De rigueur et d’émotion

| mar, 21. avr. 2015
Le compositeur Henri Baeriswyl fêtera dimanche ses 70 ans. Cette figure de la scène musicale populaire fribourgeoise a su créer une œuvre rigoureuse, cohérente et libre. Parfois difficile aussi. Retour sur le parcours d’un homme qui a dédié sa vie à la composition.

PAR JEAN GODEL

Il y avait à Cheiry, le village de mon enfance, un terreau propice à la beauté.» Henri Baeriswyl fêtera ses septante ans le 26 avril. Très demandé – il a notamment écrit Réveil, avec l’auteur Pierre Savary, pour la Poya d’Estavannens – le compositeur fribourgeois a poursuivi toute sa vie cette recherche du beau, pour lui et les autres, à sa façon bien personnelle, réputée exigeante. Une œuvre foisonnante de plus d’une centaine de partitions pourtant marquée du sceau de la cohérence d’un homme aux choix clairs. Fidèle au Conservatoire de Fribourg, il y a formé de nombreux chefs de chœur et musiciens. Parvenu à une retraite très active, il est devenu une figure marquante de la musique populaire fribourgeoise.


Fils de paysans
Né à Saint-Sylvestre, Henri Baeriswyl a 2 ans lorsque ses parents paysans s’installent à Cheiry, dans la Broye fribourgeoise. Quatrième de huit enfants, il découvre la musique à l’école du village où règne un instituteur éclairé, Jean-Marie Barras. «Nous chantions tous les jours, ça rythmait nos horaires.»
Sa mère aussi chantait avec les siens, lors des soirées passées à «enfiler le tabac». A la messe, l’organiste Raphaël Bugnon jouait chaque dimanche un prélude et une fugue de Bach. Enfin, Charles Jauquier, le célèbre ténor à la carrière internationale, animait souvent le service religieux. «Il venait de Coumin, le village voisin. C’était une voix exceptionnelle.» Terreau fertile, oui.
S’ensuivent le «petit séminaire» à Romont (l’Institut Saint-Charles) et l’Ecole normale. «A la maison, nous avions un vieux piano d’occasion. Ma grande sœur, tricoteuse à domicile, l’avait acheté pour mon frère, qui était bon musicien. J’ai donc été sensibilisé tôt à la musique, chez des gens – mes parents – très modestes. Je dirais même pauvres.»
A sa sortie de l’Ecole normale, il travaille cinq ans comme instituteur avant de faire le choix de la musique. Il étudie deux ans au Conservatoire de Fribourg qui l’engage ensuite comme professeur. Entre-temps, il épouse, à 22 ans, une institutrice de la Basse-Ville de Fribourg, Danielle Tinguely. Ils auront trois enfants.


Attiré par la composition
Dès le «petit séminaire», c’est la composition qui l’attire. «J’essayais des harmonisations sur des bouts de papier.» Peu le savent, mais Henri Baeriswyl a aussi écrit pour Arlette Zola qu’il a rencontrée, au cœur des années 1960, au sein des Cheyen­nes, «le groupe des Siffert, les frères coiffeurs». Son premier tube, Elles sont coquines, en 1965, c’est lui. Alors qu’il donne des cours de ski au Lac-Noir, il voit un jour débarquer René Quazzola, le parâtre d’Arlette, et un certain Bruno Coquatrix…
«Ils avaient amené un Revox et m’ont demandé de jouer la chanson sur le piano du bistro des Bains pour la faire écouter à Paris.» Ils la lui achètent 400 francs. Une fois sorti, le 45 tours devient un tube qui, deux ans plus tard, rapportera des dizaines de milliers de francs de droits d’auteur. «Heureusement que je ne les ai pas touchés, je n’aurais peut-être pas su résister aux sirènes de l’argent. Cinquante ans après, je ne le regrette pas. Je suis autrement heureux.»


La musique comme un tout
Au Conservatoire, il s’implique dans l’enseignement des branches théoriques. «Avant prévalait l’enseignement plus scholastique. C’était parfaitement juste au niveau théorique, mais ça ne sonnait pas forcément bien. J’ai alors fait en sorte que l’on voie la musique comme un tout et non comme une série de tiroirs.» Une formation pour s’approcher au plus près de l’acte créateur.
«Une approche réaliste», résume le pionnier. «Oui, je revendique cette orientation dont j’ai été l’initiateur à Fribourg, aidé par des collègues.» Il s’agit aussi d’abattre cette certitude bien ancrée dans les conservatoires qu’un élève ne saurait jamais composer. «Un enseignement castrateur alors que nous souhaitions accompagner l’étudiant à la composition.» Elever l’élève en somme.
Une démarche propice au butinage? «Quand on ouvre toutes les portes, c’est vrai, le problème, c’est de choisir. La seule issue consiste donc à rester, dans chaque style, d’une exigence absolue et d’une grande cohérence.» Des exigences imposées aux autres comme à lui-même. Ce qui lui a valu une réputation d’homme entier. «J’ai trop entendu d’œuvres mal faites. Alors oui, j’ai parfois eu la dent dure. Mais je ne regrette aucun de mes jugements.»

 

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Une musique populaire sans mode d’emploi


Comment qualifier votre musique?
Dans les années 1980, j’ai touché à des expériences très contemporaines qui ont eu un certain succès. Mais c’était par provocation. Ça s’appelait Ambivalences, ou la revanche de Chronos sur Darwin… En fait, j’ai commis cela à la Prison centrale de Fribourg où j’ai fait trois jours pour manquements répétés aux tirs obligatoires. Mais je ne l’ai plus refait. Ce n’était pas sérieux. La musique doit être un langage. Et je me sens proche d’une certaine forme de néoromantisme.

Comment voyez-vous le romantisme?
Une musique qui suscite chez l’auditeur des sensations proches de celles du compositeur. C’est une expérience personnelle et transmissible de type émotionnel qui recoupe tous les sentiments.

Vous êtes parfois considéré comme un compositeur difficile à interpréter…
Oui, il y a des choses délicates. La simplification à outrance ne me convient guère. Aujourd’hui, on est souvent confronté à la médiocrité de mélodies banales, sans moyens ni subtilité.

La musique populaire tourne en rond à réinterpréter les classiques?
Il faut conserver les chefs-d’œuvre, là n’est pas la question. Mais on tourne en rond quand on refait les mêmes choses, quand on les «refabrique». Je crois avoir un pied dans ce qui est connu, le classicisme et le romantisme, mais pour en faire quelque chose de personnel. Le résultat n’est ni du romantisme, ni du folklore, ni du contemporain. Quelqu’un m’a dit: «Depuis quelques années, tu fais du Baeriswyl.» C’est un beau compliment car c’est un signe d’authenticité.

Notre temps est-il revenu, comme vous, des provocations contemporaines?
Oui. On est revenus de ce diktat, de ce terrorisme intellectuel, sans pour autant l’avoir totalement abandonné. On me dit parfois qu’on s’habituera à ce langage, ce à quoi je rétorque que s’il devait devenir naturel, ça se saurait. Car la première œuvre totalement atonale, signée Arnold Schönberg, date déjà de 1905… Cela dit, cette musique perdurera.

Peut-on encore créer du neuf?
Oui, je n’hésite pas à le dire. Je pense par exemple à Arvo Pärt qui, un temps, a été une lumière. Malheureusement, il a fini par exploiter le filon. Mais il y a là une vraie démarche.

Un musicologue vous a décrit comme «soucieux devant le fossé qui se creuse entre l’auditeur et les créateurs de ce temps»…
Oui. Dans certaines démarches rationalistes, on a détourné le public de la musique. Les salles se vident quand on joue des œuvres vraiment contemporaines. Alors que faire? Trouver un langage qui soit personnel sans se moquer des gens. Rechercher toujours avec sincérité la beauté et la bienfacture d’un art qui se défende.

Faites-vous de la musique populaire?
Du moment qu’une musique n’exige aucun mode d’emploi, j’estime qu’elle peut être populaire. Cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas utiliser d’autres canaux que les émotions, comme ceux d’une raison plus abstraite. Mais, au final, la musique reste un phénomène physiologique, quelque chose de très concret. Avec toujours une émotion à la base de l’acte créateur.

Qu’est-ce qui vous guide lorsque vous composez?
Je me suis toujours attaché à adapter l’œuvre à celui qui va l’interpréter. A une époque, composer quelque chose que les gens puissent aimer était douteux. C’est du snobisme! Je me demande aussi à quoi sert la musique que je compose: par exemple, une musique liturgique est une musique de méditation qui relève de l’expérience intime. Elle devrait donc aider les autres à en faire de même. Il faut enfin se demander où l’on va chanter et ce que le texte dit. Alors bien sûr, je vais à l’encontre de ce que beaucoup font aujourd’hui: nous sommes dans un formidable maelström parce qu’on ne veut plus choisir. Moi, je choisis. JnG

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