L’établissement de Marsens en souffrance

| jeu, 05. fév. 2015
A l’hôpital psychiatrique, les patients sont toujours plus nombreux, face à un effectif de soignants qui ne suit pas la courbe. Surchargés, épuisés, certains confient leurs inquiétudes concernant la qualité des soins.

PAR PRISKA RAUBER

«Je ne suis pas sûre que quelqu’un qui tombe psychiquement malade dans ce canton recevra les meilleurs soins.» Cette constatation émane d’une infirmière en psychiatrie du Centre de soins hospitaliers de Marsens. La soignante partage ainsi les inquiétudes de la population, qu’elle en-tend, et se fait porte-voix de ses collègues en souffrance. Raison pour laquelle elle a accepté de témoigner.
Plusieurs autres collaborateurs, infirmiers et cadres, ont également confié les mêmes soucis. Mais par crainte des représailles, ils n’ont pas souhaité que leurs propos apparaissent, même anonymement. La désillusion de l’infirmière est si grande, ses inquiétudes si régulières et sa fatigue si intense qu’elle a pris le risque d’être citée.
«La qualité des soins a nettement diminué, en tout cas depuis un an, avoue-t-elle. Le problème, ce sont les conditions de travail.» Elle énumère: les patients toujours plus nombreux à gérer, le service ambulatoire qui déborde, les quotas dans certaines unités qui sont largement dépassés, les absences des employés, comme celles des chefs.
Au Centre de soins de Marsens, le taux d’occupation des 170 lits (vingt de perdus depuis 2011), est en effet «énorme», selon un spécialiste du système de santé. En 2013, il s’élevait à 96,45%, lit-on dans le Rapport annuel. Pour le secteur de psychiatrie adultes, il se montait à 98,37%. «Les employés ne peuvent plus respirer à ce taux.»
En réalité, il est encore plus élevé. Dans la statistique 2013 en effet, il n’est plus tenu compte du jour de sortie, à la suite des négociations tarifai-res stationnaires. S’ils avaient été pris en compte, comme dans les chiffres des années précédentes, le taux d’occupation se monterait à 100,01%. Dans le même temps, le personnel médical et soignant du secteur de psychiatrie adultes diminuait. En 2013, il comptait 147,5 équivalents plein temps (EPT), contre 150,28 en 2012.


Gardes-malades
«Nous n’avons plus le temps pour les patients», confie l’infirmière. Comme bon nombre de ses collègues, elle se sent davantage garde-malade que soignante. Elle fait de son mieux pourtant, pour continuer à accomplir le travail qu’elle a appris, pour rester fidèle à la philosophie même du Réseau fribourgeois de santé mentale (RFSM), dont Marsens est un pilier: «Offrir des concepts de traitements individualisés, adaptés aux besoins, au rythme et aux ressources propres à chaque patient et les dispenser dans un environnement agréable et sûr.»
Cette surcharge de travail a donc des conséquences importantes. Le risque existe de retomber dans la contention chimique, voire physique, plutôt que d’offrir l’écoute et les programmes thérapeutiques personnalisés dont les patients ont besoin. Le risque d’épuisement aussi. Plus il y a de travail, plus il y a surmenage, plus il y a d’absences. Et donc moins de personnel disponible. Et donc davantage de travail pour les soignants présents. Le serpent se mord la queue.
Le taux d’absentéisme du personnel n’est pas mentionné dans les derniers rapports annuels, comme c’était le cas au début des années 2000. Ce qui peut être une information en soi. Serge Renevey, le di-recteur général du RFSM, a consenti à nous les fournir.
En 2013, l’institution a enregistré 30986 heures d’absences pour cause de maladie, soit 15,49 équivalents plein temps (EPT), soit près de 4%. Un brin moins l’an passé. «Ce taux est dans la moyenne et parmi les maladies, la grande majorité est due à des causes somatiques non professionnelles», commente le directeur. Un taux de 4% équivaut à une absence de huit ou neuf jours par an par personne (plein-temps), hors congés payés et heures de récupération.


Gestion des absences
En 2013 fut également introduite «la procédure sur mesure de gestion des absences et de facilitation du retour au travail au sein du RFSM», comme le mentionne le secteur des ressources humaines (RH) dans le dernier Rapport annuel. Ce système, basé sur des entretiens avec le supérieur direct ou les RH, «vise à assurer une présence de qualité au travail et à réduire conjointement les coûts liés aux absences compressibles».
Ce sont ainsi 150 employés qui ont eu des entretiens selon cette nouvelle mesure en 2013. Le rapport relève en outre 17 collaborateurs ayant été absents longtemps, soit plus de trois semaines consécutives, et 14 collaborateurs ayant été absents fréquemment, soit quatre fois au moins en une année. Des absences qui peuvent être dues à des maladies graves, «qui n’ont rien à voir avec des insatisfactions au travail», précise Serge Renevey.


Stand-by
De leurs côtés, les collaborateurs ont encore confié qu’à leur importante charge de travail s’ajoute le manque de soutien des directeurs. Soit parce que les médecins chefs sont eux-mêmes absents, soit parce qu’ils ne sont pas à l’écoute. «Aucune démarche n’est entreprise pour améliorer la situation, relève l’infirmière. On nous dit qu’il n’y a pas d’argent pour augmenter le personnel, on nous rabâche les restrictions budgétaires de l’Etat. Nos salaires ont d’ailleurs diminué et ils ne vont pas augmenter. Alors que le travail est plus difficile et qu’on est toujours moins pour l’accomplir. Normal que les burn-out s’enchaînent.»
Sans compter qu’«à cause du roulement des chefs, aucune vision d’avenir n’est possible, souligne la soignante. Plusieurs projets sont en stand-by, et personne ne s’en inquiète.» Et puis, un chef a en outre pour mission de donner une ligne, des directives de traitements. «On nous en donne une, puis une autre quand le suivant arrive.»
Ce roulement des chefs est en effet troublant. Cause ou conséquence, plusieurs directeurs médicaux sont absents. De la supervision du corps médical et de l’organisation des prises en charge des patients, des séances du conseil de direction, du conseil d’administration, absent du groupe de gestion de la qualité, ou des entretiens avec les différents partenaires publics et privés du RFSM. Problématique pour le suivi des décisions.

 

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«Il n’y a pas de problème»
Pour le directeur général du Réseau fribourgeois de santé mentale (RFSM) Serge Renevey, la charge de travail du personnel est importante, certes, mais «de manière générale, il n’y a pas de problème».

Des médecins à des postes clés qui s’en vont, des directions médicales décapitées depuis plusieurs mois, des directeurs et intérims en congé maladie… Vous convenez que c’est problématique?
Effectivement il y a des malades, mais pas davantage que dans d’autres établissements. Il y a la grippe ces jours vous savez. Et oui, des médecins partent, des médecins viennent. Il ne faut pas oublier que nous sommes un institut de formation. Souvent les gens confondent départs et départs pour cause de fâcheries. Si on a un roulement de médecins, c’est qu’ils sont en formation. Nous pouvons accueillir certains médecins pendant quelques années mais ensuite, ils doivent partir. Sur nos septante médecins, quarante chefs de clinique et médecins assistants sont concernés par ceci, dans le cadre de leur formation FMH.

On parle ici du roulement des directeurs…
Il faut relativiser les choses. Le Dr Radtke, directrice du secteur enfants et adolescents, est restée trois ans puis a pris sa retraite, effectivement. Le Dr Zumbach, directeur du secteur des personnes âgées, est là depuis dix ans. Dans le secteur adultes effectivement, un directeur n’est pas resté à son poste plus de trois ans.

Dont une bonne partie en congé maladie…
C’est une autre question. Mais en dessous des médecins directeurs, il y a des médecins adjoints, formés, spécialistes, qui encadrent l’équipe. Ils sont une quinzaine, et ils sont là, quasiment tous, depuis bientôt dix ans. Aucun ne part. Donc il n’y a pas de problème. Il n’y a pas de départ en masse de médecins ou d’autres catégories professionnelles au RFSM. Absolument pas. Par contre oui, il y a beaucoup de travail. Notre patientèle est importante, exigeante, il y a une augmentation du nombre de patients, beaucoup de travail.  

Vous demandez donc plus de dotation en personnel?
Même pas. Notre dotation est la bonne. Chaque année nous augmentons les postes. En 2014, il y a eu dix postes de plus. Le reflet de la dotation est d’ailleurs le prix de la journée. Nous sommes à 720 fr., ce qui est un peu supérieur à la moyenne suisse des établissements psychiatriques. Et nous augmentons cette dotation un peu chaque année. Nous ne sommes pas dans une économie de postes. Mais oui, ce travail n’est pas une sinécure.

Si les soignants en viennent à dire «on n’a plus le temps de soigner correctement les gens», c’est pour le moins préoccupant...
Tout à fait.

Et? Entreprenez-vous des démarches concrètes pour garder les médecins, soutenir le personnel?
Oui. Nous sommes en dialogue permanent avec la commission du personnel. Il n’y a d’ailleurs pas eu les récriminations dont vous me parlez là à la dernière commission du personnel.

Ils ont peut-être la trouille.
Peut-être bien. Mais d’une manière générale – ou alors on ne sait rien – je peux dire que le climat social est bon. On peut avoir un problème avec un collaborateur ou avec un médecin ponctuellement, mais il ne faut pas généraliser.   
Mais c’est vrai, le travail est de plus en plus compliqué. Il y a de plus en plus d’exigences administratives, qui ne sont pas de mon fait bien entendu, mais qui sont des obligations cantonales, fédérales, des obligations de traçabilité des actes, etc. Il faut beaucoup noter, évaluer, depuis la nouvelle loi sur le financement des hôpitaux, ce qui détourne effectivement les thérapeutes du soin. Et il y a de plus en plus de patients, l’accès aux soins est plus facile – ce qui est positif mais qui signifie plus de travail. Des cas difficiles, qui sont sources de stress pour le personnel. L’hôpital est surchargé. Mais par rapport à ça, il y a des moyens stratégiques.

Qui sont?
On améliore les conditions de travail, on loue de nouveau locaux, on va construire un deuxième hôpital à Villars-sur-Glâne (ndlr: le centre germanophone), qui ouvrira dans trois ans mais qui va nous apporter des lits et du personnel supplémentaires. Les choses se font dans l’effort quotidien et dans la solidarité. PR

Retrouvez l'intégralité de ce dossier dans notre édition papier de ce jeudi.

 

Commentaires

Je rejoins tous ces commentaires . Il faudrait peut être évaluer la qualité de vos soins . Les personnes fragiles qui vont de leur propre gré ou non à Marsens doivent être prises pour des gens comme tout le monde et non comme des animaux . Nous avons tous droit à être traités de la même manière quelle que soit notre condition psychologique .
Très déçue des "soins" apportés à l'hôpital de Marsens. Espérant y trouver du réconfort, j'y ai ressenti une absence totale d'écoute, un abus de pouvoir (mise en PAFA injustifiée), un traitement infantilisant (alors qu'on est totalement lucide) . Nos demandes sont systématiquement ignorées ou rejetées, parce qu'évidemment "on ne sait pas ce qui nous ferait du bien". Et on attend, toute la journée on attend. Bref, j'y ai ressenti qu'on nous "parquait" en attendant qu'on aille mieux, mais les soins sont juste une apparence sur le papier pour rassurer les proches. C'est souvent les autres patients qui nous soignent le mieux, par leur écoute et leur empathie.
Catastrophe! Le personnel médical ne respecte pas les prescriptions de mon médecin, manque d'empathie, teste la patience des malades en les faisant attendre systématiquement (même lors d'une crise d'asthme) avant de donner les médicaments, met les nouveaux patients dans la chambre des plus agressifs, les punis tous comme à l'armée si un seul enfreint le règlement et il n'y a pas de physiothérapie. J'espérais de l'aide mais n'ai eu que des déceptions. À éviter à tout prix!!!
Bonjour, J'ai été hospitalisée à plusieurs reprises à Marsens. Cela fait maintenant près de dix ans que je ne suis pas revenue. Je suis très contente des soins, mais déjà, à ce moment-là, le personnel était surchargé, que ce soient les médecins et les infirmières. Tout le monde était vraiment fatigué. J'ai toujours contact avec des personnes de Marsens, mais elles disent toutes que les personnes étaient surchargées. Ne pas surcharger le personnel, s.v.p. On a besoin de lui dans le meilleur état . Marie Madeleine Jonin

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