«Il ne devrait pas y avoir de dégringolade infinie»

| jeu, 12. nov. 2015

En quelques mois, les annonces de fermeture d’usines, à l’image de Tetra Pak ou Glas Trösch, se sont multipliées dans le canton. La Suisse est-elle condamnée à voir son industrie disparaître? Professeur à l’Université de Fribourg, Paul Dembinski analyse la situation.

Par Valentin Castella

 

Tetra Pak (123 emplois), Glas Trösch (27), Elanco à Saint-Aubin (80) ou Wifag-Polytype à Fribourg (85). Ces derniers mois, les mauvaises nouvelles s’accumulent dans le canton et en Suisse. Réputée forte, la place économique helvétique commence sérieusement à tousser. Une désindustrialisation pointe-t-elle à l’horizon? La situation va-t-elle encore se détériorer ces prochains mois? Fondateur d’Eco’Diagnostic, un institut indépen-dant de recherche économique, et professeur à l’Uni-
versité de Fribourg où il enseigne les questions liées à la concurrence et à la stratégie internationale, Paul Dembinski décortique la situation.

Le canton de Fribourg connaît une vague de fermeture d’usines. Cette situation vous étonne-t-elle?
Les fermetures qui relèvent d’une reconfiguration des activités à l’échelle mondiale, comme c’est le cas pour Tetra Pak ou Glas Trösch, sont liées à une place suisse moins compétitive. Bien entendu, le franc fort est l’une des causes. Mais il n’en est pas la seule. Les possibilités d’optimisations fiscales, qui sont en train de disparaître, entraînent également ces fermetures.

Le franc fort a-t-il été un déclencheur?
Ceux qui imaginaient que le taux plancher pouvait être maintenu éternellement se berçaient d’illusions. L’abandon était inscrit dans les faits et les entreprises auraient dû l’anticiper. Le renchérissement du franc suisse, qui est la principale cause de ce recul, a simplement été retardé par le taux plancher.

Cette situation est-elle identique dans les autres pays européens?
Non, car la Suisse est doublement affectée. Premièrement, les optimisations fiscales, notamment pour les entreprises transnationales, sont en train de diminuer. Puis, l’économie mondiale ne va pas bien. Or, moins elle est en forme, mieux se porte le franc suisse et moins bien vont les entreprises du pays.

Ce phénomène de fermetures va-t-il se poursuivre?
Il ne devrait pas y avoir de dégringolade infinie pendant les cinq prochaines années. Cela peut toutefois durer encore douze ou dix-huit mois. Ce qui est certain, c’est qu’au niveau de l’activité transnationale, la Suisse est devenue moins intéressante.

Peut-on dès lors parler de crise pour décrire la situation actuelle?
Je n’utiliserais pas ce terme. Compte tenu des défis auxquels elle est confrontée, comme la force du franc, la réforme de la fiscalité des entreprises et le secret bancaire, le tout sur un fond de ralentissement économique international, je trouve que la Suisse s’en sort magnifiquement bien. Pour le moment, elle tient le choc.

La Suisse va-t-elle perdre son industrie?
Qu’est-ce que l’industrie? L’atelier de construction ou l’unité qui conçoit les nouvelles machines? Il est tout à fait possible qu’il y ait un déplacement de chaînes de production. Mais l’industrie n’est pas forcément vouée à disparaître. Prenons l’exemple d’un frigo. La part de ce qui revient vraiment à l’activité industrielle est inférieure à 20%. Tout le reste concerne les services. Ce n’est pas nécessairement sur le coût de production qu’une entreprise peut effectuer des économies. Car la part du salaire industriel qui concerne ce produit est faible.

Ces prochaines années, le paysage économique national ne va donc pas être chamboulé?
Non, je ne pense pas. D’autant plus que, compte tenu de certains risques géostratégiques, il y a des entreprises qui cherchent à raccourcir leurs chaînes d’approvisionnement. La question de la proximité géographique, qui avait été un peu mise de côté, redevient un élément important. Il peut y avoir une reconfiguration des activités, oui. Mais je ne pense pas qu’il y aura une fonte des entreprises industrielles en Suisse. Après, que les ateliers de production se situent à 500 km ou à 1500 km, c’est tout à fait possible. Mais je n’appelle pas ça la perte de l’industrie.

Les entreprises ont-elles les moyens de lutter face aux coûts de production moins onéreux observés dans d’autres pays?
Face aux fenêtres chinoises, les fenêtres gruériennes de type industriel ne tiennent pas le choc. Par contre, si une société vend des produits moins standardisés, la concurrence est moins forte. Il faut donc se spécialiser. Au niveau international, la question de la qualité, qui faisait la force de l’industrie suisse, n’est plus déterminan-te. Elle n’est plus le principal argument de vente, car nous vivons dans une économie du prêt à jeter. Tout ce que nous achetons, nous l’acquérons pour un laps de temps de plus en plus court.

Ce qui entraîne une surconsommation…
Dans les pays occidentaux, nous nous trouvons actuellement dans une crise de surproduction. Celle-ci se résorbera quand nous prendrons la mesure du gaspillage que cette surproduction entraîne. Lors-que nous respecterons à nouveau un produit qui dure cinquante ans et que nous comprendrons que cela ne sert à rien de payer trois fois une fenêtre d’une durée de vie de dix ans, alors que nous pouvons compter sur un produit d’une durée de vie de trente ans. Ce revirement de mentalité indui-ra toutefois une diminution de l’effort de production. On se leurre en pensant que le PIB peut croître indéfiniment. En terme de consommation, nous avons atteint un seuil de saturation.

L’innovation peut-elle compenser cette perte industrielle?
L’innovation a, avant tout, lieu dans le cadre des entreprises existantes. Ce sont elles qui doivent avoir des idées et mettre en œuvre celles qui peuvent fonctionner. J’avoue que je suis assez sceptique sur l’agitation générale autour de l’innovation en terme de création d’entreprises. Car le résultat a un effet très marginal sur le marché de l’emploi.

Ce climat morose induit forcément une perte de confiance des Suisses, suivi d’un recul de la consommation…
Effectivement, ces fermetures peuvent amener un vent d’incertitude et déstabiliser les choses. Et ce n’est jamais très bon pour la consommation et les investissements.

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