Vaulruz montre la voie en utilisant du bois local

| sam, 31. Jan. 2015
En dépit de la Loi sur les marchés publics, la commune pourra construire sa future école avec le bois de ses propres forêts. Hier, les écoliers du village sont montés aux Ciernes assister à l’abattage d’un arbre soigneusement choisi.

PAR JEAN GODEL

L’affaire semble incroyable en Gruyère, terre de forêts et d’industries du bois: construire un bâtiment public avec le bois du village relève du parcours du combattant. Cette particularité, on la doit à la Loi fédérale sur les marchés publics. Si elle part d’un bon sentiment – renforcement de la concurrence, égalité de traitement, utilisation économique des fonds publics – cette réglementation, qui étend ses effets de l’international au local, aboutit parfois à un non-sens.
Mais à Vaulruz, la volonté du syndic Patrice Jordan a eu raison de toutes les résistances: «Au début, on m’a pris pour un extraterrestre.» Son hérésie? Vouloir imposer, pour la nouvelle école du village, l’utilisation du bois abattu dans les forêts de Vaulruz. «J’ai été suffoqué par le nombre d’embûches.» «C’est qu’on casse les circuits habituels d’approvisionnement», ajoute Jacques Chollet, garde forestier responsable du triage de la Sionge (Sâles, Vaulruz, Vuadens) qui fournira le bois nécessaire.
Fort de sa conviction – «Cette école, c’est quelque chose d’émotionnel: c’est pour des générations!» – Patrice Jordan, par ailleurs député et membre du Club du bois et de la forêt au Grand Conseil, cherche la parade. Et la trouve auprès de Lignum Fribourg. La faîtière de l’économie du bois avait demandé un avis de droit qui, tombé en 2013, a remis les pendules à l’heure: oui, une commune peut imposer, comme maître d’ouvrage, l’utilisation du bois, qui plus est de celui issu de ses propres forêts.
Seule condition: cette matière première ne doit pas être facturée au façonneur. La même démarche a permis à l’Etat de Fribourg d’imposer le bois de ses domaines pour le futur centre de la police cantonale à Granges-Paccot. Honneur à Vaulruz pourtant: selon Michel Niquille, secrétaire de Lignum Fribourg, le village a été le premier à stipuler pareille exigence dès le concours d’architecture.


Traçabilité garantie
Le bois coupé ces dernières semaines sera façonné par Samvaz SA à Châtel-Saint-Denis: ce marché-là (sciage, collage et transport) étant inférieur à 500000 francs, il a pu faire l’objet d’une soumission sur invitation auprès de trois entreprises au minimum. «Des entreprises de la région», précise Patrice Jordan.
La question de la traçabilité étant fondamentale (le bois coupé à Vaulruz doit bien se retrouver dans l’école du village), Jacques Chollet a fait le tour des candidats potentiels: «Pour les convaincre que notre exigence n’était pas un alibi.» Une scierie de la place a ainsi reconnu être incapable de garantir une telle traçabilité.
Samvaz a fourni au triage la liste des besoins pour la future école. Aux bûcherons, ensuite, de trier, cuber et marquer le bois. Un travail supplémentaire qui implique la bonne collaboration de toute la filière. Au final, la matière première ne fera que l’aller-retour Vaulruz-Châtel-Saint-Denis pour un bilan écologique imbattable.
Quant au surcoût du bois, une étude de Lignum de 2014 l’a estimé, sur l’ensemble de la construction, à 0,5% pour une halle industrielle de 600 m2, à 1,1% pour un immeuble de logements de trois étages, enfin à 1,6% pour une maison individuelle de 150 m2 habitables.


Manque d’innovation
Comment en est-on arrivé à un tel retard du bois? «Longtemps, le peu d’innovation technique dont il souffrait a permis aux autres filières de se développer, analyse Jacques Chollet. Mais depuis une vingtaine d’années, ça change.» Dans la région, des entreprises innovantes comme JPF-Ducret ont joué les pionniers, salue le garde forestier. Qui souligne aussi la révolution quasi-copernicienne à l’œuvre dans la formation des ingénieurs et des architectes. «On avait fini par oublier le bois», résume, incrédule, Patrice Jordan.
Lui y pense depuis toujours: en plus d’être agriculteur, le syndic de Vaulruz travaille l’hiver au débardage depuis bientôt trente ans, quand il ne déneige pas les routes de sa commune. «Les maîtres d’ouvrage manquent trop souvent d’audace», dénonce Michel Niquille. Une audace qui, au passage, profite à toute la filière bois. «Alors chapeau bas à Patrice Jordan et au Conseil communal de Vaulruz: ils ont fait là acte de résistance.»

 

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Au tout début était une forêt…
Vendredi matin, ils étaient une bonne huitantaine d’écoliers de Vaulruz à crapahuter dans la neige. Après une marche d’approche de 1,5 km, ils sont arrivés au chalet des Ciernes, au-dessus du village, où une importante coupe de bois a lieu ces jours. Des 2000 m3 débités, 500 serviront à bâtir Pâquerette, leur futur centre scolaire. L’équipe de la corporation du triage forestier de la Sionge les attendait. Parmi les bûcherons, le syndic Patrice Jordan: avec son tracteur de débardage, il a emmené quelques chanceux sur une luge apprêtée pour l’occasion.
Devant le chalet, le responsable du triage, Jacques Chollet, a joué les pédagogues: casque, gants, habits de sécurité, rien n’a été laissé au hasard. Bien à l’abri, les enfants et leurs institutrices ont alors assisté à l’abattage d’un majestueux épicéa de 35 mètres. Vincent Savary, François Blanc et l’apprenti Max Pasquier n’ont eu besoin que de quelques minutes pour débarrasser de ses branches l’arbre plus que centenaire.
Ensuite, une machine impressionnante (une Menzi Muck pour les connaisseurs, dite «l’araignée») a scié, ébranché, puis découpé trois épicéas de plus petite taille grâce à un agrégat à la rapidité presque effrayante. Pour finir, Patrice Jordan a tracté quatre troncs d’une quinzaine de mètres à travers la pente et la forêt pour les stocker le long du chemin. Des gestes précis, huilés, impeccables: tout à l’air facile… Au retour, chacun est reparti avec sa rondelle de bois débitée par «l’araignée». Peut-être, les enfants réfléchiront-ils à deux fois avant de taguer Pâquerette. JnG

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