L’accueil vécu jour après jour

mar, 08. sep. 2015

Depuis un peu plus de deux ans, Jean-Paolo Spoto travaille pour ORS Services AG, comme responsable du foyer Les Passereaux, à Broc. Il raconte son travail au quotidien et la vie au sein d’une communauté en perpétuel changement, où se côtoient 60 demandeurs d’asile.

PAR ERIC BULLIARD

Ces derniers mois, l’afflux des migrants en Europe ne cesse de s’intensifier: comment est-ce que cela se traduit dans un foyer comme Les Passereaux?
On sent un afflux supplémentaire, qui avait été prévu par le Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM) et qui, pour nous, représente davantage de va-et-vient, d’entrées et de transferts vers la deuxième phase, les appartements. Pour le mois d’août, nous avons eu plus d’une trentaine d’arrivées, environ deux fois plus que d’habitude. Les 60 places sont occupées en permanence. En principe, les personnes restent ici entre trois et six mois, mais ce délai a été raccourci.

Quelles sont les missions principales des Passereaux?
Comme d’autres dans le canton, nous sommes un foyer de premier accueil: les gens sont passés dans un centre d’enregistrement et de procédure (CEP) fédéral, comme Vallorbe, Chiasso, Altstätten… Le SEM indique à la centrale ORS de Fribourg le nombre de requérants attribués au canton.
En fonction des places disponibles, mon collègue nous informe que nous allons accueillir telle ou telle personne, en sachant qu’il y a des foyers pour les hommes célibataires, pour les mineurs non accompagnés… A Broc, l’idée, à terme, est de n’avoir que des familles, mais avec cet afflux récent, nous accueillons aussi des célibataires.
Notre rôle est d’abord l’hébergement: nous leur donnons un toit, des draps, des duvets, du matériel pour faire la cuisine… Les familles se retrouvent en général ensemble dans une seule pièce, alors que les célibataires sont dans des dortoirs, hommes et femmes séparés bien sûr.

Peut-on décrire une journée type du foyer?
Nous sommes quatre collaborateurs de jour, qui ne travaillent pas tous en même temps, et quatre veilleurs de nuit. L’équipe de jour commence à 6 h 30, fait une passation avec le veilleur, qui est seul, la nuit. Ensuite, il y a un tournus pour le nettoyage des parties communes, réalisé par les requérants.
Le quotidien, c’est aussi les cours de français: avec l’afflux actuel, ils ont été réduits à un mois, à raison de quatre jours par semaine, avec deux classes le matin. Les enfants en âge d’école primaire suivent une préscolarisation de trois mois, demandée par la Direction de l’instruction publique. Ma collègue Valérie Rey-Blein donne les cours aux adultes comme aux enfants. Les enfants en âge d’école enfantine bénéficieront de la préscolarisation dès cette semaine.
Ensuite, les requérants se font à manger, dans la cuisine en libre accès et ils s’occupent eux-mêmes, par exemple dans la salle de billard, ou ils vont faire leurs courses. Quand nous avons assez de personnel, nous organisons des animations ou des sorties.
Le mardi et le jeudi matin, notre infirmier vient au foyer. Il y a des femmes enceintes, certaines personnes ont des maladies chroniques et il suit tous les contacts avec les médecins. Tous les jours, des gens doivent aller chez le docteur. Nous avons des médecins attitrés et nous travaillons avec l’hôpital de Riaz: on leur explique où ça se trouve et ils se débrouillent, sauf si un accompagnement est nécessaire. Le but est aussi de les responsabiliser.

Sont-ils bien informés des procédures en cours?
En général, ils sont restés deux ou trois mois dans un centre comme Vallorbe, où ils sont interrogés sur leur demande d’asile et où, avec des interprètes, on leur explique la procédure. Quand ils arrivent ici, on les informe sur leur quotidien, en expliquant que nous ne sommes pas du tout impliqués dans la procédure d’asile. Tant mieux, d’une certaine manière, parce que ça enlève un poids: nous pouvons prendre les gens tels qu’ils sont, sans nous dire que telle personne va rester, telle autre pas….

De manière générale, comment est l’ambiance entre eux?
Globalement, elle est bonne. Avec le roulement, il peut y avoir une équipe avec qui tout se passe super bien, puis une autre où c’est plus difficile. Actuellement, il y a beaucoup d’Erythréens, qui ont la chance de se retrouver entre eux, contrairement à d’autres nationalités où certains peuvent se sentir plus seuls.
Ce n’est pas facile de vivre en communauté dans un endroit qu’on n’a pas choisi: il existe des petits problèmes de bruit, de mauvaise compréhension, mais il y a une solidarité. Ils s’entraident, ils sont tolérants.

S’ils sont arrivés ici, c’est qu’ils ont un vécu douloureux: comment le ressentez-vous au quotidien?
Nous ne l’abordons pas spontanément, mais s’ils ont envie d’en parler, nous sommes à l’écoute. La grande majorité des gens, ici, sont ceux qu’on voit à la télévision, sur les bateaux en Méditerranée ou en Europe de l’Est. Certains ont vécu des choses très difficiles, ont été battus, des femmes ont subi des violences. Les premiers jours, ils ont un besoin de stabilisation. Je le vois avec les enfants: au début, ils pleurent, on ose à peine les approcher et ensuite, de manière assez naturelle, ils prennent confiance.

Face à ces images télévisées, chacun se demande: que faire? Votre avis?
C’est très complexe, parce que nous, en Suisse, nous ne pouvons pas faire grand-chose sur la source du problème, par exemple sur les pays qui subissent des dictatures, comme en Erythrée, où les gens fuient en masse. Mais il faut essayer de comprendre pourquoi les gens viennent en Europe et en Suisse… Se poser la question: qu’est-ce que je ferais, moi, si j’étais en Syrie avec ma famille et qu’il y avait des bombes partout? Est-ce que je resterais sur place ou est-ce que je tenterais ma chance ailleurs?
La Suisse a une tradition humanitaire et on doit garder ça en tête. Au quotidien, chacun peut faire de petites choses dans la rue: sourire, aider, expliquer… On a peur de ce qu’on ne connaît pas, alors qu’ils sont désireux qu’on leur parle. Même s’ils viennent d’une culture différente, ça ne pose pas vraiment de problèmes au quotidien. La plupart sont très respectueux, conscients de ce qui est offert par la Suisse et reconnaissants.

Au niveau local, voyez-vous des choses à améliorer?
A Guin, un comité s’est créé au village, avec des gens qui vont au foyer proposer des activités. A Bulle, l’association Lisanga fait un beau travail pour les migrants et vient régulièrement. Il y a aussi plein de gens de Broc qui nous amènent des habits, des jouets…

 

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Le mari retrouvé et les larmes


Comment êtes-vous devenu responsable d’un foyer ORS?
J’ai un parcours atypique: à la base, je suis employé de commerce. Après mon apprentissage à l’Etat de Fribourg, je suis allé à Zurich pour apprendre l’allemand et j’ai travaillé dans une banque, ce qui ne m’a pas plu du tout. J’ai eu le déclic du social et, après deux ans, je suis revenu à Fribourg, où j’ai commencé une formation d’éducateur spécialisé. Je ne l’ai pas terminée, pour partir pour le CICR. J’y ai fait presque neuf ans, principalement à l’étranger, notamment en Erythrée, un des pays d’où arrivent beaucoup de personnes actuellement. De retour en Suisse, j’ai eu l’occasion de venir ici, en juin 2013.

Comment vit-on au quotidien ce travail difficile sur le plan émotionnel?
On doit être à l’écoute, faire preuve d’empathie, mais aussi se protéger nous-mêmes. C’est important de couper, d’avoir une vie privée. Mais s’il y a des gens malades ou des soucis particuliers, c’est clair que ça nous travaille et j’y pense la nuit. On s’attache un peu plus à certains, mais je suis toujours content quand ils partent en deuxième phase, en appartement, parce que, au final, c’est ça la vie: qu’ils soient le plus possible indépendants. On regrette certains avec qui on a eu de bons contacts, mais comme beaucoup sont transférés à Bulle, ils reviennent de temps en temps dire bonjour.

Avez-vous gardé contact avec certains d’entre eux?
Pas de contact régulier: j’essaie de séparer les choses. J’en croise en ville, on va parfois boire un café, mais je n’ai pas de lien particulier avec une personne: je fais attention à ne pas donner plus à l’un qu’à un autre. C’est important, parce qu’ils le voient et ça me tient à cœur d’être correct avec tout le monde, dans les limites de ce qu’on peut faire.

Ces limites, justement, n’a-t-on pas tendance à vouloir les dépasser?
J’ai appris, dans l’aide humanitaire, qu’il y a des choses qu’on peut faire et d’autres qu’on ne peut pas. Pour moi, cette limite est assez claire. Je les apprécie beaucoup, j’ai de bons contacts avec eux, mais je dois séparer les choses. Je suis le responsable du foyer, on peut être copains, mais on ne doit pas s’impliquer dans la procédure d’asile. S’ils ont des questions à ce sujet, nous les orientons vers le service juridique de Caritas.

Vous souvenez-vous de moments particulièrement marquants?
A mes débuts ici, il y avait une jeune femme éthiopienne, avec deux enfants en très bas âge. C’était extrêmement difficile pour elle, ses enfants étaient turbulents, elle-même était très jeune, elle pleurait beaucoup… Elle ne savait pas où se trouvait son mari, qu’elle avait perdu sur la route migratoire. On a contacté la Croix-Rouge, les églises coptes, des gens de la diaspora en demandant si quelqu’un avait des nouvelles de ce monsieur. Et on a réussi à le retrouver: il était dans un foyer similaire au nôtre, dans le canton de Berne. On a fait des échanges de photos et quand je lui ai demandé si c’était son mari, il y a eu des larmes… Quand il est arrivé, cette femme était transformée.

Commentaires

Merci à ces travailleurs de l'ombre qui font un travail remarquable.

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