Loger une famille de migrants, un échange de richesses

| jeu, 07. Jan. 2016

Lancée en septembre, l’association Osons l’accueil a permis d’héberger 51 requérants d’asile dans 30 familles fribourgeoises. Dont les Devaud, à Vuadens. Depuis un mois, ils partagent leur toit et leur quotidien avec un couple d’Irakiens et leur enfant. Ensemble, ils racontent leur cohabitation. Reportage.

PAR FRANCOIS PHARISA

Sur la boîte aux lettres, deux nouveaux noms ont été ajoutés. Ceux d’Ali al Aloosi, 31 ans, et de Baraa al Duleimy, 25 ans. Ce couple d’Irakiens et leur fils Hassouni, deux ans et demi, logent depuis le 9 décembre chez Françoise et Jean-François Devaud, dans leur maison de la rue des Colombettes à Vuadens. Ces derniers ont répondu à l’appel du mouvement Osons l’accueil, lancé en septembre par un groupe de citoyens conduit par le Gruérien Bernard Huwiler, pour permettre à des familles fribourgeoises d’accueillir des requérants d’asile (lire ci-dessous).
Assises l’une à côté de l’autre sur le canapé du salon, Baraa et Françoise partent dans un fou rire. Déjà complices, elles se rappellent les prouesses d’Ali en français. «Hier, quand je lui disais merci, il me répondait systématiquement “dormir” au lieu de “de rien”», raconte Françoise, tentant de reprendre tant bien que mal ses esprits. «Doucement, doucement», leur lance Ali. C’est en ce terme qu’il juge sa progression en français. Baraa, elle, comprend «un peu le français et un peu l’anglais». «English, French, Arabic, c’est un mix», s’amuse t-elle, tout sourire. Et au cas où, les gestes, les dessins et le «génial» traducteur irakien-français téléchargé sur la tablette viennent à la rescousse.
Agir concrètement et ne pas seulement se lamenter devant les images qui défilent à la télévision. Les Devaud expliquent leur démarche par cette volonté de ne pas demeurer spectateurs. «Dès que nous avons entendu parler du projet Osons l’accueil, nous nous sommes porté volontaires. Si nous ne l’avions pas fait, nous nous sentirions en contradiction avec nos valeurs. Et nous voyons l’accueil de migrants comme un enrichissement.»
Ainsi, début décembre, une rencontre est organisée entre les Devaud, Ali et sa famille. Une coordinatrice d’ORS Service, la société mandatée par le canton pour l’accueil des requérants, et une traductrice sont également présentes. «Le contact s’est tout de suite bien passé, se souvient Françoise. Trois jours plus tard, lors de la Saint-Nicolas, nous les avons réinvités pour faire plus ample connaissance et briser la glace.» Ensemble, ils s’entendent pour un séjour de trois mois, qui pourra être renouvelé plusieurs fois.


Repas de Noël irakien
Hassouni à la bougeotte. Les cheveux bouclés et de grands yeux en amande, il multiplie les allers et retours entre la cuisine et le salon. Il montre ses jouets. A Noël, la majorité des paquets sous le sapin lui étaient destinés. Une vingtaine de personnes étaient rassemblées autour de la table. L’entrée – «carrément un menu», d’après Jean-François – a été concoctée à la façon irakienne. «De la soupe avec des morceaux de poulet, des salades et des légumes farcis», dresse Baraa. Une excellente cuisinière de l’avis unanime de ses hôtes.
Mijoter des petits plats donc, mais aussi participer aux tâches ménagères, aider au jardin ou encore apporter une contribution dans l’achat de la nourriture, grâce aux 12 francs qu’ils reçoivent chaque jour de l’ORS. «Ali et Baraa insistent pour se rendre utiles dans la maison», relève Jean-François. Ils n’y sont pas obligés, les directives d’Osons l’accueil sont claires: l’accueil est libre et bénévole, aucune contrepartie ne doit être réclamée. «Nous n’avons qu’une cuisine et qu’une salle de bain. Il n’y a pas d’entrée indépendante. La maison est ouverte, nous partageons tout», assure Françoise.
Jean-François s’est même improvisé professeur de français. «Tous les jours, à 14 h, c’est cours», précise Baraa, qui s’empresse d’énumérer quelques mots de vocabulaire récemment appris. Quant à Ali, il se rend trois jours par semaine au Centre spirituel et de formation Notre-Dame de la Route, à Villars-sur-Glâne, pour suivre des leçons.


Bagdad, Athènes, Vuadens
Avec l’aide du «génial» traducteur, Baraa explique qu’ils ont quitté Bagdad cet été, «parce qu’il y avait trop d’explosions». Ses parents, son frère et sa sœur y résident encore. «Ils ne sortent presque jamais de la maison.» Elle reste en contact grâce à Skype et aux réseaux sociaux. La famille d’Ali, elle, est à Falloujah. Ils ont laissé derrière eux des proches, mais aussi une «belle maison» et un emploi, professeur d’arabe dans le cadre d’un programme d’alphabétisation pour elle, mécanicien et chauffeur pour lui.
Ne lâchant jamais son smartphone, Ali trace sur Google Maps du bout du doigt l’itinéraire entrepris pour atteindre la Suisse. Un périple de plusieurs semaines. Après avoir traversé l’Irak et la Turquie en bus, ils grimpent de nuit dans un zodiaque gonflable pour rejoindre la Grèce. Ils manquent de peu de se faire couler par un commando d’individus masqués. Hassouni reste endormi, grâce à des tranquillisants. L’embarcation de fortune s’échoue finalement sur une petite île militaire, où les autorités grecques les conduisent jusqu’à Athènes. Puis, à la marche, ils traversent la Macédoine, la Serbie, la Croatie, la Hongrie, puis l’Autriche – l’Europe n’était pas encore barricadée derrière les murs récemment édifiés. Ils parviennent en Suisse à la mi-octobre et sont placés au foyer Les Passereaux, à Broc. Avant de trouver refuge chez les Devaud, à Vuadens.
«Je ne peux pas croire que je suis arrivée jusqu’en Suisse en vie, avec mon mari et mon fils. C’est merveilleux. Ici, ils nous offrent tout ce dont nous avons besoin», reconnaît Baraa, en remerciant Françoise du regard. Au bénéfice d’un permis N (en procédure), ils espèrent obtenir un permis F (admission provisoire) et, à plus long terme, pouvoir s’installer définitivement en Suisse.

 

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Trente foyers accueillent des requérants

 

PAR YANN GUERCHANIK

Quatre mois après la création d’Osons l’accueil, ses responsables ont fait part, hier devant la presse, de résultats «au-delà de leurs espérances». A ce jour, 51 requérants d’asile sont accueillis chez des privés. Ce sont ainsi 30 familles fribourgeoises qui partagent leur toit pour une durée minimale de trois mois.
Cofondateurs de l’association, le Gruérien Bernard Huwiler, l’ancien conseiller d’Etat Pascal Corminboeuf et le prévôt de la cathédrale Saint-Nicolas Claude Ducarroz n’entendent pas pour autant se reposer sur leurs lauriers. Parmi leurs priorités: gérer l’aspect temporaire de la solution mise en place.
Osons l’accueil espère d’abord que les familles renouvellent leur contrat. L’idée étant que les migrants bénéficient de la plus grande stabilité possible le temps que les autorités statuent sur leur demande. Ensuite, l’association compte sur d’autres familles pour prendre le relais avec d’autres migrants.
«Une famille d’accueil aura sans doute besoin de souffler avant de renouveler éventuellement l’expérience», explique Bernard Huwiler. Actuellement, quelque 70 autres familles fribourgeoises attendent d’accueillir à leur tour. L’association lance néanmoins un appel à davantage de volontaires, sachant pertinemment que son action est vouée à s’inscrire dans la durée.
Malgré ces résultats, tout n’a pas été simple au début. «Il y a eu d’abord des réticences à venir habiter chez une famille. Les migrants, en particulier ceux qui sont arrivés seuls, avaient peur de perdre le contact avec leurs connaissances et leurs compatriotes du foyer d’accueil.» Habiter un village isolé plutôt qu’une ville a également constitué une inquiétude.
«Mais après les premières expériences positives, le bouche à oreille a fonctionné et a permis de rassurer tout le monde», relève Bernard Huwiler. Il reste cependant des ombres au tableau: «Il est difficile de loger chez des privés les familles avec plusieurs enfants. Et puis, les mineurs non accompagnés ne peuvent pas être placés car ils sont sous la curatelle du Service de l’enfance et de la jeunesse.» On ne compte aujourd’hui pas moins de 95 mineurs non accompagnés dans le canton.
Du côté d’ORS Service, l’action s’avère également concluante. La société mandatée par le canton pour l’accueil des réfugiés a pris en charge les démarches concrètes (prise de contact, transfert, etc.). «Les familles d’accueil s’impliquent et celles qui arrivent au bout de leur contrat font part de leur désir de continuer», témoigne le directeur Claude Gumy.


Plus forts ensemble
«Cinquante et un migrants accueillis chez des privés, c’est un foyer de moins à ouvrir», confie pour sa part la conseillère d’Etat Anne-Claude Demierre. La directrice de la Santé et des affaires sociales a salué ce duo gagnant constitué «de l’action citoyenne et du pouvoir politique qui soutient et donne les forces nécessaires»: «Ensemble, on est forts et solidaires!»
La conseillère d’Etat s’est dite encore «très fière des Fribourgeois». Pour Pascal Corminboeuf, il s’agissait de montrer un autre visage du canton que celui qui s’est dessiné à Chevrilles en février dernier. «Osons l’accueil est une addition de bonnes volontés qui tentent de faire boule de neige. Nous devons faire en sorte de ne pas nous laisser hypnotiser par la peur.»
Autre cofondateur, le prévôt Claude Ducarroz a pour sa part évoqué l’accueil dès aujourd’hui d’une famille afghane (un couple et quatre enfants) dans l’un des appartements des chanoines du Chapitre. «A la suite de la mort d’un chanoine, nous nous sommes orientés vers la vie. C’est la première fois que des enfants habiteront dans cette maison “canoniale”. Cela va mettre de l’ambiance!»
Rappelons enfin qu’Osons l’accueil s’adresse aussi à tous ceux qui souhaitent faire un don ou proposer un service en faveur des migrants.

Permanence d’Osons l’accueil: 079 274 93 83 (jours ouvrables de 17 h à 19 h).

Mail: osons.laccueil@gmail.com

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En chiffres

51. Le nombre de requérants d’asile logés chez des privés via l’action d’Osons l’accueil. Ce qui représente 30 familles d’accueil.
9. Le nombre de foyers d’hébergement dans le canton, dont deux en Gruyère (Broc et Enney). Quatre d’entre eux sont provisoires, dont celui d’Enney. Un dixième foyer ouvrira prochainement à Grolley. Les neuf centres hébergent 571 personnes.
511. Le nombre d’appartements répartis dans le canton servant à loger 1477 requérants d’asile.
2048. Le nombre de requérants d’asile hébergés dans le canton en 2015. C’est plus que ces dix dernières années (1453 en moyenne). Mais moins qu’en 2003 (2058), qu’en 2000 (3022) ou qu’en 1999 (2866).
34653. A la fin novembre, le nombre de demandes d’asile en Suisse. C’est plus que ces quinze dernières années (18854 en moyenne). Mais moins qu’à la fin des années 1990 (47513 demandes en 1999). YG

Commentaires

Cessez donc de lire sur le Net et allez avec vos filles à la rencontre de ces familles, cela vous rassurera et sera nettement plus efficace que de voter oui à cette initiative UDC.
Si je vote l'initiative de l'UDC sur la mise en oeuvre du renvoi des étrangers criminels, est-ce que je suis sûr que les personnes qui commettent des agressions sexuelles (comme lors du 31 décembre à Zurich, en Allemagne, etc) seront systématiquement éloignés du pays (et donc de mes filles) ? Franchement, cette semaine en particulier (avec ce que je lis sur le net), je préfère lire une réponse à cette question dans la Gruyère que des témoignages sympathiques sur de bons exemples d'intégration. Au delà des très nombreux exemples d'intégration réussis, que font nos autorités pour protéger la population des quelques rares qui commettent des délits graves ??
Très beau reportage, mais ne nous leurrons pas, cet accueil de 51 migrants reste exceptionnel et bravo à Osons. La situation politique actuelle démontre la réticence de bon nombre de nos compatriotes. Il faut donc s'attendre à de la méfiance, au doute et à la non acceptation dans ce type de partage qui reste assez compliqué.

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