«Séparés les uns des autres»

| mar, 01. sep. 2015

Deuxième épisode de notre série consacrée aux migrants. La famille Haritani a fui la guerre en Syrie. Elle a vécu un peu plus de trois mois aux Passereaux à Broc, avant de pouvoir loger dans un appartement
à Bulle. Rencontre.

PAR YANN GUERCHANIK

Ni l’Allemagne, ni la France, ni l’Angleterre. Wasem Haritani a choisi la Suisse dès le départ. Depuis qu’il s’est lancé sur la route des migrants avec sa femme et ses deux filles. «Parce que la Suisse ne fait la guerre à personne!»
On ôte nos chaussures et les tasses de thé fument déjà sur la petite table du salon. Wasem et Fatin (36 et 27 ans) vivent avec leurs filles Ghader et Sara (7 et 4 ans) dans un trois pièces et demi au 101 de la rue de Gruyè­res, à Bulle. L’immeuble était auparavant un lieu de prostitution. ORS Service AG en est devenu l’unique locataire en février dernier.
La société spécialisée dans l’encadrement et l’hébergement des requérants d’asile y loge deux familles et deux groupes d’hommes. Lorsque la famille syrienne et une autre érythréen­ne se sont installées, les voisins avaient fait part de leurs inquié­tudes au journal La Liberté.
«Nous ne savons pas qui sont ces gens, ni d’où ils viennent. Ça fait quand même un peu peur», confiait une jeune femme à la journaliste venue l’interroger. Nous n’avons pas cherché à savoir si les voisins se sentaient plus rassurés depuis. Nous sommes allés rencontrer Wasem et sa famille, pour savoir qui ils étaient.


Envie de travailler
«Dans mon pays, c’est la guerre. Ma maison est détruite», explique le mari en rassemblant tous les mots de français qu’il a appris ces derniers mois. Dans son village situé à une vingtaine de kilomètres de Damas, «ils sont venus» le chercher pour combattre. Wasem poursuit en fouettant l’air d’un revers de la main: «Bachar el-Assad ou un autre, c’est la même chose: je ne veux pas faire la guerre.» Il raconte encore comment des djihadistes, qu’il associe à Daech (l’Etat islamique), viennent frapper aux portes.
La famille Haritani fait partie des millions de Syriens partis chercher refuge à l’extérieur de leur pays. Son père et sa mère sont restés: lui à Lattaquié, elle à Damas. Sa sœur a fui au Liban et ses deux frères en
Turquie. Wasem explique que c’est devenu chose courante: «Aujour­d’hui en Syrie, tout le monde est séparé.»
Dans son pays, il conduisait des pelleteuses sur les chantiers. Il était aussi peintre en bâtiment. A Bulle, il tourne en rond. «C’est difficile de ne rien faire. Avant, je travaillais toute la journée. Ici, on me donne de l’argent (n.d.l.r: 1432 fr. 40 par mois pour la famille), mais j’aimerais mieux le gagner. Je peux faire beaucoup de choses.»


L’enfer libyen
Selon le Règlement de Dublin, c’est l’Italie qui est responsable de la demande d’asile de la famille Haritani, soit le premier pays européen dans lequel elle a été enregistrée. A Bulle, la famille est «en procédure». Elle a fait recours contre un renvoi en Italie. Titulaires d’un permis N, Wasem, Fatin, Ghader et Sara attendent une nouvelle réponse de la Suisse. Dans ces conditions, les chances de travailler sont quasi nulles.
Dans un premier temps, la famille Haritani s’est réfugiée en Libye. Une année infernale. Les affrontements entre milices rivales génèrent là-bas des mouvements irréguliers de migrants. Son témoignage confir­me le chaos qui règne dans cette antichambre de la Méditerranée. «Nous ne sortions pas de l’appartement. Je partais juste pour le travail.»
En Libye, les migrants sont une main-d’œuvre facilement exploitable. Beaucoup proviennent de l’Afrique subsaharienne et font d’abord l’objet d’une dîme. Une taxe arbitraire prélevée par les différentes ethnies qui règnent sur le business du passage des frontières. Souvent «à sec» avant même d’aborder les passeurs qui leur feront traverser la mer, ils vendent leur force de travail.
Wasem bosse alors sur les chantiers. Comme beaucoup d’autres, il est payé au bon vouloir de ceux qui l’engagent. «On me promettait 3000 dollars, mais à la fin on me donnait que 500.» Il s’agit encore de ne pas se les faire voler. «Beaucoup de gens ont des armes. Dans la rue, des groupes d’enfants de 15 ou 16 ans ont des kalachnikovs et vous prennent tout!» Pour résumer la situation sur place, Wasem s’empare de son briquet et fait mine de déclencher une explosion. La Libye est une poudrière.


Incertitude sans fin
Plus que jamais, Wasem rêve «de calme, de droits de l’homme, d’un pays où l’on respecte les lois et où la police fait normalement son travail». La traversée de la Méditerranée coûtera 5000 dollars à la famille. Dès le premier jour, il faut écoper le bateau. Un pétrolier italien fait monter à son bord la centaine de migrants le jour même. Ils seront ensuite pris en charge sur une embarcation de la police italienne. «Une police très nerveuse», confie Wasem. La traversée durera quatre jours au total.
De Palerme, ce sera un vol jusqu’à Rome. «Dans l’avion, il n’y avait que des gens comme nous. Tout le monde avec un numéro au poignet.» La famille doit se déplacer ensuite à Naples, d’où elle décide de prendre la direction de Bâle pour gagner le centre d’enregistrement de l’Office fédéral des migrations. La procédure dure une quinzaine de jours. Un bref séjour à Estavayer-le-Lac et ils gagneront finalement Les Passereaux, à Broc.
«Tous dans une chambre, c’était difficile. Aujourd’hui, c’est très bon», confie Wasem. Après le foyer à Broc, cette deuxième phase, qui marque le parcours des requérants d’asile en Suisse, est vécue comme une indépendance retrouvée, un retour à une certaine normalité. Dans le canton, 397 appartements ORS (dont 52 en Gruyère) servent à loger des demandeurs d’asile et des réfugiés.
Pour Wasem et Fatin, le plus difficile est «de ne jamais savoir». «On reste six mois, une année, et la décision est peut-être négative. Pourquoi on ne nous dit pas tout de suite si c’est négatif ou positif?» L’incertitude les travaille. Surtout la nuit.
Ont-ils eu peur pour leur vie durant leur périple? «Non. Nous n’avons pas eu le temps de penser à ça. C’est eux qu’on regarde tout le temps»…le couple a les yeux rivés sur Ghader et Sara qui jouent à se courir après dans le salon. La semaine dernière, l’aînée a commencé l’école à Bulle. En attendant.

 

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La religion dans le cœur
Depuis qu’elle est arrivée en Europe, la famille Haritani a souvent eu le sentiment qu’on la considérait comme «des personnes pas comme tout le mon­de». Wasem et Fatin préfèrent Bulle à une plus grande ville: «Les gens nous voient plusieurs fois. Après, ils nous connaissent», explique le couple. Fatin porte le voile. Comment pratiquent-ils leur religion? Wasem pose sa main sur sa poitrine: «Ma religion, elle est là, dans mon cœur. C’est comme ça que je suis musulman.» YG

 

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L’emploi, un horizon inaccessible
La famille Haritani attend le verdict des autorités suisses. Comme elle, les demandeurs d’asile encore en procédure (permis N) étaient près de 19500 à la fin 2014, selon le secrétaire d’Etat aux migrations. Ils patientent souvent des mois, voire des années. Dès trois mois sur le territoire suisse, ils sont autorisés à travailler. Encore faut-il que la conjoncture économique et le marché du travail le permettent. Le principe de la priorité des travailleurs indigènes doit en effet être respecté. Autrement dit, un employeur doit prouver qu’il a d’abord cherché à engager un collaborateur sur le marché du travail local avant d’engager un demandeur d’asile. En 2014, seuls 2,9% des requérants en procédure d’asile – potentiellement actifs (18 à 65 ans) – avaient un emploi. YG

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