Les producteurs, victimes de la crise actuelle du lait

| sam, 08. aoû. 2015

Le lait ne paie plus. Un litre est désormais rémunéré autour des 50 centimes. Deux producteurs fribourgeois expliquent leur situation personnelle. Philippe Bise, à la tête d’une grosse exploitation, a déjà décidé d’abandonner ce secteur d’activité.

PAR SOPHIE MURITH

Le prix du lait suisse, directement lié aux marchés mondiaux, se casse la figure. En mai et en juin, le prix du lait livré à l’industrie a chuté à 48 ct. le litre. Loin d’être rentable puisque le coût de production, lui, continue de tourner autour du franc.
Derrière les chiffres et les courbes statistiques se trouvent des producteurs, des hommes qui ne gagnent plus leur vie. «La situation devient de plus en plus difficile, déclare Max Fragnière, président de la section fribourgeoise d’Uniterre. On ne voit pas le bout du tunnel.»
Pourtant, contrairement à ce qui se passe en France, aucune réaction ne point. «Les producteurs de lait d’industrie ont peur des représailles. S’ils bougent, ils ne sont pas certains que leur lait sera pris en charge le lendemain. Nous avons déjà vu ce genre de cas.»
Un producteur de lait sous contrat avec Cremo a accepté de parler de ses finances, sous le sceau de l’anonymat. Décomptes à l’appui, son lait – variation de teneur en graisse et protéine, contributions et arrêts compris – a passé de 71 ct. à 54 ct., entre janvier 2014 et juin 2015. «J’ai été sauvé par les teneurs.»
Deuxième problème pour ce producteur, «qui n’est pas là pour pleurer»: son manque de liquidités actuel pour payer ses impôts 2014. «Avec la livraison de 460000 litres de lait à ces prix, cela fait 70000 francs de revenu en plus dans la comptabilité. On se prend donc une double gifle.»
Il gère, avec ses enfants, une exploitation de 50 vaches. A côté, ils exécutent divers travaux pour arrondir les fins de mois. «On est sérieusement en train de penser à arrêter la production. On en est à mesurer les écuries pour voir ce que nous pourrions en faire.» Pour l’instant, l’élevage de volailles serait le plus sûr et les producteurs de lait qui jettent l’éponge sont redirigés vers ce secteur. «Le marché devra suivre.»


Impossible de se projeter
«Si tu as toujours fait du lait et que tu aimes tes bêtes, c’est triste de devoir tout arrêter. C’est notre patrimoine, on ne veut pas lâcher.» Son collègue  sous contrat avec Elsa livre, lui, pour 59 ct. depuis un an et demi. «Cela n’a pas bougé.» Il touche des centimes de plus pour la qualité de son lait et en raison de son système de livraison. Cependant, il est contraint de fournir la même quantité mensuelle tout au long de l’année.
«Je dois livrer 230000 litres de lait par an, avec une marge de 5%, en plus ou en moins. Si la différence va au-delà, ils déduisent 4 ct. par kilo. Mais les vaches n’ont pas de robinet. On ne peut pas être aussi précis.» Lui aussi réfléchit à une reconversion, sans lait.
Il relève encore la difficulté à se projeter dans l’avenir. «Avec la variation des prix, il est impossible de se fixer un budget et de s’y tenir. Comment faire, dans ces conditions, pour lancer des investissements?»
Max Fragnière appuie: «En dessous de 50 ct., on ne peut pas faire vivre une famille. Aujourd’hui, on ne tient plus compte des paysans. Seul le business compte. Le lait est vendu près de 1 fr. 60 en magasin, alors qu’il est écrémé à 3,5%.» Il appelle de ses vœux une gestion nationale, «voire européenne», de la production de lait. «Il faut que le Parlement suisse et les instances européennes nous redonnent la force obligatoire pour la gestion des quantités de lait.»
Si la sécheresse peut avoir un rôle bénéfique sur le prix du lait – la production diminuant, l’offre se réduisant, la demande se maintenant, le prix pourrait augmenter – elle aura un impact négatif sur les finances des exploitations. «Il faudra acheter plus de fourrage.» Sans compter le lait habituellement prévu pour le fromage, qui pourrait arriver dans la filière industrielle, après l’annonce des restrictions pour l’emmental et le gruyère AOP, pour contrer la force du franc.
Finalement, l’amertume et la déception semblent prendre le pas sur tous les autres sentiments chez les producteurs. «Pour nous surveiller et nous imposer des normes, les associations professionnelles sont là, mais pour nous protéger et pour nous assurer un prix, il n’y a plus personne.»

 

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Il jettera l’éponge en 2016


Philippe Bise a pris sa décision. Il cessera de produire du lait en décembre 2016. «Ce n’est pas rentable. En plus, la production est gourmande en compétences. Le travail ne s’arrête jamais,
24 h/24, 365 jours par an, y compris les dimanches et les jours fériés. Socialement, c’est lourd à porter.» Conséquences de ce choix: «Je vais me séparer de trois employés et me libérer de 50% de mes soucis.»
La production de lait représente 30% de son activité, basée à Cheyres. Actuellement, avec ses six employés, le maître agriculteur cultive également 145 hectares, à cheval sur les cantons de Vaud et de Fribourg, et gère une entreprise de travaux agricoles. Son exploitation ne correspond pas à la majorité de celles du canton avec ses 250 bêtes et 920000 kg de lait produits par an. «Ce n’est plus une exploitation familiale. Pris en tenaille entre les normes et les contraintes salariales, je ne peux plus continuer. Je ne veux pas exploiter mes employés.»
Philippe Bise est remonté contre la politique agricole 2014-2018, la vraie responsable. «L’exploitation idéale ne devrait plus rien produire. La jachère paie mieux que la culture. Mais en fracassant la production, nous prenons de gros risques. L’abolition des compétences n’est pas rapidement réversible.» SM

 

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Une fédération impuissante
«Nous sommes conscients de la difficulté dans laquelle sont plongés les producteurs de lait d’industrie mais, avec la libéralisation des marchés, il nous est impossible de réagir.» René Vonlanthen, président de la Fédération des sociétés fribourgeoises de laiterie (FSFL) et vice-président de la Fédération des producteurs suisses de lait (PSL), admet que leur marge de manœuvre est «très limitée». «Nous accompagnons les groupes de producteurs qui négocient les prix. Nous leur fournissons les informations nécessaires.»
Il relève que depuis le mois de janvier, grâce à LactoFama – une société d’export commune aux principales organisations régionales de vente de lait – plus de 2000 tonnes de beurre ont pu être exportées. «Cet automne, un séminaire sera organisé par la PSL avec les directeurs de Cremo et Emmi, ajoute René Vonlanthen. Mon vœu serait que nous fixions un prix plancher de 65 ct., en accord avec les producteurs, les industriels et les distributeurs.» L’Interprofession du lait se réunira également cet automne pour se pencher sur la question.
«Il faut être conscient que, dans les magasins, deux tiers des produits laitiers suisses sont en concurrence avec des importations. Cela met une pression sur les industriels qui la répercute sur les producteurs.» SM

 

Commentaires

le prix détaillé de revient d'un litre de lait qui sort de l'industriel. Merci.

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