Des feux immenses comme signal de reprise en mains

| mar, 08. sep. 2015

A l’initiative du mouvement Swiss Agri Militant (SAM), des feux ont embrasé les campagnes de Suisse samedi soir. A Rueyres-Treyfayes, plusieurs agriculteurs ont esquissé des pistes pour la lutte qui s’engage. La défiance est de mise à l’égard des organisations professionnelles. Les producteurs veulent redevenir maîtres de leur destin. Reportage.

PAR JEAN GODEL

Le feu était impressionnant, samedi soir, sur la butte qui domine la ferme de la Lorraine, à Rueyres-Treyfayes. Un feu parmi de nombreux autres allumés en Gruyère et dans tout le pays, mais aussi en Europe pour protester contre des prix historiquement bas qui ne permettent plus aux agriculteurs de s’en sortir.
Celui de Rueyres-Treyfayes, c’est Paul Ecoffey qui l’a allumé. Membre du syndicat Uniterre, il fait aussi partie du tout nouveau comité de coordination et d’action du SAM, le mouvement Swiss Agri Militant créé le 11 août sur Facebook (La Gruyère de samedi) et initiateur de l’embrasement de samedi soir.
Plus que de colère, il faut parler de détermination des agriculteurs réunis à Rueyres-Treyfayes – une demi-douzaine accompagnés de leurs familles et d’amis, soit une trentaine de personnes en tout. Aucune menace de blocage de routes ni de grève du lait proférée, mais ce constat fait par Paul Ecoffey: «Là, on a touché le fond. La profession a besoin de se recréer. On étudiera toutes les voies. Le débat ne fait que commencer.»
On sent aussi que la défiance s’est installée à l’égard des organisations professionnelles, FSFL (Fédération des sociétés fribourgeoises de laiteries) et IP-Lait (Interprofession du lait) en tête: «On ne se sent plus du tout représentés, fustige Paul Ecoffey, ils n’ont pas fait leur travail.»
Le fond du problème est connu: des prix trop bas. Le lait d’industrie se négocie aujourd’hui autour de 50 centimes par kilo tous segments confondus (A, B et C) alors que les coûts de production ont été estimés en Suisse à plus de un franc par la Station fédérale de recherches agronomiques de Zurich-Reckenholz. Certes, cela va mieux dans le secteur du lait de fromagerie – autour de 85 centimes pour le gruyère – mais on joue la solidarité: «Nous, on est en fromage parce que la région est herbagère, explique André Deillon, de Vuisternens-devant-Romont. Mais nous devons défendre le lait d’industrie, parce que s’il baisse, le lait de fromagerie baissera aussi.»


Perte de contrôle
Pour Daniel Menoud, du domaine de la Lorraine, c’est l’abandon du contingentement laitier en 2009 qui marque le début des problèmes. D’un système où les producteurs détenaient eux-mêmes leurs quotas de production, dotés d’une véritable valeur financière lors de négociations ou d’investissement dans l’exploitation, on est passés à un système libéralisé dans lequel ce sont les transformateurs qui tiennent le couteau par le manche. «Les producteurs n’ont pas bougé parce qu’ils pensaient pouvoir produire plus sans devoir acheter des quotas supplémentaires. En réalité, on a perdu le contrôle des quantités et les prix ont chuté de 20% en un an avec l’arrivée massive de lait sur le marché. Ça a fait tout foirer. On nous a divisés pour mieux régner.»
André Deillon, lui, reproche le «laisser aller» de la Fédération des sociétés fribourgeoi-ses de laiteries (FSFL), elle qui n’aurait rien tenté pour empêcher ce changement de système. A l’entendre, elle l’aurait même souhaité en faisant avorter le pool laitier national un temps esquissé.
Cette même FSFL qui détient plus de 47% de Cremo, grande industrie de transformation. Or, en cas de surproduction, la segmentation des prix force à livrer aux centrales ce lait de dégagement à vil prix – on parle actuellement de 18 centimes le kilo – pour l’écouler sur le marché mondial.


L’IPG montrée du doigt
Une autre mesure qui a mal passé, c’est la récente décision de l’Interprofession du gruyère (IPG) de réduire de 3,5% les quantités de lait à transformer en gruyère AOP pour l’ensemble de l’année 2015. Mais comme cela a été annoncé à fin juillet, il ne reste plus que six mois aux producteurs pour y parvenir. «Ce qui correspond à une baisse de 7% sur le deuxième semestre», fait remarquer Daniel Menoud, inquiet de cette nouvelle baisse massive de revenus.
Cremo s’est d’ailleurs montré intéressé à racheter le lait dont ne veut pas l’IPG, a-t-on persiflé samedi soir… «Avec les diverses aides à la transformation, Cremo pourrait même avoir ce lait gratuitement», dénonce André Deil-lon. «C’est du lait de fromagerie qui vient concurrencer du lait d’industrie, ajoute Paul Ecoffey. On joue les paysans les uns contre les autres.» Pour lui, l’IPG a commis une erreur: «Ce lait, il ne fallait pas le produire, au lieu de le donner à Cremo.»


Boycott de la FSFL
Autour du feu, les producteurs dénoncent le manque de soutien de leurs représentants officiels. Et placent désormais leurs espoirs dans l’action du SAM, constitué uniquement de membres de la base. «Il faut rester unis et tirer à la même corde, tous secteurs confondus», estime Daniel Menoud. «Avec le SAM, on va mettre nos organisations professionnelles sous pression», enchaîne Paul Ecoffey. Des membres du SAM ont d’ailleurs déjà lancé sur Facebook un appel au boycott des 100 ans de la FSFL, le 17 septembre à Bulle.

 

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Libéralisme incompatible avec l’agriculture

Aucune solution toute prête n’a été lancée samedi soir autour du feu de Rueyres-Treyfayes. Mais diverses pistes ont été esquissées qui, globalement, vont toutes à l’opposé du modèle libéral imposé par l’Organisation mondiale du commerce (OMC), désignée comme le principal responsable de cette gabegie. «En interdisant les subventions à la production, on touche au cœur de notre métier, à son âme», estime Paul Ecoffey. Non pas que le paysan ait vocation à recevoir des subventions, mais bien à produire de quoi nourrir les hommes, en Suisse aussi, malgré des coûts élevés.
On fustige aussi la Politique agricole 2014-2017 de la Confédération: «Faire de nous les jardiniers du paysage, c’est détourner le système», jure l’agriculteur de Rueyres-Treyfayes. Et ce n’est pas pour autant respectueux de l’environnement, ajoute-t-il, lui qui s’inspire de la biodynamie et d’autres techniques alternatives: «Planter des piquets en bois ne suffit pas à faire de l’écologie.»
Le modèle libéral est d’autant plus montré du doigt qu’il ne semble pas réussir à l’agriculture. Samedi soir, tout le monde avait en tête la déconfiture de Reto Weibel: cet agriculteur zougois à la tête d’une exploitation géante – à l’échelon suisse – de 280 vaches vient de cesser la production de lait faute de rentabilité.


Limites naturelles
«Nous devons retourner à l’exploitation de type familial, tout autre modèle a échoué», martèle Paul Ecoffey. Lui explique l’échec de Reto Weibel par d’autres raisons que les seules conditions cadres économiques: «Les limites sont naturelles.» Car il faut avoir l’œil sur ses bêtes pour déceler le moment opportun à une insémination, l’approche d’un vêlage ou une maladie. «Avec 300 vaches, il n’y a plus de suivi possible. En cas de pépin, la casse est bien plus grande.»
Les risques financiers aussi sont plus élevés: une baisse du prix de 10 centimes est plus dure à encaisser avec un million de kilos de lait produits par année qu’avec 100000. Samedi soir, André Deillon, agriculteur à Vuisternens-devant-Romont, a eu cette formule: «Si vous ne gagnez rien avec 20 vaches, croyez-vous que vous gagnerez quelque chose avec 200?» En 2014, selon le rapport annuel de la Fédération des producteurs suisses de lait (FPSL), 893 exploitations laitières ont cessé leur activité (–3,8% par rapport à leur nombre total). Et la tendance est à la hausse.


Reprendre la main
Pour Paul Ecoffey, mais aussi pour les nombreux agriculteurs du SAM, le mouvement Swiss Agri Militant, il s’agit de redevenir de vrais entrepreneurs qui facturent leur marchandise. Dans le secteur du lait, Uniterre réclame ainsi le regroupement de l’offre au sein d’une plateforme nationale de vente indépendante et gérée par les producteurs eux-mêmes.
Corollaire de cette stratégie de reconquête, l’idée séduit aussi d’agir sur la segmentation des prix, actuellement en trois valeurs, A (produits à haute valeur ajoutée destinés au marché suisse), B (marché européen) et C (marché mondial). L’idée étant de revenir à un seul prix tout en prévoyant une soupape en cas de fluctuation naturelle des quantités. Mais seulement sur le marché suisse, la soupape, insiste Paul Ecoffey: il ne s’agit pas de faire du dumping sur les marchés étrangers avec du lait suisse bradé. «C’est une question de solidarité.»
Et la grande distribution? «Du temps du contingentement laitier, fait remarquer  l’agriculteur, les conditions cadres étaient claires et nous avions nos marges. Un partenariat est possible.» Une chose est sûre: le mouvement qui se met en marche ne veut pas se mettre les consommateurs à dos: «Il faut mettre en avant la qualité de nos produits, insiste Daniel Menoud, de Rueyres-Treyfayes. En achetant du lait suisse, on sait ce qu’on a.»
Les pressions possibles sont plutôt envisagées du côté des fournisseurs de l’agriculture. Au SAM, l’idée d’un arrêt momentané des achats d’engrais ou de machines a circulé: «C’est vrai qu’on imposerait vite une baisse des coûts», réagit Paul Ecoffey. Une menace à peine voilée à l’adresse de la Fenaco, l’immense coopérative aux mains… des agriculteurs eux-mêmes. JnG

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