Résistance aux antibiotiques, une catastrophe annoncée

| jeu, 29. oct. 2015

Professeur en microbiologie à l’Université de Fribourg, Patrice Nordmann est un spécialiste dans la résistance aux antibiotiques. Il met au point des tests pour dépister les souches de bactéries résistantes.

PAR XAVIER SCHALLER

Il y a deux ans, Patrice Nordmann a décidé de changer de vie professionnelle et d’environnement. Chef de service à l’hôpital de Bicêtre à Paris, professeur de microbiologie clinique à la Faculté de médecine Paris-Sud et directeur d’une unité de recherche, il postule à l’Université de Fribourg. Nommé professeur ordinaire de microbiologie, il s’est vu décerner, le 29 septembre, l’un des principaux prix de la Société américaine de microbiologie.

Le prix que vous avez reçu, à San Diego, couronne-t-il une découverte ou l’ensemble de votre carrière?
Ce prix récompense mon travail et celui de mon équipe. En trente-cinq ans, il fut décerné 27 fois à des Américains et pour la première fois en Suisse.
La thématique de la résistance aux antibiotiques est l’une des plus actuelles. Toutes les entités internationales s’y intéressent: OMS, Fonds monétaire international, Forum de Davos, ainsi que des hommes politiques tels que David Cameron ou Barack Obama. Le Fonds national suisse pour la recherche a aussi lancé, en septembre, un appel d’offres pour stimuler les recherches sur ce sujet.

Qu’est-ce qui mobilise tant dans cette problématique?
Pour rappel, un antibiotique est une substance, naturelle ou synthétique, qui agit sur une cible spécifique d’une bactérie. Il n’a pas d’action sur les virus.
Sans antibiotiques efficaces, nous allons vers des impasses thérapeutiques importantes. Un monde où l’on n’est pas certain que les infections banales soient bien traitées. Un monde où les progrès de la médecine moderne – réanimation, chirurgie lourde et greffes, traitement des immunodéprimés – sont remis en question.

Votre spécialité est la détection des souches de bactéries résistantes. Pourquoi ces tests sont-ils si importants?
Premièrement, pour choisir l’antibiotique le plus adapté à chaque patient et éviter des surtraitements ou des sous-traitements. Deuxièmement, pour éviter la contamination des autres malades, surtout dans les endroits où les cas graves sont soignés, comme les services de réanimation.
Le premier test que j’ai mis au point, avec mon équipe, permet le dépistage de bactéries qui résistent aux pénicillines les plus importantes: les carbapénèmes. Il est commercialisé depuis janvier 2015, en Suisse et dans plus de 50 pays. Cela représente un tiers du marché mondial. Il manque notamment les Etats-Unis et le Japon, où les homologations sont plus compliquées.

Comment se déroule ce test?
On centrifuge le sang ou on cultive les bactéries, puis on les introduit dans le test. En l’espace de trente minutes, on obtient un résultat. En plus de sa rapidité, ce test offre une fiabilité de presque 100%.
Cela reste un test de laboratoire, mais un équipement médical de base suffit. Il peut donc être utilisé dans les hôpitaux du monde entier. D’autant que son prix, huit francs, le rend très accessible.

Vous serez donc bientôt un homme riche?
Dans le système français, les bénéfices des brevets reviennent à l’université. Cela concerne mes deux premiers tests – le deuxième porte sur les céphalosporés.
Pour mes recherches suivantes, les brevets ont été pris à Fribourg. Dans le système suisse, l’université, le laboratoire et l’équipe de recherche se répartissent, à parts égales, les revenus.

Vous allez continuer jusqu’à avoir un panel le plus large possible. Mais est-ce que, pour tous les tests, il existe un marché, qui justifie un risque industriel?
Pour les deux premiers, le problème est reconnu. Pour le troisième test, concernant la collistine, le problème est pour l’instant moins important, au vu du nombre de bactéries résistantes.

C’est peut-être de la science-fiction, mais comment pensez-vous que la résistance aux antibiotiques va évoluer?
Pas besoin de science-fiction, cela ne peut que s’aggraver. De nouvelles souches apparaissent en permanence et le réservoir augmente tous les matins. Ce n’est pas comme pour la grippe, où l’épidémie est passagère.
Les réservoirs de ces bactéries ne se trouvent pas en Suisse, mais dans les pays émergents et dans certains pays industrialisés comme les Etats-Unis, la Grèce ou l’Italie.
Le pire exemple est sans doute l’Inde. Premier fabriquant de médicaments génériques au monde, l’Inde utilise les antibiotiques n’importe comment, avec des doses dix fois ou cent fois plus fortes qu’en Suisse. A New Dehli, vous achetez n’importe quel antibiotique sans ordonnance.
En parallèle, l’Inde développe énormément le tourisme médical. Des grands hôpitaux-hôtels sont cons-truits, notamment pour des patients du Moyen Orient. Elle exporte ainsi ses souches résistantes.
En Suisse, le transfert par avion de gens hospitalisés dans d’autres pays est très clairement le mécanisme de propagation le plus fort.

Si l’on ne peut pas éradiquer le problème, peut-on le contenir?
C’est tout ce que l’on peut espérer, tant qu’on n’a pas de nouveaux antibiotiques. Or ce type de recherche est confronté à des problèmes scientifiques et économiques: il est difficile de trouver de nouvelles cibles et ces médicaments ne sont pas rentables.
Actuellement, la situation suisse est très favorable et il faut qu’elle le reste. Les mesures d’hygiène, qui sont bien appliquées dans la plupart des hôpitaux, doivent encore être renforcées. Et le dépistage doit être élargi au maximum.

Ajouter un commentaire

CAPTCHA
Cette question est pour tester si vous êtes un visiteur humain et pour éviter les soumissions automatisées spam.

Annonces Emploi

Annonces Événements

Annonces Immobilier

Annonces diverses

Trending

1

Le club où cohabitent rock, électro, théâtre…

L’Américaine Anna Burch lance ce samedi la saison des concerts d’Ebullition. Tour d’horizon avec le programmateur Thomas Van Daele, qui s’apprête à vivre sa deuxième année à la rue de Vevey.

ÉRIC BULLIARD

Après un premier week-end où se sont succédé une party et une soirée d’improvisation théâtrale, Ebullition retrouve le goût de la musique live ce samedi. «En septembre et en octobr...