Prodige banalisé, puis fustigé

| sam, 14. nov. 2015

En moins de 150 ans, l’électricité a bouleversé nos modes de vie et a chamboulé nos paysages. Energie prodigieuse, elle s’est peu à peu banalisée, avant d’être malmenée par les écologistes. Trois historiens se sont penchés sur son destin et sur l’environnement dans lequel elle s’inscrit.

Par Sophie Roulin

Des conditions de laboratoires. C’est ainsi que les trois historiens qui se sont penchés sur le destin de l’électricité et sur son impact environnemental – au sens large du terme – perçoivent le territoire du Groupe E sur lequel ils se sont penchés. Les résultats de leurs recherches viennent d’être publiés sous la forme d’un livre, Paysages sous tension, paru aux Editions Alphil. Initiée par la Société d’histoire du canton de Fribourg, la démarche a été soutenue par Groupe E dans le cadre de son 100e anniversaire.
«Les angles techniques et économiques ont déjà été beaucoup étudiés, notamment par Serge Pasquier. Mais se pencher sur l’impact de l’électricité sur son environnement – au sens global, c’est-à-dire en incluant les côtés social, humain, politique et écologique – c’est une première», explique Jean Steinauer. Journaliste et historien, il a étudié ces thématiques en collaboration avec Lorenzo Planzi, docteur en histoire contemporaine, et François Walter, professeur honoraire à l’Université de Genève. S’ils parlent de conditions de laboratoires, c’est que l’exemple de Groupe E est représentatif de ce qui s’est passé sur l’ensemble du Plateau suisse. «Un autre équivalent aurait été Berne, avec en plus l’élément nucléaire», relève Jean Steinauer. Et d’ajouter que cette histoire n’est pas non plus très éloignée de celle d’EDF en France, avec un électricien dont le destin est lié à l’Etat.
 

Prise de conscience
«Aujourd’hui, il n’y a pas plus vert que les distributeurs d’électricité, si on en croit leur publicité, s’amuse Jean Steinauer. Or, c’était une attitude qu’on ne pouvait pas prévoir: jusque dans les années 1980, leur objectif était de vendre au maximum.» Et de rappeler la promotion des chauffages électriques, par exemple.
Paysages sous tension vise donc à raconter cette prise de conscience de l’enjeu environnemental. «A l’époque de la construction des barrages, les seules oppositions émanaient des pêcheurs. Depuis, ils n’ont pas désarmé.» Mais, plutôt que de défendre la vie de quelques perchettes, ils veulent désormais protéger leur milieu de vie. «Les pêcheurs sont devenus des écolos scientifiques et les électriciens ont accompagné le mouvement, installant des piscicultures pour repeupler les rivières, aménageant des échelles, assurant sous pression politique un débit minimal, etc.»
 

Installations camouflées
Les historiens constatent aussi le retour de certaines préoccupations. «A la mise en eau des lacs, les populations se sont émues de la disparition de lieux dont on appréciait l’esthétique. On retrouve aujour­d’hui ces soucis de valeur paysagère.» Au début du XXe siècle, les installations techniques liées à l’électricité sont comme camouflées. «On déguise les installations, comme si on essayait d’apprivoiser le progrès en le camouflant sous des attributs du passé.» Le progrès technique se fait accepter moyennant quelques référen­ces parlant au cœur des Suisses: les bâtiments présentent souvent une architecture de type Heimatstil, ils rappellent le style des écoles ou des hospices des grands cols alpins.
A l’entre-deux-guerres, les mentalités évoluent. «On voit apparaître une esthétique industrielle. Il y a une acceptation du progrès dans le paysage. Au point qu’on trouve jolies des lignes à haute tension.» Le tournant énergétique marque un nouveau changement. On revient aux valeurs paysagères. Les lignes à haute tension sont enterrées dans la majorité des cas et les mini-hydrauliques sont quasi invisibles. Et les nouveaux projets le sont, à l’instar du projet Schiffenen/Morat, dont la conduite et l’usine sont souterraines.» On cache la prouesse technique: elle n’impressionne plus, commentent les historiens dans leur ouvrage.
 

Fribourg et Neuchâtel liés
Deux éléments ont surpris les trois protagonistes durant leurs recherches. «Le premier concerne les ingénieurs qui semblent d’emblée avoir eu une vision plus large que les administrateurs et les politiciens devant les problèmes concrets. Cette ouverture d’esprit nous a étonnés, d’autant que le pouvoir des électriciens, leur emprise, était quasi total.»
Autre sujet d’étonnement: la complémentarité entre Fribourg et Neuchâtel. Canton agricole, peu industrialisé, Fribourg cherche des débouchés pour son électricité. Il en trouve dans les usines neuchâteloises. «Neuchâtel était un terrain de conquête pour Berne, Vaud et Fribourg. Ça a tourné en faveur des Fribourgeois parce qu’ils ont été les premiers sur le terrain et qu’ils l’ont bien occupé.»
En 1920, le conseiller d’Etat fribourgeois qui siégeait aux EEF siégeait aussi au conseil d’administration d’ENSA. Selon Paysage sous tension, «dès leurs débuts, les électriciens cantonaux de Neuchâtel et Fribourg étaient conscients de la complémentarité, voire de la communauté de destin, qui allait aboutir à leur fusion». Et Jean Steinauer d’ajouter: «A tel point qu’on s’étonne qu’il faut attendre 2005 pour voir naître Groupe E.»

 

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Bulle joue la résistance
Les recherches publiées dans Paysages sous tension s’inscrivent dans le cadre du 100e anniversaire de Groupe E. Il ne s’agit cependant pas d’une commande du distributeur. «Le projet a été élaboré par François Walter, professeur honoraire d’histoire à l’Université de Genève, et proposé par la Société d’histoire du canton de Fribourg», spécifie Jean Steinauer, historien qui a contribué à cette étude, tout comme Lorenzo Planti. «Une convention a été signée, nous laissant la liberté totale.»
Les trois historiens ont eu accès aux archives de Groupe E. «Des centaines de mètres linéaires de dossiers, note Jean Steinauer. Les seules limites que nous avions étaient notre propre déontologie et celle de notre travail d’historien.» Ils osent même égratigner Groupe E en parlant de son nouveau siège: un immeuble qui «aurait de la peine à passer inaperçu» avec «ses penchants bling-bling».
Dix-huit mois ont été consacrés à cette étude où l’on trouve une foule d’anecdotes. Ainsi, Bulle joue la résistance face aux EEF. «La Société électrique de Bulle est née en 1893, fille de l’esprit entreprenant des bourgeois du lieu et de la rivalité bien ancrée opposant le chef-lieu de la Gruyère à la capitale du canton.» Au bénéfice d’une concession obtenue «dans un contexte légal assez flou» pour exploiter les eaux de la Jogne, à Charmey, la jeune société développe son réseau tous azimuts.
«Dès lors s’engage entre Fribourg et Bulle une sorte de jeu de go, qui va confiner strictement le réseau gruérien.» Un jeu qui perdure puisque les EEF se sont introduits à Bulle quand le Conseil d’Etat leur a confié la desserte de la zone industrielle de Planchy dans les années 1970. Un secteur où GESA est parvenu à se replacer au moment de l’agrandissement d’UCB Farchim (2012).
«Un autre chapitre intéressant est celui qui a opposé les cantons de Vaud et Fribourg pour les eaux de l’Hongrin, souligne Jean Steinauer. Entre 1944 et 1963, ils ont combattu en vertu du droit international. A une autre échelle, on retrouve des enjeux identiques autour des eaux du Tigre et de l’Euphrate.» Et de s’étonner qu’aucune thèse d’histoire ou de droit ne se soit jamais intéressée de plus près à ce sujet.

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