Michel Lachat, un homme, un juge aux multiples facettes

mar, 04. aoû. 2015

A la fin du mois, Michel Lachat quittera son poste de juge au Tribunal cantonal des mineurs. Après trente années passées à cette fonction, le Glânois l’a marquée de son caractère bien trempé. Retour sur la pratique d’un magistrat aux visages pluriels.

PAR SOPHIE MURITH

Il a été l’emblématique président de la Chambre pénale des mineurs du canton de Fribourg. Michel Lachat s’apprête à prendre sa retraite à la fin du mois d’août. Même s’il ne parvient pas encore à s’en rendre compte. Nommé en 1984, il revient sur son expérience de trente ans, interpellé sur ses différentes facettes de juge et d’homme.

Un vulgarisateur
A quoi bon le condamner, si le justiciable ne comprend pas ce qui lui est reproché? Michel Lachat est connu pour ses talents de vulgarisateur. «Je parle comme les jeunes. Un con est un con.» Les articles de loi sont semblables pour les adultes et pour les mineurs. Et comme chez les majeurs, le juge pour mineurs va examiner que toutes les conditions sont remplies. «Mais je ne vais pas passer trois heures avec un gamin qui a piqué une paire de chaussures. Il sait que c’est un vol. Je ne vais pas passer ma nuit à relever que les espadrilles sont une chose mobilière, qui appartient au magasin. Je vais au fond.» En revanche, après la lecture du dispositif, il explique parfois longuement son jugement.

Un opposant à la drogue
Malgré les années qui ont filé, il n’a pas bougé d’un iota sur ce sujet. «Celui qui est attrapé sur le fait, je le condamnerai toujours. Il ne sera pas forcément puni, mais il sera systématiquement reconnu coupable.»
Son message est clair: même avec un seul joint, la loi est violée. «Je sais bien que cela ne va pas les tuer, ces jeunes, eux aussi d’ailleurs le savent. Si à chaque fois que l’on fumait un joint, quelqu’un mourait, cela ferait longtemps que tout le monde aurait arrêté.» Seulement, le juge rencontre des jeunes en perdition, à qui aucune limite n’a été posée. Impossible de faire dans la nuance. «Les adultes donnent une mauvaise image. Trop de gens parlent de libéralisation et il n’est pas rare que j’entende des jeunes qui pensent que c’est permis. Ils interprètent.»

Un fan de prévention
Depuis 2010, la délinquance juvénile a baissé dans toute la Suisse. A Fribourg, depuis 2006 déjà. «Alors que la population ne cesse d’augmenter. Nous avons mis en place de nombreux outils de prévention. Ils finissent par donner des résultats.» Tout comme la médiation, mise en place sous son ère dans le canton de Fribourg et qui restera comme sa grande œuvre.
Ces conciliations ne sont d’ailleurs pas comptabilisées dans les statistiques de jugements. D’autres facteurs pourraient expliquer cette baisse du nombre de cas jugés: présence de la police de proximité, réforme des justices de paix ou recul de l’âge des justiciables, désormais jugés dès dix ans contre sept ans auparavant.
«Nous avons aussi passé le cap de recevoir des requérants qui avaient vécu la guerre et qui étaient complètement perturbés, comme les jeunes issus des Balkans, dans les années 1990. Cela va peut-être changer.»

Un défenseur des ados
«La jeunesse est vraiment belle.» Michel Lachat ne se lassera pas de le répéter. Les jeunes qui vont mal, eux, sont le reflet de la société. «Si l’on pense qu’ils sont des voyous, les adultes sont pires. Certains politiciens mettent la charrue avant les bœufs. Pourquoi veulent-ils que les jeunes montrent l’exemple? Ils ne le peuvent pas, ils n’ont pas l’expérience.»
Il relève que de tout temps la jeunesse a été considérée comme mauvaise. Il cite Cicéron, Socrate ou Esiode. «Les jeunes sont violents, mais je n’ai pas l’impression qu’ils le sont davantage.» Il se souvient, voilà trente-cinq ans, de bagarres à la chaîne à vélo. «On tapait encore à terre.»


Un chef d’orchestre
Le juge n’est désormais plus seul dans sa tour d’ivoire. «L’omnipotence omnisciente s’est terminée. Le travail du juge est trop important pour qu’il le mène à bien seul. Nous avons en face de nous un être faible, fragile, facilement manipulable, il faut l’aider. Le juge doit faire attention de ne pas faire de faute pour ne pas le casser à vie.» Il est donc nécessaire de mettre en place les moyens interdisciplinaires les plus efficaces pour l’aider. Et comme le juge ne peut pas tout savoir, il est en contact direct avec la police, les assistants sociaux et le Service de l’enfance et de la jeunesse. «J’ai fait des fautes, mais je les ai reconnues. L’humilité est une qualité chez un juge.»

Un optimiste
«Il ne faut pas être défaitiste pour faire ce métier. Les gros cas sont justement ceux dont on se souvient, ceux pour lesquels on dépense une énergie folle. Mais on est d’autant plus heureux quand les jeunes s’en sortent. C’est une vraie satisfaction.»  Il cite cet homme croisé à la gare qui, casquette à la main, lui a crié sa satisfaction: «J’ai une femme, un gamin et du boulot!»  
Le phénomène est réversible. «Les jeunes peuvent basculer avec des mauvaises rencontres, mais il suffit d’un rien pour revenir dans le droit chemin.»

Un stratège
Enfermer les jeunes le week-end, pour éviter qu’ils ne manquent l’école, stage chez les pompiers pour les incendiaires ou passage chez REPER pour les consommateurs de drogue. La méthode Lachat s’est construite année après année, en s’appuyant sur l’expérience. «Je les mets aussi au trou, je n’hésite pas. Comme la médiation, la prison est un outil, il faut l’utiliser.» Sa touche? Le dialogue. «Je vais les voir en prison et, à leur sortie je leur tape sur l’épaule, comme un bon père. J’essaie de trouver le meilleur moyen d’empêcher la récidive.» Le juge des mineurs fait du sur-mesure. Deux enfants qui ont commis le même vol ne subiront pas la même punition. «La loi l’exige. Elle parle de protection et d’éducation des mineurs. On confond peut-être gentillesse et humanité.»

Un homme médiatique
Michel Lachat personnalise le monde judiciaire romand. «Je suis surpris de l’intérêt des médias à mon encontre.»  Il a lancé le mouvement en communicant sur des affaires importantes. «J’ai aussi travaillé pour lever le huis clos, pour montrer ce droit des mineurs. Quand je suis arrivé, on ne donnait même pas le dossier aux avocats.»
Il est devenu ensuite un interlocuteur privilégié des médias romands. Le reportage qui lui a été consacré par l’émission Temps présent a popularisé son action. «Mes collègues seront peut-être soulagés de me voir partir. Ils doivent en avoir marre d’entendre parler de Michel Lachat!»

 

--------------------

 

«Je ne veux pas parler de moi»

Un adolescent autrefois
«C’était une autre époque. Je ne me souviens pas avoir été confronté à la drogue. Que l’on bosse ou pas à l’école, on finissait toujours par obtenir un travail. C’est plus dur d’être jeune aujourd’hui. » Il relève à quel point tout est devenu compétitif. «Il faut être premier à l’école enfantine déjà.» Les sollicitations sont si nombreuses, selon lui, que l’enfant n’a plus le temps d’en être un.
«J’aimais le foot, cela occupait tout mon temps.» Jusqu’à jouer un match le lendemain de son mariage. «Je n’étais pas le meilleur, mais un bon bosseur. Je pensais faire maître de sport.» Il a également obtenu le grade de capitaine à l’armée.

Un homme secret
«Je ne veux pas parler de moi. Ma femme et mes enfants, il faut aussi les laisser tranquilles.» Il accepte cependant de reconnaître un certain mérite à son épouse, une épouse de juge à l’ancienne qui, lors de sa première année de fonction, a été de garde durant 365 jours. «Pâques et Noël compris. Lorsqu’on partait en vacances en famille, j’appelais mon secrétariat le matin et en fin de journée, tous les jours, pour me tenir au courant. C’était une époque où je savais où il y avait une cabine téléphonique.» Il évoque un temps où chacun était plus patient. «Aujourd’hui, je devrais presque aller me doucher avec mon téléphone portable. On aimerait que le juge soit sur les lieux de l’accident avant même qu’il ne se soit produit.»

 

Un futur retraité
«Je ne sais pas encore ce que je vais faire. Je n’ai pas eu le temps d’y penser. Ce n’est pas à l’ordre du jour. Je suis encore suroccupé.» Il reconnaît que s’il ne s’est pas encore posé la question, c’est peut-être aussi parce qu’il ne veut pas s’y confronter. «La première étape, soigner mes genoux, conséquence de mon fanatisme pour le ballon rond.» L’opération est programmée pour le deuxième jour de sa retraite, le 2 septembre. Il poursuivra encore quelque temps sa collaboration pour l’Institut international des droits de l’enfant, dont il est un membre fondateur et toujours le vice-président. «J’ai des cycles de conférences déjà prévus au Sénégal.» Les autres demandes et les propositions seront étudiées au cas par cas. «Je ne vais pas ouvrir un bureau conseil, prévient-il. Je ne pense pas être malheureux. Je suis encore sportif. Je marche, je fais du vélo. J’aime lire et faire des mots croisés. J’essaierai d’agir en amateur et de prendre un peu plus de temps pour les remplir.» SM

 

Commentaires

Bonjour, Dès que j'ai entendu le nom de Michel Lachat, ce soir, à Couleurs Locales, l'émission qui lui était consacrée en tant que juge des mineurs, je ne sais plus en quelle année, m'est revenue à l'esprit. J'avais été très touchée par son humanité. Et le voilà qui consacre sa retraite ... aux enfants et de si belle manière. Il m'émeut et j'aimerai le féliciter et lui transmettre ma gratitude. Pourriez-vous le faire pour moi. Ou comment pourrais-je le faire ? Si vous avez une idée :o) Avec mes meilleures salutations.

Ajouter un commentaire

CAPTCHA
Cette question est pour tester si vous êtes un visiteur humain et pour éviter les soumissions automatisées spam.

Annonces Emploi

Annonces Événements

Annonces Immobilier

Annonces diverses

Trending

1

Chute mortelle dans les Préalpes

Un accident de montagne s’est produit dans la région de la Dent-de-Folliéran, dimanche en fin de matinée. Un homme de 28 ans domicilié dans le canton de Fribourg a fait une chute d’environ 200 mètres et a perdu la vie. Il se trouvait sur l’arête de Galère et cheminait en direction du Vanil-Noir.