Prisonnier dans un pays libre

mar, 31. mar. 2015
Etre un sans-papiers, ça veut dire évoluer dans une marge. Sans possibilité de louer un appartement ou de partir en vacances. Ça veut dire «vivre avec tous les chemins fermés», dans le souci constant de se faire expulser. Mais Ismet* a fait le choix de cette vie ici.

PAR PRISKA RAUBER

Quand je pars de chez moi le matin, je ne sais pas si je vais revenir.» Ismet* vit en Gruyère, mais pas dans le même monde que nous. C’est un sans-papiers. Son quo­tidien est dans une marge, ses quelques relations tronquées. Et ça le chagrine. «Les gens me disent que je ne parle pas beaucoup. C’est vrai, mais je préfère me taire que mentir. Par exemple, si autour d’une table on parle de vacances – et les gens en parlent deux mois avant de partir et encore deux mois après être revenus! – je vais dire quoi? Soit je dois inventer une destination, soit je dois expliquer pourquoi je ne pars pas en vacances… Alors je reste en retrait.» A observer l’insoutenable légèreté de ceux qui sont libres dans un pays libre.
Ismet a 30 ans. Il est originaire du Kosovo. Quand on lui demande s’il vit ici la peur au ventre d’être un jour démasqué au détour d’un contrôle policier, il s’étonne presque: «Peur? Non. En souci, oui, constamment. Mais j’ai passé des moments plus difficiles que me retrouver avec la police suisse… On ne peut pas avoir peur dans une démocratie.»
Il a vécu la guerre. Enterré des voisins massacrés. «La guerre, c’est une des choses les plus dures à traverser. Seulement ceux qui l’ont vue avec leurs yeux et entendue avec leurs oreilles peuvent le savoir. Sur CNN, les récits duraient 20 secondes. Mais pour nous, ça ne s’arrêtait pas. Les maisons bombardées, ce sont des morts, que l’on connaissait. Les cris des femmes et des enfants, ce sont les hom­mes de notre communauté qu’on leur arrachait, avant les coups de feu…»


Tous les chemins fermés
Aujourd’hui encore, dans ses cauchemars, il entend les balles qui sifflent, il sursaute toujours à chaque bruit trop fort. Mais il est reconnaissant d’être en sécurité, «même si vivre avec tous les chemins fermés, c’est comme vivre sans espoir». Ici, il ne peut rêver d’une formation professionnelle, de louer un appartement (il se contente d’une chambre ou d’une colocation), il ne sort jamais du pays. Sans permis de conduire, il veille à toujours avoir son ticket de train sur lui – «et si l’appareil est en panne, je le prends en photo, avec la date et l’heure, comme ça le contrôleur peut voir que je ne suis pas un resquilleur». Il tâche de se faire discret, en toutes circonstances.
«J’ai eu la chance aussi de toujours avoir trouvé du travail.» La chance n’a par contre rien à voir dans le fait que ses patrons, «un peu inquiets au début» – il faut dire qu’ils risquent eux-mêmes jusqu’à un an de prison – l’ont gardé. «Vous comprenez, je me suis toujours débrouillé pour qu’on n’ait pas envie de me virer.» Discret, et irréprochable. Comme beaucoup d’autres clandestins, qui ne veulent pas courir le risque de se faire expulser.


Assurances sociales
Si Ismet est un sans-papiers, il paie toutefois ses assurances sociales, AVS, accidents, LPP. Elles sont d’ailleurs obligatoires pour toute personne vivant en Suisse, et la police des étrangers n’a pas le droit de chercher à savoir si les assurés possèdent ou non des papiers (lire ci-contre). Il a même une assurance maladie. Contrairement à d’autres personnes en séjour illégal, lui ose se faire soigner.
Cette situation atypique d’un sans-papiers qui paie ses assurances est due au fait qu’il les a contractées lorsqu’il est arrivé en Suisse, en l’an 2000, pour rejoindre son père. Ce dernier fit alors les demandes auprès des autorités pour qu’Ismet obtienne un permis de séjour. «Dans l’attente, comme l’affaire était en cours, j’ai trouvé un assureur maladie qui a accepté de me faire un contrat.»
Pendant cinq ans, la procédure n’aboutit pas. «Les papiers m’ont été refusés une première fois en 2003. On a changé d’avocat, et la demande a aussi été faite pour mes deux autres frères, qui avaient moins de 18 ans.» Nouveau refus, nouveau recours. Puis, en 2004, une lettre de la police des étrangers l’informe qu’il doit quitter la Suisse. Nouveau recours. Ismet s’attend chaque jour à ce qu’on lui dise «venez faire les photos pour vos papiers! Mais une deuxième lettre, envoyée à l’avocat, redit que je dois partir. Moi je ne l’ai jamais reçue! C’est pourquoi six policiers, très armés, sont venus chez moi un matin à 6 h, et m’ont emmené à la prison de Fribourg. J’y suis resté une semaine et j’ai été renvoyé à Pristina.»


Revenir malgré tout
Il demeure cinq mois dans ce pays qu’il ne connaît plus, chez son grand frère. «Ça faisait cinq ans que j’étais parti, j’étais ado. C’était juste après la guerre, ça avait changé. Et j’ai grandi, compris la vie tout ça, ici. Pas là-bas!» Même conscient qu’il n’aurait plus de possibilités d’obtenir un permis de séjour, il passe tout son temps à chercher un moyen de regagner la Suisse. «J’ai trouvé quelqu’un que j’ai payé 4000 euros. Je suis revenu en 2006 et je n’ai plus bougé.»  
Ismet n’a en effet plus aucun moyen de légaliser sa situation: ressortissant d’un pays non membre de l’Union européenne, majeur (impossible de faire valoir une autorisation de séjour par regroupement familial) et déjà renvoyé. Il ne lui reste guère que le mariage avec une Suissesse pour «devenir libre dans ce pays libre».
Ismet s’y refuse. «Si je me marie, ce sera parce que je l’aime, uniquement. C’est comme ça que je pense, c’est comme ça que je ferai. Sinon, je l’aurais déjà fait.» Sa der­nière amoureuse, au courant avant le premier flirt de sa situation, lui a d’ailleurs demandé un jour «c’est moi que tu veux, ou mon passeport?» Il en a été heurté.
Et retourner au Kosovo? «La vie ne serait pas plus simple, je crois. Septante-cinq pour cent des gens sont au chômage. Sans assurance! Mon grand frère a la chance de travailler, pour 300 euros par mois. C’est moi qui lui envoie de l’argent.» Alors le jeune homme va continuer à marcher, jour après jour, en frôlant les murs, sans demain, ni projets. «Car, quand j’y pense, c’est comme un rêve qu’on se rappelle au réveil, puis qui se dissout les minutes d’après.»

*Prénom d’emprunt

 

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Des droits (mais en théorie)
Entre 90000 et 300000 sans-papiers vi­vraient en Suisse. Des clandestins qui, pour beaucoup, travaillent, cantonnés à des emplois précaires. Précaires aussi leurs conditions de vie, puisque sans possibilité de se loger légalement, ils peuvent être soumis à l’arbitraire et aux profiteurs. Sans assuran­ce maladie, ils n’osent pas se faire soigner. Les clandestines violées ne peuvent porter plainte sans qu’un acte d’expulsion suive leurs démarches juridiques. Les enfants sans papiers, à la fin de leur scolarité obligatoire, ne peuvent pas entreprendre un apprentissage sans révéler leur identité et, du coup, risquer le renvoi de toute leur famille.
Comme le relève l’association Humanrights.ch, «malgré l’existence de possibilités de recourir à la justice, d’accès aux soins, de soutien auprès de syndicats, nombreux sont les sans-papiers qui n’osent pas et endurent leur situation.» Des possibilités existent, et même des droits. Ces personnes vivent sur un sol qui leur promet tous les droits fondamentaux garantis par la Constitution, car ils sont indépendants d’un statut de résident. Mais en théorie seulement.
En théorie, les sans-papiers ont le droit de souscrire une assurance maladie, soumise en principe au secret professionnel, comme ils ont droit à un contrat de travail, garantissant un salaire, des horaires et des congés payés conformes aux usages de la profession. En théorie aussi, tous les employeurs doivent déclarer leurs employés aux assurances sociales (obligatoires d’ailleurs pour toutes personnes vivant en Suisse), qui, de leur côté, n’ont pas à dénoncer les sans-papiers à la police des étrangers. Mais il y a eu la votation du 9 février ou la nouvelle loi contre le travail au noir, qui permet à l’AVS de contrôler si les employés ont un permis. De quoi décourager Ismet* et les autres – qui, selon une étude mandatée par l’Office fédéral des migrations, sont par ailleurs rares à se rendre coupables d’actes criminels car ils craignent de se faire repérer – à faire valoir leurs droits. PR

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