L’écriture jusqu’à l’essentiel

| jeu, 15. oct. 2015

Avec son deuxième roman, le Fribourgeois Damien Murith confirme son talent singulier. Plus que l’histoire de femmes de marins qui attendent leur mari, c’est surtout l’écriture âpre, rude et sensuelle qui fait briller Les mille veuves.

PAR ERIC BULLIARD

Toujours ces phrases taillées au couteau. A la hache, parfois. Toujours ces images âpres, cette noirceur, mais aussi un roulis nouveau. Deux ans après La lune assassinée, Damien Murith (né en 1970) revient avec Les mille veuves, deuxième volet d’une trilogie dense comme la pierre.
«Il s’agit bien de trois histoires séparées, dans trois cadres différents, précise d’emblée l’auteur fribourgeois. Peut-être qu’il aurait fallu parler de triptyque, dans le sens de trois tableaux, plutôt que de trilogie, qui pourrait faire croire à une suite.» L’idée a été suggérée par son éditeur. «Je me suis dit: pourquoi pas?»
Après la campagne dans La lune assassinée et en attendant l’univers urbain du troisième volet, Les mille veuves se situent au bord de la mer.
Il y a des falaises, le vent du nord, des marins et des femmes qui les attendent. «Le ciel est lourd et bas; les nuages comme des forçats le portent à bout de bras», écrit Damien Murith.
Comme son premier roman, celui-ci n’est pas ancré dans une époque ni un lieu précis. Même si l’envie d’évoquer la mer – qui est «on ne peut plus inspirante» – s’appuie sur des souvenirs de voyages en Suède et au Danemark. Deux images en ont formé le cadre: celle, «très belle», des femmes de marin restées à quai. L’autre se trouve au Musée d’Orsay: «J’avais en tête un tableau d’Anton Mauve, qui montre des ramasseurs de goémons.»
Au cœur du livre, les figures de Gilles et Mathilde. Ils s’aiment, elle souffre de le voir partir, au point de le pousser à renoncer à la mer. «J’aimais cette idée du retour vers la terre, vécu comme un enfermement, souligne Damien Murith. D’un homme qui veut vivre sa passion et d’une femme qui le lui interdit.» Une deuxième voix s’intègre au récit, celle de la Sorcière, comme l’appelle le village: «Qu’ils me pendent! Qu’ils me brûlent! Mes lèvres auront toujours assez de force pour cracher.»


Au plus près de l’os
Comme La lune assassinée, Les mille veuves mettent en scène le combat quotidien de l’homme contre la nature: «La mer, comme l’opium, arrache aux hommes leur âme, la tend aux gueules voraces des vents qui d’un râle en font des orages de grêle.»
Le thème semble ramuzien, mais la référence ne convainc guère Damien Murith: après son premier roman, déjà, «le nom de Ramuz est sorti souvent. Mais je ne me reconnais pas dans cette comparaison.» Parmi les romanciers qu’il admire, il cite plutôt John Steinbeck («J’ai eu un coup de foudre littéraire pour Les raisins de la colère»), Erskine Caldwell, Alessandro Baricco ou encore le Pascal Quignard de Tous les matins du monde.
Damien Murith confirme surtout qu’il possède un ton personnel, avec cet épatant mélange de puissance et de justesse. Le sens de l’ellipse, pas un mot de trop, pas une image gratuite. Il écrit au plus près de l’os, au prix d’un important travail de reprise et de réduction, jusqu’à l’essentiel.


Une quête de précision
«Je ne me sens pas romancier, dans le sens où je ne me vois pas écrire une histoire de 400 pages avec des rebondissements», avoue Damien Murith. Ce qui l’intéresse, c’est «l’écriture comme art». Il aime la poésie, le haï-ku, et cherche à donner cette force de l’éclat à son roman, à chaque chapitre, à chaque phrase.
Cette quête passe par le choix du mot précis, de l’image qui frappe au bon moment, au bon endroit. «Je lis toujours à haute voix et je reprends, tant qu’il y a un problème de rythme, de sons…» Et si le style paraît ici parfois plus ample, plus rond, c’est qu’il s’est «amusé avec l’idée de mer et de houle».
Ce travail d’orfèvre permet de ciseler des images fortes: «Et dans le ciel indifférent, des oiseaux blancs picorent la pulpe froissée du vent.» Mais aussi des phrases qui paraissent toutes simples, mais qui ondulent à la perfection, comme «le bleu fragile du ciel prend la couleur des lèvres, quand elles sont froides» ou «la poussière salée des vagues empoisse les rues».


«Un passe-temps»
Malgré cette recherche permanente, Damien Murith considère toujours qu’écrire reste «un passe-temps, qui permet de se changer les idées. Je le fais de manière sérieuse, je m’applique au maximum, mais je ne vis pas vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans les livres.»
Difficile de faire autrement, quand on est père de trois filles et enseignant en classe de développement au CO de Jolimont, à Fribourg. Comme beaucoup, Damien Murith a découvert le plaisir d’écrire à l’adolescence, au Collège St-Michel. La suite de ses études sera plus hasardeuse: un peu de psycho, un peu de lettres, avant de se lancer dans l’enseignement.
L’écriture, elle, est restée présente, à travers des poèmes et des romans, jamais publiés. «J’étais alors plutôt dans l’absurde et l’humour, comme un défouloir.» Pour La lune assassinée, il a eu envie de «quelque chose de différent». Réussite totale: non seulement ce premier roman est une merveille, mais il rencontre le succès critique et public.


Eloges et prix littéraires
«J’ai déjà été étonné que L’Age d’homme le publie. Ensuite, je pensais que ce texte court, avec une histoire sombre, allait faire un flop monumental.» Très vite, les articles élogieux se succèdent, puis quatre prix littéraires. Damien Murith multiplie alors rencontres et interviews. «Mais je suis toujours resté tranquille avec ça. Ecrire est un loisir.»
Avec Les mille veuves, l’effet de surprise sera moindre, mais la force de l’écriture demeure tout aussi impressionnante. Tour à tour sèche, rude, sensuelle, elle est pleine d’odeurs, de goûts, de couleurs. De sel, de vent qui «chante le froid» et fait «danser les cheveux».

Damien Murith, Les mille veuves, L’Age d’homme, 104 pages

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