Tamim, 28 ans, plusieurs vies

mar, 25. aoû. 2015

Tamim Abdullah est afghan. Lui et sa famille sont arrivés au foyer Les Passereaux en mai. Après un long voyage fait d’incertitudes. Un voyage loin d’être achevé. Premier épisode d’une série consacrée aux hommes et aux femmes qui cherchent un asile en passant par Broc.

PAR YANN GUERCHANIK

Il ne sait pas de quoi demain sera fait et n’aurait jamais imaginé ce qu’il a vécu hier. Tamim Abdullah court sans pouvoir s’arrêter. Il court avec sa femme Atya (23 ans) et leurs deux filles, Nazmin (10 mois) et Nargis (bientôt 3 ans). Voici leur histoire.
En 2006, Tamim trouve un travail de serveur au restaurant du Camp Warehouse, le quartier général de la Force internationale d’assistance et de sécurité de Kaboul, en Afghanistan. Il a 19 ans, des années de débrouillardise derrière lui et parle l’anglais. L’armée française recherche alors des interprètes. Tamim se met à suivre des cours de français dans un lycée de Kaboul.
En 2008, il est engagé par le Groupement tactique interarmes de Kapisa. Les troupes françaises viennent de se déployer dans cette province infiltrée par les rebelles talibans. Elles y combattront jusqu’en 2012. C’est là que l’armée française perdra le plus de soldats (54 des 88 tués). «Deux de mes amis interprètes sont morts dans des attentats-suicides», confie Tamim.


Interprète pour la France
Le jeune Afghan est malgré tout content de sa situation. «J’apprenais des choses et j’avais un bon salaire, près de 800 euros par mois (n.d.l.r.: seize fois le salaire moyen en Afghanistan).» Surtout, il est bientôt transféré au poste de secours de Tagab. Parlant le pachtou, le dari et le farsi, il assure la traduction entre la population et le staff médical de la coopération civilo-militaire. «Quand j’étais petit, je rêvais de devenir chirurgien, comme un oncle parti au Danemark.»
Auprès du service médical de la Task Force Black Rock, il apprend à réaliser quelques gestes paramédicaux (protocoles de désinfection, suture de plaies). «Parfois, jusqu’à six blessés arrivaient en même temps. Je pouvais me rendre utile», raconte Tamim en faisant défiler les photos sur son téléphone portable… enfants mutilés, femmes et hommes estropiés.


Le jour où tout bascule
Le jeune homme devient un relais précieux entre la population afghane et les militaires français. Il se rend en mission dans les villages où les gens l’appellent «Dr Tamim». Mais tous les Afghans ne voient pas sa collaboration d’un bon œil. Sa mère, engagée elle aussi au Camp Warehouse de Kaboul comme cuisinière, renonce à son travail en 2007, cédant à la pression de son entourage qui la qualifie «d’infidèle».
En 2011, son père lui demande de quitter son job d’interprète sans lui donner d’explications. Bientôt, Tamim reçoit un coup de fil anonyme: «Un homme me disait de ne plus travailler pour l’OTAN ou il me tuerait moi et ma famille.»
A contrecœur, il met un terme à son engagement et rentre à Kaboul. Pendant plusieurs mois, il est sans emploi. Durant cette période, il épouse Atya, 23 ans aujourd’hui. Quelques semaines après son mariage, un ami interprète sollicite son aide pour un sommet à Mahmoud-é-Râqi, dans la province de Kapisa. Des officiels français doivent y rencontrer des Mujahedins lors de la fête traditionnelle qui célèbre le retrait soviétique d’Afghanistan.
Nous sommes le 27 avril 2012, le jour où tout bascule. En rentrant du meeting, Tamim reçoit un appel de sa mère affolée. Se précipitant chez lui, il trouve son berger allemand criblé de balles, tandis que des voisins sont au chevet de son père. Tamim l’emmène à l’hôpital où celui-ci mourra des coups de crosse qu’il a reçus à la tête. «J’ai appelé la police afghane, mais ça ne répondait pas. Plus tard, les policiers sont venus constater le décès. Il n’y a pas eu d’enquête.»
Trois talibans s’étaient présentés à ses parents déguisés en policiers: sur ordre de leur chef en Kapisa, ils étaient venus pour lui. Tamim craignait jus­qu’ici les attaques suicides: il ne pensait pas que les talibans pouvaient frapper à sa porte. En 2015, cela semble d’ailleurs plus vrai que jamais. La vague d’attentats qui s’est abattue sur Kaboul à la mi-août relève d’une démonstration de force.


Leur monde derrière eux
Le jeune homme et son épouse se cachent trois jours, le temps des funérailles. Après quoi, ils fuient pour le Tadjikistan. Tamim a rassemblé toutes ses économies, vendu sa voiture à moitié prix et obtient un visa ainsi qu’un billet d’avion pour la Turquie. Le voyage lui coûte 9000 dollars. Atya est alors enceinte de sept mois.
A Istanbul, Tamim trouve un passeur et s’engage dans un processus que connaissent tous les migrants. On confie de l’argent à un «banquier», 5000 dollars dans ce cas. Si l’on parvient à destination, le passeur touche l’argent. S’ensuivent un départ dont on est averti au dernier moment, de longues marches sans savoir où l’on va, avec des gens qu’on ne connaît pas, puis la mer.
Tamim est parti sans son épouse, en éclaireur. Il a sur lui trois fois rien, des habits et toute sa vie sur un disque dur. «Le bateau a navigué six jours, car il y a eu une panne. Il n’y avait presque plus à boire. Les nuits étaient difficiles.» Sur les côtes calabraises, le «jeu» Dublin commence. Les migrants tentent d’arriver dans un pays, sans se faire ficher dans un autre. Car le règlement Dublin déterminerait ce dernier comme l’unique responsable de leur demande d’asile.
Tamim parvient à convaincre les agents italiens de le laisser filer vers la France. A Paris, il dort trois jours dans la rue, pour la première fois de sa vie. Pas de place pour lui au centre de requérants. Il précipite sa décision, «une erreur» qu’il regrettera longtemps. Il se dit qu’il aurait dû rester, insister. Mais dehors il fait froid, il ne connaît personne. A la gare de l’Est, des migrants lui disent qu’en Norvège «c’est bon». Tamim s’en va pour Oslo.


Loin de son épouse
Sa demande d’asile déposée, il transite par plusieurs centres de requérants. Quatre mois passent et Atya n’a toujours pas d’autorisation pour le rejoindre. Entre-temps, elle accouche de leur première fille à Istanbul. Tamim n’a plus d’argent. Grâce à des amis et des membres de sa famille exilés, il réunit 1500 dollars pour payer la césarienne. «La première fois que j’ai vu ma fille, c’était une photo sur Facebook.»


Forcer le destin
Tamim tourne en rond, il décide de retourner en France coûte que coûte, parvient à rester un mois à Paris, loge chez un compatriote et court les guichets pour défendre sa cause. Mais les autorités françaises l’enjoignent de retourner en Norvège.
Atya ne peut plus attendre. Elle tentera six fois de franchir la Méditerranée. Six fois. Refoulée par les gardes-frontières, elle sera même jetée à l’eau, sa petite serrée contre elle dans le gilet de sauvetage. Elle rejoindra finalement l’Europe par la Bulgarie. Jusqu’au Danemark, où Tamim a pris de nouveau tous les risques pour venir la chercher.
De refus en recours, ils passeront près de trois ans en Norvège et donneront naissance à une deuxième fille. Tamim finit par trouver un travail dans une pizzeria, un logement individuel et un semblant de vie ordinaire. En 2015, la course reprend. Les Norvégiens l’obligent à retourner en Afghanistan. La famille fuit vers Genève, «parce que Genève, c’est les droits de l’homme». Ce sera finalement Zurich, Kreuzlingen, puis Les Passereaux, à Broc. Jusqu’au 21 août dernier, date butoir à laquelle on leur signifie un nouveau départ. Pour la Norvège.
Une balle que l’on se renvoie, une balle crevée par l’absurde. Si Tamim Abdullah a tenu à livrer son témoignage, c’est pour montrer tout ce qui entrave son parcours de migrant. «J’ai demandé à Amnesty international pourquoi? Ils m’ont dit: c’est partout comme ça. On dit que le gouvernement en Iran ou en Syrie n’est pas bon, mais qu’est-ce qui se passe en Europe?»
A l’heure où nous écrivons ces lignes, Tamim est reparti en éclaireur. Sa femme et ses filles demeurent à Broc, dans l’incertitude. Ils comptent toujours trouver refuge en France. En avril dernier, Paris a décidé de réexaminer les dossiers des ex-interprètes afghans de l’armée française. Une lumière au bout du tunnel. Tamim espère.

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