«Dix-huit ans de vie d’armailli sont partis en fumée»

| sam, 17. oct. 2015

Le chalet du Sori a brûlé il y a tout juste trois semaines, emportant avec lui les souvenirs des saisons d’alpage d’Ismaël Savoy. Lui et sa compagne Pauline Girard racontent.

PAR SOPHIE ROULIN

Deux grandes tables en bois semblent encore attendre les promeneurs. Du côté du chalet, ou plutôt de ce qu’il en reste, le banc noirci n’invite pas à s’asseoir. Derrière les murs, noircis eux aussi, des bouts d’assiettes, de tasses, des caquelons à fondue, des ressorts de matelas, des chaudrons déformés se mêlent aux débris des plaques d’Eternit de la toiture. Quelques bouts de bois carbonisés témoignent de la férocité des flammes qui ont détruit le Sori au petit matin du 27 septembre dernier.
«Une sale histoire.» Les regards plongent dans le vide. Le silence. Pauline Girard et Ismaël Savoy passaient leur septième saison dans ce chalet du Gros-Mont. Deux semaines après l’incendie, ils ne savent pas trop quel fil saisir pour dérouler la pelote des souvenirs. «C’était notre dernière nuit au chalet, explique Ismaël Savoy. Et c’était la seule fois de l’été qu’il y avait du monde du côté syndicat.» Le Sori était un «chalet mitoyen», avec une partie pour les teneurs d’alpage et une autre pour les propriétaires, les membres du Syndicat d’alpage de Chésalles-sur-Oron.


Avec un tuyau d’arrosage
«Un peu avant cinq heures moins le quart, Ismaël s’est réveillé et m’a dit sentir une odeur de fumée, reprend Pauline Girard. En regardant de l’autre côté, à travers la paroi de bois de la chambre, je voyais déjà des flammes.» Les cris d’Ismaël réveillent les cinq jeunes. «Le feu était quasiment devant la porte de leur chambre. On a d’abord essayé d’éteindre avec des extincteurs.» Le rapport ne police n’est pas encore rendu. Pauline Girard et Ismaël Savoy se gardent de commenter davantage.
«Quand on a vu qu’on ne pouvait rien faire, on a couru sortir les animaux qui étaient dans l’écurie.» Le troupeau de 140 génisses des patrons était descendu le vendredi. Restait leur propre bétail: sept vaches, dix chèvres et des poules.
«Quand on est revenu vers le chalet, on s’est vite rendu compte qu’on ne pouvait plus rien faire.» A l’aide d’un tuyau d’arrosage et de bidons, Pauline, Ismaël et les jeunes arrosent alors le bâtiment d’à côté, celui qui abrite les écuries.
Entre-temps, l’alerte a été donnée. «Les pompiers de Charmey ont été très rapides, en une demi-heure ils étaient là.» Mais ils font le même constat que les teneurs d’alpage: le chalet d’habitation du Sori ne peut plus être sauvé, il faut protéger les écuries. L’arrosage se poursuit, avec d’autres moyens.
«En une heure trente, il n’y avait plus rien, ajoute Ismaël Savoy. Comme le feu a pris dans la borne, il est parti d’en haut. Donc, quand on était en bas pour sortir les bonbonnes de gaz et essayer de sauver d’autres choses, on entendait crépiter sur nos têtes.» Mais très vite, ils ont dû rester dehors. Quand le feu a atteint les matelas, les bouteilles en PET des réserves de boisson ou encore les batteries de l’installation solaire, l’air est rapidement devenu irrespirable.


Fort élan de solidarité
«C’est un peu une mort non physique, souffle Ismaël Savoy. Tout ce qu’on avait au chalet est parti. Et, en dix-huit ans d’alpage, on en amasse des choses.» Cuillers en bois, bredzon, loyi, matériel de fabrication, les cloches offertes par les anciens patrons… «Tout cela a disparu et ne sera plus. Même si on touche des sous de la part des assurances, on ne pourra pas les retrouver.»
Pauline Girard et Ismaël Savoy ne sont pas du genre à larmoyer. «On s’est lamenté les trois premiers jours. Il fallait que ça sorte. Mais, maintenant, il faut avancer.» Tous deux soulignent l’élan de solidarité dont ils ont bénéficié. «On nous a donné des vêtements, des vivres, de l’argent… On a été surpris.» Vivant un peu en marge, l’été au Gros-Mont et l’hiver dans une ferme perdue sur les Monts de Marsens, ils sont rarement l’objet de tant d’attention. «C’est dur parce qu’on n’est pas habitués à recevoir. C’est des sacrées leçons de vie qu’on a depuis cet incendie.»
Les teneurs d’alpage sont déjà remontés à plusieurs reprises au Sori après le 27 septembre. «On a encore du travail avant l’hiver. Mais, dès qu’on voit le chalet, la motivation s’en va.» Quid de la saison prochaine? «On sera là, à moins qu’on ne trouve pas d’arrangement avec le syndicat. Mais eux n’y peuvent rien. Ils ont déjà perdu leur chalet, ce ne serait pas digne de s’en aller maintenant.»

 

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Vers une saison difficile

Propriétaire du Sori et des autres alpages exploités avec ce chalet depuis 1906, le Syndicat d’alpage de Chésalles-sur-Oron n’a aucune hésitation: le bâtiment parti en fumée sera rebâti. «On ne peut pas se passer de ce chalet, le berger y passe 90% de l’été, répond le président Jean-Louis Goël. On espère commencer les travaux dès que possible, au printemps.» D’ici là, la construction devra être mise à l’enquête. Sise sur la commune de Rougemont, elle suivra la procédure vaudoise.
L’été prochain sera compliqué. «Nous réfléchissons à une solution temporaire, mais ce n’est pas simple», ajoute Jean-Louis Goël. Les autres chalets exploités avec le Sori – la Case, Dzori Marro, les Morteys de Folliéran, le Petit Crosey et les Bimis – sont excentrés et pas forcément bien équipés. «Nos voisins du Gros-Mont ont proposé de nous héberger, notent Pauline Girard et Ismaël Savoy. Mais on ne serait pas chez nous.» Ce qui est sûr, c’est qu’il n’y aura ni buvette ni vente de tomes durant la saison 2016.


Inondations, sécheresse et foudre
Construit en 1918, après que la neige eut écrasé le précédent, le chalet disparu n’était pas protégé par les Biens culturels. Vraisemblablement, il sera reconstruit à l’identique. «Les murs extérieurs sont encore debout, indique Jean-Louis Goël. Il faudra voir si on peut les réutiliser ou pas.» La bâtisse comprendra toujours deux parties, l’une pour le teneur d’alpage et sa famille et l’autre pour le syndicat. «Quand on monte avec les génisses, c’est important qu’on ait un endroit», ajoute le président. Il ne peut donner davantage de détails pour l’instant, mais ajoute: «Si on arrive, on le couvrira de tavillons.» Les plaques de fibro-ciment qui protégeaient le chalet détruit reposaient déjà sur une ancienne toiture de tavillons.
Au fil des ans, les malheurs n’ont pas épargné le Sori, que les Fribourgeois connaissent aussi sous le nom de Praz-Floris. La partie étable, séparée de l’habitation, avait été soufflée par une avalanche au début des années septante. Puis, il y a eu 2015, une année très noire. «Au printemps, il y a eu des inondations, relate Ismaël Savoy. L’été, la sécheresse et les apports d’eau héliportée. On a encore perdu trois génisses, foudroyées à la fin juillet, et cet incendie.» L’armailli n’est pas prêt d’oublier sa 40e année. «S’ils osent me mettre des bougies sur mon gâteau, je le tourne.» SR

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