de la publication, le chanteur Renaud contribue au financement. Le journal ne perd pas son irrévérence, mais devient moins pipi-caca.
Choron, le plus anar, le plus incontrôlable, ne fait pas partie de la nouvelle équipe. Contrairement à Cavanna, mort il y a un an, qui tiendra sa chronique brillantissime jusqu’au bout de ses forces. Autre figure historique, Wolinski garde ses deux colonnes. Honoré démontre chaque semaine son originalité, avec son trait proche de la gravure sur bois.
Détesté par l’extrême droite (en 1995, Val se fait tabasser en sortant d’une émission télé où il a tenu tête à des intégristes catholiques), Charlie Hebdo lance en 1996 une pétition pour interdire le Front national, parti à ses yeux antirépublicain.
En février 2006, quand un journal danois choque une partie du monde musulman avec ses caricatures de Mahomet, Charlie le soutient en publiant ces dessins et ceux de ses propres dessinateurs. Il gagne le procès que lui intente l’Union des organisations islamiques de France. Trois ans plus tard, Val rejoint France Inter après des remous internes et le licenciement de Siné, qui crée son propre journal. Charb (tué mercredi) prend la direction de Charlie. Dessinateur talentueux et percutant, il est aussi un chroniqueur magnifique («Charb n’aime pas les gens»). Sous sa direction, le journal continue à réagir à l’actualité avec son humour mordant. En novembre 2011, après un numéro spécial Charia Hebdo, ses locaux sont incendiés. Charb lâche: «Je préfère mourir debout que vivre à genoux.»
Charlie serait-il islamophobe? D’aucuns lui reprochent de concentrer ses traits féroces sur l’islam. Accusation ridicule. Comme le rappelle l’historien Stéphane Mazurier*: «L’athéisme militant de Charlie Hebdo s’accompagne logiquement d’un anticléricalisme fervent, qui vise essentiellement l’Eglise catholique.» Notons que, en 1980, Carali fait un premier dessin du prophète, qui ne provoque aucune polémique.


Refus de la violence
Pour Stéphane Mazurier, ce qui réunit la bande de Charlie, c’est «un humanisme qui se fonde sur le refus catégorique de la violence, qu’elle soit guerrière, policière, judiciaire ou même exercée sur des animaux».
Qui mieux que Cabu pour incarner cet idéal? Chaque semaine, il confirme qu’il est le meilleur caricaturiste français, le plus drôle, le plus pertinent. Cabu, le créateur du Grand Duduche et de Mon beauf. Cabu le doux, le rêveur, écologiste avant l’heure. Cabu le pacifiste absolu. «S’il avait pu lui parler, Cabu aurait aimé son meurtrier, même cinq minutes avant qu’il ne lui mette une balle dans la tête», a témoigné un de ses amis. L’humble Cabu, qui n’a jamais osé tutoyer Cavan-na, qu’il côtoyait depuis un demi-siècle. Cabu et son rire d’enfant qui éclatait déjà quand il dessinait pour Récré A2, aux côtés de Dorothée.
La pensée d’un monde où des hommes peuvent imaginer tuer Cabu est insupportable. EB


*Stéphane Mazurier, Bête, méchant et hebdomadaire. Une histoire de Charlie Hebdo (1969-1982), Buchet-Chastel, 2009

 

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