Du sapin à la scierie industrielle, l’euro malmène une filière

| jeu, 05. fév. 2015
Le franc fort affecte la filière du bois suisse. Le prix de la matière première chute et les coupes d’arbres menacent de diminuer. Le point dans le Sud fribourgeois.

PAR THIBAUD GUISAN

«A ces tarifs-là, il y a un risque que les propriétaires forestiers ne veulent plus faire couper et vendre leurs arbres.» Gilles Schorderet est inquiet. Le président de l’Association fribourgeoise d’économie forestière voit la chute brutale de l’euro chambouler le quotidien des forêts du canton. Le sujet, brûlant, alimentera les conversations dans les travées du Salon bois, qui se tient dès vendredi à Bulle.
Le sapin blanc se négociait entre 90 et 95 fr./m3 auprès des scieries. Il se vend aujourd’hui entre 75 et 80 fr./m3. Pareille chute pour l’épicéa, dont le prix de vente est passé de 115-120 fr. à 100 fr./m3. Tout ça, après l’abandon par la Banque nationale suisse du taux plancher d’un euro à 1 fr. 20.
Du jour au lendemain, les poutres et autres pièces de charpente importées de la zone euro – en particulier d’Allemagne et d’Autriche – se sont retrouvées 15 à 25% meilleur marché, après l’effet de change. «Et les marchands savent le faire savoir aux charpentiers et menuisiers suisses», remarque Michel Niquille, secrétaire de Lignum Fribourg, qui représente la filière bois fribourgeoise. «Le bois de charpente industriel produit dans l’Union européenne livré en Suisse coûte désormais environ 320 fr./m3, contre 380 fr./m3 à la sortie d’une scierie suisse», précise Gilles Schorderet.


Pression reportée
La pression est donc forte sur les scieurs suisses, contraints de réduire leurs prix de vente pour rester concurrentiels. «Eux-mêmes reportent cette pression sur les propriétaires de forêts, en leur offrant des prix inférieurs pour la matière première, ajoute Gilles Schorderet. D’où le risque de coupes d’arbres moins nombreuses.» Un appel à la solidarité a été lancé mardi aux propriétaires forestiers suisses pour qu’ils maintiennent leurs livraisons. Sera-t-il entendu?


Les entrepreneurs inquiets
En attendant, les premiers à souffrir sont les entrepreneurs forestiers. Leurs sociétés sont mandatées par les communes et les propriétaires privés pour effectuer des coupes. «Jusqu’à fin avril, nous avons des contrats avec des communes de la région. Mais, après, on ne sait pas ce qui nous attend», confie Martial Genoud, codirecteur de Genoud Frères S.àr.l. à Charmey et responsable de la section fribourgeoise de l’Association romande des entrepreneurs forestiers.
L’entreprise gruérienne emploie 18 collaborateurs et travaille dans toute la Suisse romande. «Dans les cantons de Berne et de Vaud, on entend que les coupes sont stoppées pour l’hiver. Pour ce printemps, les contrats peinent à rentrer. Si rien ne vient d’ici un mois, il faudra réfléchir à licencier du personnel. C’est une décision toujours très malheureuse à prendre. Des collègues fribourgeois l’ont déjà fait.»


Scieurs au ralenti
Face à des importations qui pourraient prendre l’ascenseur – la hausse avait été de 40% entre 2008 et 2010 quand l’euro était passé de 1 fr. 60 à 1 fr. 40 – les scieurs s’attendent à tourner au ralenti en 2015. «On sciera moins que l’an dernier», affirme Jean-François Rime, dont la société, Despond SA, 45 employés, est la deuxième scierie de Suisse. En 2014, l’entreprise bulloise avait transformé 125000 m3 de bois, un volume légèrement supérieur à 2013. «En 2015, tout dépendra à quel taux se stabilisera l’euro.»
Autre taille, mais même préoccupation à Romont, où la scierie Codourey a transformé tout juste plus de 3000 m3 l’an dernier. «Ça diminue chaque année, souffle le patron Jean-Pierre Codourey, à la tête de six collaborateurs. Il y a trois ans, on était encore à plus de 4000 m3. Ça devient toujours plus difficile d’être concurrentiel pour le bois de charpente. Cette chute de l’euro est un coup de massue supplémentaire. Heureusement, nous pouvons compter sur des clients fidèles dans la région et la construction est en bonne santé.» Le bois d’énergie est aussi porteur. Le hic, avec la baisse du prix du pétrole, certains projets de chauffage à bois sont mis en attente. «Quant aux contrats concernant les sous-produits (sciure, copeaux, etc.), ils ont été dénoncés et sont rediscutés avec une baisse d’environ 15%.»
Despond SA, qui exporte 15% de sa production, principalement vers l’Italie, se fournit en bois en Suisse romande et dans le canton de Berne. Comme l’entreprise Codourey, qui s’approvisionne, elle, dans un rayon de 25 kilomètres, elle devrait profiter d’une baisse du coût des billes sorties des forêts. «Oui, mais pas tout de suite, coupe Jean-François Rime. La matière première est achetée pour les quatre à cinq prochains mois. On ne peut pas renégocier ces contrats. Par contre, les prix de vente de nos produits, on doit les baisser immédiatement si on veut rester concurrentiels.» Jean-Pierre Codourey ajoute: «Une diminution de 10% du prix de la matière première ne représente qu’une baisse effective de moins de 5% du prix des produits finis.»
Les deux scieries ont rationalisé leur production ces dernières années, en modernisant leurs infrastructures et machines. «Mais je suis inquiet pour l’industrie du bois suisse en général, avoue Jean-François Rime, également président des scieurs suisses. L’an dernier, la scierie Overney a cessé ses activités à Charmey, ensuite Pavatex a fermé à Fribourg. Chaque année, quinze à vingt scieries ferment en Suisse.»
Le canton en compte une quinzaine, pour environ 250 en Suisse. Elles étaient encore près de 500 en 2002. Leur production – et non leur capacité de transformation – a reculé de près de 30% entre 2009 et 2013, selon Industrie du bois Suisse, leur organe faîtier.

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Sensibiliser, le mot d’ordre

Le remède? A défaut de potion magique, les acteurs s’accordent sur un point: la nécessité de sensibiliser à l’utilisation de bois suisse ou même fribourgeois, comme pour l’école de Vaulruz (La Gruyère du 31 janvier). «Un acte citoyen qui vaut autant pour les charpentiers et menuisiers que pour les architectes, les maîtres d’ouvrage et les particuliers. Il existe bien du fair trade pour les bananes, alors pourquoi pas pour du bois?» Et le secrétaire de Lignum Fribourg, qui fait là allusion aux conditions de production du bois à l’étranger (salaires, horaires, coûts de transport), de promouvoir le certificat d’origine bois Suisse. «Le surcoût est de 1,6% pour une maison de 150 m2 habitables», martèle-t-il.


Taxe et chômage partiel
Pour Martial Genoud, représentant des entrepreneurs forestiers fribourgeois, la sensibilisa-tion est louable, mais insuffisante. «La seule solution, c’est de freiner l’importation de bois étranger. Un outil fort serait d’introduire une taxe CO2 pour les transports de bois. Cette taxe serait prélevée à la douane. Ce serait une bonne chose pour favoriser l’écologie.» Quant à Jean-François Rime, patron de la scierie Despond à Bulle, il se félicite, dans l’immédiat, que le Conseil fédéral ait facilité l’accès au chômage partiel, en cas de difficultés liées au franc fort: «Si les choses se passent mal, c’est une mesure que je pourrais imaginer activer pour ma scierie. Mais on n’en est pas là.»

Forêts sous-exploitées
En 2013, 238000 m3 de bois ont été exploités dans les forêts fribourgeoises. «La forêt protectrice a besoin d’un rajeunissement», rappelle Walter Schwab, chef du Service des forêts et de la faune. Le canton a fixé un potentiel d’exploitation situé entre 275000 et 325000 m3/an de 2008 à 2018. Un niveau jamais atteint depuis le début de cette période. TG

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