Quand son ado part en vrille

| mar, 02. juin. 2015
La Bulloise est désemparée. Sa fille de 15 ans traverse une crise d’adolescence carabinée et se met en danger. Elle espérait lui trouver une structure rapidement, pour stopper sa descente aux enfers. Mais les places d’accueil font défaut.

PAR PRISKA RAUBER

"Ma fille est en danger. Tout le monde le sait et le dit, mais personne ne peut l’accueillir pour l’aider." En retenant des larmes prêtes à perler sur des cernes creusés, la Bulloise de 51 ans confie son désarroi. «Je ne sais plus à quelle porte frapper.» Sa fille, qui va fêter ses 16 printemps, traverse une crise d’adolescence carabinée. Voilà un an et demi qu’elle enchaîne les fugues, les joints, les pilules et les comas éthyliques. «C’est une jeune fille… Imaginez ce qui peut lui arriver.»
Le cauchemar de cette maman a commencé lorsque sa fille, encore scolarisée, se met à passer ses week-ends dans les fêtes et à découcher. Premières fugues. Premiers appels à la police. Puis la cri­se s’est intensifiée quand l’adolescente a dû redoubler sa deuxième année générale au Cycle d’orien­tation. «C’est là qu’elle s’est vraiment rebellée. Elle avait perdu ses amis, elle ne se sentait pas à sa place avec les plus jeunes.
Et elle s’embêtait. Elle a re­dou­blé pour 0,2 point, donc elle n’avait pas vraiment de problèmes avec le program­me.»


Dépasser les limites
Elle se joue du règlement et de l’autorité de ses maîtres pour passer le temps, dé­pas­se les limites pour se faire remarquer, boit de l’alcool dans la cour d’école. «On l’a alors mis en classe relais. Mais c’était encore pire. Elle est intelligente, elle ne souffre pas de difficultés d’apprentissage, mais de démotivation, de déprime, de mal-être.» Une crise personnelle, qui devient alors si vive que son développement, son avenir et sa santé sont désormais en danger.
Sa mère, célibataire, ne parvient plus à la raisonner. «Je vous assure que j’ai essayé, mais je ne peux tout de même pas la frapper, l’enfermer.» Elle voit un psy, mais son état ne s’améliore pas. Les conflits avec sa mère sont de plus en plus féroces. «Elle a besoin d’une aide professionnelle, d’une structure qui puisse l’accueillir plusieurs semaines et l’encadrer.»


Où frapper
La maman – qui souhaite garder l’anonymat par res­pect pour sa deuxième fille de 18 ans, qui vit mal cette situation familiale – s’adresse au Service de protection de la jeunesse (SEJ), au juge de ­paix, à la police, qui la renvoie au juge… Elle ne sait plus où frapper. Elle va même voir Michel Lachat, le juge pénal, qui la reçoit mais qui ne peut rien faire pour l’ado, puisqu’elle n’a pas (encore) commis d’actes répréhensibles.
Tous entendent bien le désespoir de cette mère et la crise aiguë de cette jeune fille. Elle est intégrée dans la pile des dossiers à gérer. Le problème, c’est que dans les établissements où elle pourrait être placée, les demandes ne cessant de croître.
Pendant ce temps, entre les démarches, le séjour de rupture de cinq jours au Gantrisch et ceux en hôpital psychiatrique, l’ado poursuit sa descente aux enfers. Vingt fois elle fugue, va retrouver «ses mauvaises fréquentations», trois fois elle termine à l’hôpital en coma éthylique. Elle ne va plus à l’école. «Quel sera son avenir si elle ne finit même pas le CO?» C’est un constat alarmant: les ados en rupture sont de plus en plus jeunes, encore en scolarité obligatoire.


Se débarrasser du mal-être
Après chaque placement d’urgence, l’adolescente se rebelle d’un degré supplémentaire. Se détruit un peu davantage. Se scarifie même. «A chaque fois, c’est encore pire», confie la maman, qui ne compte plus le nombre d’appels passés, ni le nombre de fois où elle a retrouvé sa fille alcoolisée. «Elle souffre, elle est en danger, qui peut m’aider?» L’aide-soignante est à bout, mais refuse de baisser les bras. «Je pense que d’autres mamans auraient pu abandonner, avec tout ce qu’elle m’a fait. Mais non. Même si je fonctionne sur mes réserves, je reste debout, pour que ma fille, elle, ne s’effondre pas.»
Elle ignore ce qui a pêché à un moment donné pour que sa fille soit ainsi partie en vrille. «Si mes deux enfants avaient vécu ces galères, je me remettrais en question. Mais mon aînée va très bien, elle est au collège et prépare sa vie. Alors je ne sais pas. D’autant qu’elle n’a manqué de rien, ni d’habits, ni de vacances, ni d’amour. Non, je ne sais pas.»


Signe de souffrance
Les causes sont nombreuses, indiquent les spécialistes, et pas forcément identifiables. Ce qui est certain, c’est que le jeune qui teste des comportements de rupture – automutilation, fugues, drogues – le fait pour tenter de se débarrasser de son mal-être. C’est un signe de souffrance.
Aujourd’hui, sur décision du juge de paix, la jeune fille a été placée au sein de l’unité semi-fermée Time Out, gérée par le Foyer St-Etienne, à Fribourg. Elle accueille les jeunes, souvent renvoyés de plusieurs autres institutions, qui ont mis en échec les interventions précédentes. L’adolescente va demeurer trois mois dans ce centre d’éducation renforcée, qui va lui offrir «un temps de rupture», favorisant un arrêt dans l’escalade des comportements destructeurs. Le but d’un passage dans cette unité est aussi l’évaluation, afin de «proposer aux partenaires sociaux des mesures d’accompagnement et d’aide à la résolution des problèmes». Si la jeune fille y est allée en pleurant, «elle commence à aller mieux il me semble», confie sa maman, qui, «au moins», la sait en sécurité pour un temps.

 

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Devoir attendre même en cas d’urgence
Les mois s’écoulent, comme les comportements destructeurs de cette adolescente, qui traverse une crise aigüe. La seule institution fribourgeoise spécialement destinée à recevoir de tels cas en urgence est la fondation Transit, qui peut accueillir dix jeunes. Et bien que le taux d’occupation de ce foyer dépasse régulièrement les 100% (jusqu’à 14 jeunes accueillis sur une même journée), sa capacité d’accueil est encore insuffisante. «A certaines périodes, la liste d’attente a compté jusqu’à 13 deman­des, ce qui correspond à un délai d’attente théorique d’environ quatre mois», écrit le directeur Pascal Schweizer dans le Rapport d’activité 2013.
«Pour un lieu d’accueil d’urgence, il faudrait toujours disposer d’une place au moins, car c’est en effet un non-sens de devoir attendre plusieurs mois alors qu’il s’agit d’une urgence», confie-t-il. Cet état de fait, le directeur le rapporte régulièrement à l’Etat, pour qu’il soutienne une augmentation de la capacité d’accueil de l’institution. Ce qui a été refusé durant plusieurs années pour des raisons budgétaires. «Mais un pas a été franchi, se félicite Pascal Schweizer. «L’Etat a reconnu le besoin et appuie aujourd’hui notre projet d’agrandissement (deux groupes de huit adolescents et toujours deux places d’urgence). Il ne sera cependant pas sur pied d’ici 2018.»


De plus en plus jeunes
Pascal Schweizer souligne encore l’importance de disposer de ces places d’urgence, «car c’est un fait, plus on intervient tôt, plus l’intervention sera courte… Plus le jeune doit attendre avant d’être pris en charge, plus la situation devient en effet délicate.»
Une mesure de placement peut-être demandée par les parents, par l’autorité de protection de l’enfant et de l’adulte (la Justice de paix) ou par le Tribunal des mineurs. Le Service de la jeunesse, qui dépend de la Direction de la santé et des affaires sociales (DSAS), peut ensuite être chargé de trouver la place adaptée à la problématique de l’adolescent. Qui est par ailleurs de plus en plus jeune à connaître des situations de plus en plus complexes et graves, selon les acteurs du milieu. 
Le canton compte une petite dizaine de structures aux missions différentes dédiées aux enfants et adolescents en détresse, de 6 à 18 ans. Soit 175 places en tout, plus trente familles d’accueil, précise la DSAS. Qui ne va pas jusqu’à admettre un manque de places. «Certains adolescents peuvent présenter des problématiques multiples, qui ne permettent pas de les placer dans ces institutions et qui nécessitent une prise en charge multidisciplinaire (éducative, médico-thérapeutique, médicale, scolaire, internat)», rapporte Claudia Lauper, conseillère scientifique à la DSAS. Les solutions adaptées n’existent donc pas forcément dans le canton. «Les institutions hors canton qui sont alors sollicitées n’ont pas toujours une place à proposer dans l’immédiat.»
La DSAS indique en outre que «dans le contexte actuel», elle a peu de nouveaux postes, mais «elle veille à les attribuer priori­tairement à des services comme le SEJ, pour renforcer le réseau et venir le mieux possible en aide aux familles concernées.» PR

 

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