Détournement droit devant!

sam, 27. juin. 2015

Les gabions détournent les voitures et finissent détournés par les Bullois qui les détestent (les gabions, pas les voitures). Un jeu de montage, collage et copiage très tendance. Réflexion sur cette pratique entre militantisme et récréation.

PAR YANN GUERCHANIK

L’internaute détourne plus vite que son ombre. Sarkozy joue des coudes pour se faire voir au premier rang d’une manif républicaine… et bang! Suárez mord un défenseur italien en plein match de Coupe du monde… et pang! Peu importe la scène, internationale ou locale, cela va des peoples aux autorités communales. L’aménagement chauffe les Bullois, les gabions font déborder le vase, il n’en faut pas plus pour que les détournements pullulent. Pourquoi?
D’abord, parce que c’est possible. Et même facile. Si l’art du détournement ne date pas d’hier, il n’a jamais été aussi faisable qu’aujourd’hui. Tout le monde peut s’y mettre. Il suffit de prendre quelques raccourcis clavier, de déplacer des données. Elles sont disponibles par centaines de milliers. Comme un planton au milieu de la circulation, on dit aux textes d’aller par ici, aux images d’aller par là. On coupe, on colle suivant la quantité d’imagination disponible. Rien de plus simple.
Mais pour quoi faire? Ça dépend. Prenez Guy Debord, le cinéaste, l’écrivain, le poète révolutionnaire français. Il pensait changer le monde avec le détournement. Au sein de l’Internationale situationniste, il envisageait le dépassement de toutes les formes artistiques par «un emploi unitaire de tous les moyens de bouleversement de la vie quotidienne»…
Pas sûr que les citoyens bullois veulent en finir avec le malheur historique, la société de classes et la dictature de la marchandise. Ce qu’ils veulent surtout – une partie d’entre eux en tout cas – c’est en finir avec les gabions, ces cubes grillagés remplis de cailloux qui leur sortent par le nez. Il n’y en a pas moins là une certaine idée de l’action, une envie de transformer le monde. Ma zone 30, mon combat!
Cela est-il efficace? Peut-être bien. A croiser les conseillers communaux à droite et à gauche, ils nous confient parfois leur agacement, leur incompréhension, leur désarroi. Bref, ils réagissent. La page Facebook «Mon joli gabion», forte de 1433 membres, a eu un certain retentissement.
Un rendez-vous a d’ailleurs été agendé entre les autorités bulloises et les services de l’Etat pour s’assurer que la ville est dans le vrai (au-delà de son attachement au cube et à la pierre). Preuve que l’affaire débouche sur quelque chose.
Et puis, un élu peut tirer parti du fait qu’on parle de lui en bien ou en mal, il ne supporte pas toujours qu’on se paye sa poire. L’humour joue ici un rôle clé. Pour autant qu’il buzz, il en va du détournement comme de la pétition: c’est bien joli, mais ça n’a pas beaucoup de valeur. Sauf que le détournement, lui, peut faire sourire, ou même rire. («Hélène et les gabions»… mouais. Le syndic et l’ingénieur de ville engoncés dans leur costume Lego… il y a tout de même de quoi s’en payer une bosse.)


Faire passer le message
 L’humour se présente comme une arme à double tranchant: cela permet en premier lieu de tenir l’audience. Sachant qu’une audience qui rit est une audience qui écoute. C’est donc un excellent moyen de faire passer un message. D’autre part, l’humour rassemble. A plus forte raison qu’il s’agit là d’un humour de connivence (le fameux private joke).
La blague est comprise par un groupe restreint d’initiés. Les détournements en questions se basent sur des allusions à des événements que seuls les membres du cercle visé connaissent. En gros, il faut savoir quelles têtes ont le syndic Yves Menoud et l’ingénieur de ville Jean Hohl, et connaître le désamour entre une partie de la population bulloise et l’aménagement de son territoire. En riant ensemble, le groupe se soude, il est mieux à même de faire face à un groupe adverse parfaitement constitué politiquement.
Last but not least, le détournement est tendance parce qu’il est non seulement plus facile à produire, mais aussi plus facile à diffuser. «Internet est le lieu même de cette pratique, explique le sociologue des médias Gianni Haver. Autrefois, ce genre de visuels étaient gérés par les médias traditionnels. Ce qui impliquait une diffusion réglée et relativement chère.»
Et le professeur à l’Université de Lausanne de relever: «Cela tient de la communication virale. Les médias traditionnels vont de peu à plusieurs. Le net, lui, va de plusieurs à plusieurs. Une logique comme “T’es une fille et t’as pas de shampooing!” n’aurait jamais pu s’exprimer uniquement à la télévision.»


Recherche de légitimité
Se produit alors un phénomène particulier: ce qui buzz sur internet est repris dans les journaux, à la télé, à la radio, et s’en trouve d’une certaine façon légitimé. Gianni Haver le constate clairement: «Le net est non seulement un moyen de propager une information, il est devenu un lieu d’information. Non pas de documentation, mais bien un lieu où l’on recherche les éléments qui font l’info.» Ou comment les faits divers se trouvent sur internet comme dans la rue. «Il faut dire que le net occupe une grande partie de notre journée, notre vie s’y déroule en partie.»
 Récemment, l’écrivain français Christophe Claro, constatant à quel point «chaque jour, chaque seconde, de micro-non-événements déclenchent des tsunamis de vacuité sur les réseaux», dénonçait la façon dont la presse papier s’en emparait sans raison particulière. «Cela tient du réflexe médiatique. Parler de ce qui est dit. Dire ce dont on parle. Pas de pourquoi», écrivait-il sur son blog, avant de résumer le tout en une formule: «Le moulin parle à la place de l’eau.»
Quant aux gabions et leurs détournements sur Facebook, de deux choses l’une: soit les internautes parviendront à les faire disparaître sous les lueurs d’un printemps bullois, soit les chiens continueront d’aboyer, mais la caravane passera.

 

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