La cohésion par la culture

mar, 26. mai. 2015
La semaine prochaine, le Conseil national se penchera sur le Message culture, qui définit les «orientations stratégiques de la politique culturelle» fédérale pour 2016 -2020. Ce document a constitué un des principaux dossiers d’Isabelle Chassot, directrice de l’Office fédéral de la culture.

PAR ERIC BULLIARD

Vous êtes à la tête de l’Office fédéral de la culture depuis dix-huit mois: comment les avez-vous vécus?
Dix-huit mois, j’ai le sentiment que c’est à la fois long et court. Ma vie professionnelle a changé de manière très importante, mais elle est tellement dense ici que le temps s’est écoulé rapidement. Ce fut aussi une entrée en fonction sportive: il a fallu prendre en charge le Message culture, que nous devions mettre en consultation en mai 2014. Cela a permis une prise de contact rapide et idéale, à la fois dans l’Office et avec l’ensemble du milieu culturel national: nous avions un vrai thème de discussion, qui permettait de faire connaissance autour d’un sujet concret.
L’intérêt de l’Office fédéral de la culture, c’est sa diversité de tâches, de fonctions, d’urgences: certaines choses se déroulent sur le très long terme, d’autres à moyen terme, mais le quotidien vous occupe beaucoup. Je connaissais ça de ma fonction précédente: j’aime me trouver à la fois sur un axe stratégique et opérationnel et je peux puiser dans ce que j’ai appris pendant douze ans au Conseil d’Etat fribourgeois.

Ce Message culture a été le gros dossier que vous avez empoigné dès votre arrivée…
Il avait été lancé auparavant: notre chef de Département (n.d.l.r: le conseiller fédéral Alain Berset) s’est beaucoup impliqué, en organisant des workshops, avec également Pro Helvetia et le Musée national. Dans les trois mois qui ont précédé mon entrée en fonction, j’ai aussi eu l’occasion d’y participer.
Ce travail a permis un changement de paradigme: alors que le précédent Message culture avait une vue très institutionnelle, qui disait: «Voilà ce que l’Office fédéral de la culture, Pro Helvetia et le Musée national ont comme compétences et voilà les moyens dont ils ont besoin», l’idée de base de l’actuel Message était de demander quels sont les défis auxquels la culture est confrontée dans notre pays et de fixer les axes prioritaires à mettre en œuvre. Une fois ces priorités déterminées, les questions devenaient: qui doit les mettre en œuvre? Avec quels moyens?

On parle de collaboration entre Confédération, cantons et communes depuis au moins quarante ans: comment, cette fois-ci, concrétiser cette volonté?
Vous avez raison, ce sujet est récurrent et cela aura pris du temps. Il a fallu attendre 2011 pour mettre en œuvre le dialogue national sur la culture, qui met autour d’une table tous les partenaires publics. Nous sommes bien conscients que le fédéralisme en matière culturelle et en particulier les compétences des cantons ne relèvent pas que de questions institutionnelles et d’un besoin de proximité, mais sont aussi la garantie du respect de la diversité culturelle nécessaire à un pays plurilingue. La Suisse ne pourrait pas avoir une politique culturelle centralisée comme ses voisins.    
En revanche, il est apparu de manière évidente que les cantons, les villes et la Confédération doivent relever des défis de même nature et que ces défis doivent trouver des réponses concertées, afin d’utiliser au mieux les moyens publics à disposition. Il faut être conscient de ce que font les autres, en cherchant la plus grande cohérence. Par exemple, nous nous sommes penchés, Confédération, cantons et communes, sur la politique de la littérature, en dressant un panorama de toutes les aides existantes. Nous nous sommes rendu compte qu’elles étaient multiples, mais pas coordonnées. Il est apparu dès lors judicieux de les discuter ensemble, d’éviter qu’elles se contredisent.
Ensuite, il y a des mesures que seule la Confédération peut promouvoir et mettre en œuvre, parce qu’elles ont des buts que les régions ne peuvent réaliser, notamment l’échange entre les régions linguistiques ou la présence de la culture suisse à l’étranger. Pour reprendre l’exemple de la littérature, la Confédération s’est ainsi concentrée sur l’aide à la traduction et la promotion internationale de la littérature suisse et propose dans le nouveau Message d’introduire une aide à l’édition ainsi qu’une augmentation substantielle des soutiens à la traduction et une aide à la publication des critiques littéraires. Les cantons, en particulier en Suisse romande, ont engagé pour leur part une réflexion sur la possibilité de coordonner leurs efforts, pour atteindre de meilleures synergies.

L’un des axes essentiels de ce Message concerne la participation culturelle: était-elle insuffisante jusqu’ici?
Par le passé, l’accent a souvent été mis sur l’accès à la culture: comment faire venir dans les institutions culturelles les gens qui en sont les plus éloignés, qui ne vont pas au théâtre, qui hésitent à entrer dans un musée, qui vont peut-être au cinéma, mais seulement pour les blockbusters? Or, même si ce thème a été considéré comme prioritaire, on doit constater que cette approche n’a pas permis d’atteindre l’objectif et de diversifier les publics.
Nous essayons maintenant de modifier l’angle: nous devons continuer à promouvoir cet accès et nous souhaitons que les différentes institutions et organisations aient une offre plus large, pour l’ensemble des publics. Mais il faut aussi valoriser la participation culturelle, soit le rôle que joue la culture dans la vie quotidienne de chacun, dans le vivre ensemble. Montrer à quel point le fait de participer à la vie culturelle facilite l’intégration à la collectivité et représente dès lors un enjeu démocratique.
La mise en œuvre de l’initiative sur la formation musicale a servi de base de réflexion. Nous allons mettre en place un programme Jeunesse et musique dont l’objectif est de permettre au plus grand nombre de jeunes, en particulier ceux qui ne fréquentent pas encore un conservatoire, d’avoir une activité musicale. Dans le Message culture, nous avons aussi mis un accent sur le soutien aux activités culturelles autour de l’école, ce lieu de tous les possibles.

Quel rôle la culture peut-elle jouer dans la cohésion sociale, qui figure aussi comme axe du Message?
Je crois qu’elle permet de nous interroger sur nos environnements non seulement culturels, mais aussi sociaux, de mieux comprendre la personne dans sa diversité. La culture me paraît une condition sine qua non de cette compréhension mutuelle qui est la base de la cohésion nationale. La Suisse est une nation de volonté, elle ne s’est pas juste construite et existe une fois pour toutes. Elle doit être nourrie chaque jour et nourrie aussi de l’acceptation des différences qui sont constitutives de ce qu’elle est comme pays. La culture joue de ce point de vue un rôle essentiel.

Le soutien à la culture – avec les différents échelons publics, les loteries, les fondations – ressemble à un puzzle compliqué: n’y aurait-il pas moyen de mieux coordonner le tout?
J’ai coutume de rappeler que la complication permet les plus belles montres suisses et que la complexité est taillée pour ce pays plurilingue et pluriculturel! Réduire la complexité aurait pour conséquence une atteinte à la diversité culturelle. Ce qui ne veut pas dire que nous ne devrions pas essayer de mieux nous coordonner entre partenaires publics et privés. Il est important de souligner le rôle que jouent les fondations en matière culturelle: n’utilisant pas d’argent public, elles peuvent assumer plus de risques et sont souvent à la source de projets très innovants.
Une meilleure collaboration avec les fondations privées est pour moi une tâche prioritaire. Les fondations remplissent une vraie mission au bénéfice de la collectivité, mais elles doivent garder une vraie liberté. Nous devons entretenir un dialogue continu, à la fois opérationnel et stratégique, afin de nous soutenir mutuellement dans l’objectif commun qui est le nôtre: promouvoir et faire rayonner la culture comme facteur de développement individuel et collectif.

 

Ajouter un commentaire

CAPTCHA
Cette question est pour tester si vous êtes un visiteur humain et pour éviter les soumissions automatisées spam.

Annonces Emploi

Annonces Événements

Annonces Immobilier

Annonces diverses

Trending

1

Découverte d’un gigantesque cratère de météorite

Un gigantesque cratère formé par une météorite au Groenland, c’est l’importante découverte d’une équipe internationale de chercheurs, à laquelle l’Université de Fribourg a participé. L’impact a creusé une cavité de 31 kilomètres de diamètre cachée sous un kilomètre de glace. Les scientifiques ont travaillé pendant trois ans pour confirmer leur hypothèse, selon un communiqué ...