Le limon de la Sarine, un vrai trésor qui ensable les lacs

| jeu, 09. avr. 2015
A la fin de l’hiver, le haut-lac de la Gruyère est à sec: au fil du temps, le limon l’a ensablé. La preuve par l’image. Pourtant, c’est sur les lacs de Lessoc et, surtout, de Rossinière que se penche Groupe E. Un projet de désensablement novateur y est à l’étude.

PAR JEAN GODEL

A la fin de l’hiver, le haut-lac de la Gruyère, desséché, offre de surprenants paysages lunaires: la Sarine s’y fraie un chemin en creusant de véritables canyons. Cette année, le lac s’est même retiré jusqu’en aval du pont de Corbières. «Les précipitations ont été faibles ces derniers mois», rappelle Jean-Claude Kolly, responsable de l’exploitation des barrages à Groupe E. «Parallèlement, le prix de l’électricité était assez élevé, ce qui fait que nous avons beaucoup turbiné.» Résultat: le lac est descendu à 658 m, soit 19 mètres en dessous de son maximum.
C’est un fait indéniable: les lacs qu’alimente la Sarine s’ensablent, lentement, mais sûrement. La formule est simple: les Alpes s’érodent en moyenne de 1 mm par an. Le bassin versant de la Sarine s’étendant sur 954 km2, la masse totale de terre enlevée aux sols représente 954000 m3 par an.


Campagnes de bathymétrie
Pour savoir combien de cette terre se dépose au fond du lac de la Gruyère, Groupe E y a effectué deux campagnes de bathymétrie par échosondage (mesure de la profondeur des fonds pour déterminer leur topographie), en 1996 et en 2009. Les résultats ont été comparés aux données d’avant la mise en eau du lac, en 1948.
Résultat: «seuls» 270000 m3 de sédiments aboutissent annuellement au fond du lac de la Gruyère. Soit 1,35‰ de son volume total (200 millions de mètres cubes). C’est que les Alpes sont surtout faites de roches. Et aussi que les sédiments se déposent dans deux lacs en amont, ceux de Rossinière et de Lessoc, tous deux mis en eau en 1972. «Nous devons intervenir sur Rossinière, nous le ferons bientôt sur Lessoc, alors que ce sont les prochaines générations qui s’occuperont du lac de la Gruyère», résume Jean-Claude Kolly.
Le lac de Rossinière est donc celui qui préoccupe le plus Groupe E, de l’aveu même du Gruérien. Il s’y dépose 44000 m3 de sédiments par an. «A ce rythme, le barrage sera une centrale au fil de l’eau avant même l’échéance de sa concession, en 2052.»


Pertes financières
Cette perte de capacité de stockage réduit bien sûr l’effet tampon en cas de crues. Mais elle est aussi synonyme de pertes financières, car l’énergie stockée sous forme d’eau est la plus rentable, elle qui peut être vendue le plus cher, quand la demande est la plus forte.
Deux études ont récemment été menées sur Rossinière. Plusieurs scénarios ont été étudiés, dont celui d’une sur-élévation du barrage. Une autre option, à la technologie assez novatrice, retient l’attention de Groupe E, révèle Jean-Claude Kolly, qui n’en dira pas plus pour l’heure. Une intervention est à prévoir d’ici à dix ans.
Ce qui est sûr, c’est que la méthode traditionnelle par pompage est chère: 100 francs le mètre cube, soit 4,4 mio par an pour le seul lac de Rossinière. Impensable! Un curage restreint a toutefois eu lieu en 2010, à proximité du barrage, pour en dégager les vannes de fond.
A Lessoc, l’ensablement est faible, estimé à 15000 m3 par an, principalement en amont du lac, vers Montbovon. Grâce à l’étroitesse du lac, l’eau coule relativement vite. Qui plus est, la granulométrie très fine des sédiments les empêche de se déposer. Mais le lac étant petit, il faudra s’en occuper bientôt.


Effets impressionnants
Reste le lac de la Gruyère. Vu ses dimensions et le profil du haut-lac, les effets de son ensablement sont impressionnants. «Depuis quelques années, les atterrissements ont même commencé à passer en aval du pont de Corbières, observe Jean-Claude Kolly. Mais cela concerne de faibles quantités.» Il y a donc de la marge et cela n’a aucune conséquence sur les capacités de turbinage.
Pour l’heure, le seul désagrément est d’ordre paysager. Aucune plainte d’aucune commune n’a encore été enregistrée: le lac fait partie du paysage et on s’est habitué à ses fluctuations. Aujourd’hui, les pluies reviennent (charriant des tonnes de limon…) et le lac atteindra son niveau maximal avant l’été.
Au niveau environnemental, les variations du niveau d’eau du plus grand lac artificiel de plaine en Suisse sont même un bienfait. Ainsi, la zone alluviale du haut-lac, d’importance nationale, a-t-elle donné naissance à la plus grande forêt de saules blancs de Suisse (94 hectares). Une forêt inondable très rare. Si elle a tendance, avec l’ensablement, à s’étendre vers le nord, elle cède progressivement la place, au sud, à une autre végétation, d’où une plus grande biodiversité.

 

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Du Nil à l’Aar, l’homme confronté aux limons
L’homme oublie vite. Longtemps, les limons charriés par le Nil, pour ne prendre que cet exemple fameux, étaient vus comme une bénédiction, assurant la vie à toute la vallée. Aujourd’hui, l’agriculture moderne préfère épandre des phosphates sur les champs… Or, les sédiments de la Sarine sont eux aussi source de vie: s’ils sont composés d’un petit peu de sable, ils contiennent surtout du limon argileux. Exempts de métaux lourds et de produits chimiques, ils sont d’une très grande qualité, surtout dans les lacs de Rossinière et de Lessoc. «Idéal comme fertilisant, assure Jean-Claude Kolly. Ne reste plus qu’à lancer une culture d’asperges à Rossinière», plaisante le responsable de l’exploitation des barrages à Groupe E.
Un défi lancé à l’agriculture, confrontée à l’érosion des sols? Pour l’heure, le problème est avant tout d’ordre économique: la valorisation de ces limons est très chère. «On a abandonné l’idée d’en extraire le sable, concède Jean-Claude Kolly. En fait, on s’est tourné vers les exploitants de gravières, comme JPF à Grandvillard. L’idée serait de combler les anciens sites avec ces matériaux.»
Ailleurs en Suisse, d’autres exploitants de barrages sont confrontés au même problème d’ensablement. Au lac de Mauvoisin, en Valais, on a préféré remonter (de 40 mètres) les vannes de fond et les prises d’eau menacées par les limons plutôt que de procéder à des purges, jugées trop dommageables pour la Dranse de Bagnes, la rivière en aval du barrage. «Mais on ne fait que repousser le problème», concède Jean-Claude Kolly.
Le lac de Wohlen, en aval de Berne, connaît un autre phénomène, raconte-t-il: «Les particules organiques charriées par l’Aar se décomposent au fond du lac et libèrent du méthane, un gaz nocif pour la couche d’ozone.» JnG

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