A contre-courant vers l’Afrique pour raconter la migration

| mar, 05. mai. 2015
Le peintre bullois Jacques Cesa va remonter le flux des migrants jusqu’en Afrique. Il reconstituera leurs périples par des portraits croqués sur le vif, au hasard des rencontres. Un projet artistique autant qu’humaniste, couronnement d’une vie passée à lancer des ponts entre les hommes.

Par Jean Godel

Ce n’est pas la révolte qui motive Jacques Cesa, mais la douleur. Celle, profonde, physique, qui l’envahit à chaque annonce de naufrage d’un bateau de réfugiés en Méditerranée. A bientôt 70 ans, il va partir à leur rencontre, de Bulle jusqu’à la côte africaine, en passant par Lampedusa. A contre-courant. Témoigner par ses dessins du parcours de ces hommes, femmes et enfants poussés loin de chez eux par la guerre ou la faim: «Leur errance m’impressionne. Ils aimeraient tant rester chez eux…»

Pour ce projet intitulé A contre-courant, l’artiste gruérien vient de décrocher l’une des deux premières bourses de mobilité à la création artistique du canton de Fribourg. Dans son atelier de Crésuz, Jacques Cesa s’interroge, le regard incrédule, sur ces «forces irrésistibles» qui montent vers le Nord: «C’est comme pour les oiseaux migrateurs, ou ces immenses migrations de gnous dans les steppes africaines. Ça me fascine.»

Après une préparation méticuleuse (lire ci-dessous), basée sur des témoignages de migrants, il partira cet automne. «A contre-courant, en sens inverse de leur progression», écrit-il dans ses notes préparatoires. «Je désire explorer les lieux qui sont témoins de leur passage, en croisant sur la route les nouveaux migrants qui arrivent.»
Par ses dessins, se confronter à leurs vies, témoigner et réfléchir à la problématique que ces gens démunis posent à l’Occident. «Comment mon travail de peintre peut-il se mobiliser? Ces migrants du Sud fabriqués par le Nord sont irrémédiables. On ne peut pas les arrêter. Alors trouvons des ponts pour vivre ensemble!»

Racines profondes
Ce projet un peu fou plonge ses racines, chez Jacques Cesa, dans divers terreaux. Il y a bien sûr la question brûlante, depuis quelques années, de l’immigration, élevée au rang de débat national. La lame de fond UDC et les sentiments xénophobes qu’elle déverse le choquent. Lui y répond avec ses seules armes d’artiste.
Si l’on remonte le temps, il y a aussi les combats menés aux côtés des ouvriers immigrés de Bulle, à l’époque des initiatives xénophobes de Schwarzenbach, dans les années 1970. Plus loin dans le temps, il se rappelle que, servant de messe, il a vu sortir les premiers réfugiés hongrois de la cure de Bulle. «On les imaginait pauvres et miséreux, ils étaient en complet-cra-vate.»

Œuvres plus politiques
Et puis il y a l’enfance de ce petit-fils d’immigré italien. «L’histoire de mon grand-père, Constant Cesa, et de son frère César a habité toute mon enfance, d’autant plus que je ne les ai jamais connus», écrit-il dans ses notes. Lui-même est retourné sur leurs traces. Sur la porte de l’armoire de la cuisine, à Cervarolo Sesia, dans le Piémont, il a lu ces mots tracés au crayon de maçon: «Constantino, partito il 12 aprile, nell’anno 1892, a mezzo giorno.»

Ces stigmates successifs ont engendré des œuvres plus politiques. En 1976, il vit deux mois dans les Pouilles, chez son ami Vito Surano, dans l’idée de témoigner de ses retours au pays, d’abord comme saisonnier, puis comme retraité. Durant la dictature de Pinochet, il monte à Lausanne une exposition sur les réfugiés chiliens. De ce temps, Jacques Cesa se rappelle la lecture «ardente» de Pablo Neruda. Mais aussi l’assassinat, lors du coup d’Etat de Pinochet, du poète et chanteur Víctor Jara à qui l’on avait auparavant coupé les mains à la hache.

Les goudronneurs, les terrassiers, les maçons, les plâtriers, les polisseurs, tout ce petit peuple qu’il appelle «mes amis saisonniers» a alors habité son œuvre. Aujourd’hui, au moment de réarmer ses pinceaux, il ne s’étonne de rien: «Ce projet vient se poser naturellement dans ma vie. Avec, en plus, l’acquis que me donne l’âge: une force un peu plus tranquille.»

Il part avec la conscience de vivre là son dernier grand projet. Mais surtout la conviction profonde de connaître la même sensation que les immigrés qui, comme lui, ne savent pas ce qui les attend. Eux face à la mer, lui face à cet inconnu de la vie qui passe: «Le compte à rebours des choses que je ne pourrai plus faire a commencé. Et dans ma tête, il se superpose au leur, dans leurs fragiles embarca-tions.»

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Reconstruire par l’art le récit des migrants logistique

«Mon but, c’est de toucher la côte africaine en bateau, histoire de voir l’Afrique depuis la mer. Puis de m’en
retourner vers Lampedusa, comme eux…» Ça, c’est l’objectif. Une fois posé, reste à organiser le voyage… Jacques Cesa sera entouré de son fils Battiste et de Yann Guerchanik, journaliste à La Gruyère, qui l’épauleront tout au long du projet.

Dans un premier temps, d’ici à fin juin, il rencontrera des migrants dans un centre d’accueil du canton. C’est eux qui, à travers leurs récits, décideront de l’itinéraire précis. Le voyage débutera à proprement parler à la mi-septembre. Dans un camping-car prêté par des amis, il descendra la Grande Botte, jusqu’en Sicile, puis Lampedusa.
Il sera accompagné par des chauffeurs volontaires et un coordinateur. «L’idée est de nous arrêter aux points de chute des migrants.» Certains tronçons se feront en train, en bus ou en bateau, le camping-car servant d’atelier et de camp de base.

En route, le peintre réalisera des croquis de différents formats, selon la fugacité des rencontres. «Pour retrouver l’intensité du moment, qu’il dure une minute ou un jour.» Reconstruire, par son art, le récit des migrants: portraits d’eux, mais aussi de carabiniers, de douaniers, de chauffeurs ou de capitaines de navire, de religieux ou de travailleurs sociaux – de passeurs? «Autant de témoins et d’acteurs du phénomène migratoire», précise le dossier. Com-me un détective, le Gruérien veut aussi saisir les marques laissées sur leur passage par ces fugitifs forcés: dans les ports, les gares, les camps. Tout ce matériau sera ensuite retravaillé, l’hiver prochain, dans l’atelier de Crésuz.

Sur la mer, sans repères
Au printemps 2016, Jacques Cesa reprendra sa migration à Lampedusa, où il compte prendre son temps pour prendre la mesure de cette marche, lieu de délivrance autant que de détention. Puis il louera un voilier pour s’engager, avec son fils skipper, sur le cimetière qu’est devenue, au-delà des côtes de Sicile, la mal nommée Mare Nostrum.

Cet aller-retour maritime entre Europe et Afrique, Jacques Cesa s’apprête à le vivre intensément. «Pour moi, la mer est une terre inconnue. Je n’aurai aucun repère. Comme les migrants. Un trou noir avant de toucher les côtes, africaines pour moi, européennes pour eux. Est-ce que le voilier tiendra?…» Une étape ultérieure pourrait même le conduire jusqu’au point de départ des grandes routes migratoires: Erythrée? Egypte? Afrique subsaharienne?
Jacques Cesa entend profiter de ce périple pour éprouver de nouvelles façons de dessiner, déjà esquissées dans ses travaux sur le théâtre et l’opéra: «Je veux oser un trait plus sauvage, plus direct, plus vrai. Pendant que l’œil regarde, la main avance, trace, comme si c’est elle qui voyait.»

Mais il a d’autres idées encore. Comme celle d’envoyer ses propres cartes postales à «ses» migrants restés à Fribourg, pour leur raconter son périple. Il tiendra son journal de travail et ouvrira un livre de bord à qui voudra y coucher ses réflexions: accompagnateurs, capitaines de ferry, édiles de Lampedusa, migrants…

Il prévoit aussi d’offrir des dessins inspirés de son amour pour l’Italie aux correspondants de Fribourg, eux qui n’ont eu le temps de ne rien voir en passant. Les chats de Caracalla, à Rome, ou les huppes de Pétrarque, à Arez-zo… «Comme un cadeau, trois coquillages ramenés de la plage, pour authentifier mon passage.»

Exposition en 2017
Tout cela aboutira à une exposition finale dans le cadre du Festival Altitudes, en juin 2017. D’autres issues artistiques pourraient en naître, des ateliers avec les enfants de migrants, des rencontres, du théâtre… Enfin, pour compléter le financement de ce projet, l’artiste vient de mettre en souscription trois gravures sur bois inspirées de la migration – Africa, Exil et Frontière.

A 70 ans, infatigable, Jacques Cesa reprend la route, à la conquête du cœur des hommes, son éternel eldorado.

 

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