Maurice Demierre a semé des graines qui germent encore

| jeu, 11. fév. 2016

Le 16 février 1986, Maurice Demierre était assassiné au Nicaragua, à 29 ans. Pour marquer les trente ans de sa disparition, deux week-ends de Fiesta sans frontières sont organisés. Rencontre avec trois nièces du coopérant gruérien, qui perpétuent son engagement.

PAR ERIC BULLIARD

Elles n’étaient pas nées, ce 16 février 1986, quand leur oncle tombait sous les balles de la contra, près de Somotillo, au nord-ouest du Nicaragua. «Sauf moi, j’avais 2 ans!» sourit Julie Demierre. Elles n’ont pas connu Maurice Demierre, mais Julie, sa sœur Eloïse et leur cousine Lucia Sulliger perpétuent son souvenir et son action. Avec en particulier, dès ce week-end, une Fiesta sans frontières qui marquera les 30 ans de la mort du coopérant gruérien.
De Maurice Demierre, elles connaissent toutefois le parcours et l’engagement. «C’est notre héros, affirme Lucia Sulliger, étudiante en polydesign à Vevey. Il reste un modèle.» «Dans la famille, nous en avons toujours entendu parler», ajoute Eloïse Demierre, ergothérapeute. Et l’association est très présente. On voyait par exemple des lettres de remerciements d’étudiants du Nicaragua.» Leur mère, la conseillère d’Etat Anne-Claude Demierre, a d’ailleurs régu­lière­ment souligné qu’elle devait son engagement politique à ce beau-frère hors du commun.
Sorti en 2006, le film de Stéphane Goël Qué viva Mauricio Demierre (y también la revolución) a «donné un nouvel élan aux neveux et nièces», souligne Julie Demierre, enseignante spécialisée. Deuxième déclencheur: un voyage au Nicaragua en 2011, pour se rendre compte de l’avancée des projets soutenus par l’Association Maurice Demierre… et la vie continue (AMD), créée en 1999.
Les sœurs Demierre participent au voyage et en gardent un souvenir lumineux: «Sur place, il est considéré comme un demi-dieu, un vrai héros, raconte Eloïse. On se rend compte qu’il les a vraiment aidés. C’était impressionnant de voir des photos de lui partout aux murs. Et ils considéraient notre papa comme leur frère, puisqu’il était le frère de Maurice.»
Cinq ans après, elles parlent toujours avec enthousiasme de ces rencontres humainement très fortes. De retour en Suisse, elles créent un comité des jeunes, qui fonctionne en parallèle avec le comité de l’AMD. A ses quatre membres (les trois cousines et Christelle Corpataux) s’ajoutent quelques personnes qui «gravitent autour».


Le souvenir de Paléo
Depuis la naissance de leur comité, les jeunes membres de l’AMD se sont notamment fait remarquer par leur stand au Paléo Festival, en 2013 et 2014. «Nous nous sommes retrouvés entre Médecins sans frontières et Handicap International», sourient les trois cousines.
«Enormément de gens sont venus nous parler du Nicaragua, de leur expérience sur place à l’époque», relève Julie Demierre. Souvent, ils évoquaient aussi un autre coopérant, le Vaudois Yvan Leyvraz, également assassiné au Nicaragua, en juillet 1986, quelques mois après Maurice Demierre.
Cette commémoration des trente ans, l’AMD la prépare depuis plus d’une année et le comité des jeunes y a participé activement. Notamment en organisant la soirée de samedi et l’après-midi de dimanche, à Ebullition, qui chercheront à toucher les nouvelles générations. «Au départ, c’était juste une envie. Ebullition a tout de suite été d’accord, les groupes de musique aussi et ça nous a donné de l’énergie», se réjouit Lucia Sulliger.


Bourses et fromagerie
Ces manifestations offriront aussi l’occasion de rappeler à quel point les graines semées par Maurice Demierre ont essaimé. Aux bourses d’études pour fils et filles de paysans se sont ajoutés nombre de projets. Très concrets, ils vont des plus simples (l’achat de livres pour une bibliothèque ou d’instruments de musique pour une fanfare) aux plus complexes, comme la construction d’une fromagerie et la formation d’un fromager, grâce à Martin Chatagny, (La Gruyère du 23 janvier)
L’AMD est aussi active, entre autres, dans le soutien à un réseau de communautés agricoles et à la formation aux techniques de production intégrée et biologique. Typiquement le genre de projet (réalisé avec l’association Tierra y Vida) qui perpétue l’esprit du paysan Maurice Demierre. «Ça nous rappelle pourquoi notre oncle est allé là-bas.»

 

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«Vers un but utopique»


Ce sourire et ce regard, à la fois tendres et déterminés. Cette fossette au menton. Sur les photos, Maurice Demierre a la vingtaine triomphante et le charisme décontracté. Il n’apparaît jamais seul, toujours au milieu d’enfants ou de paysans du Nicaragua.
Ces images iconiques sont signées Rob Brouwer, qui, avec un autre jeune journaliste, avait effectué un reportage sur place en 1983. La Gruyère l’a publié l’année suivante et le rédacteur en chef Michel Gremaud écrivait de Maurice Demierre qu’il était «un bouillant qui se mouille en renonçant au confort». Avec sa compagne Chantal Bianchi, le jeune Gruérien vivait au Nicaragua depuis novembre 1982. Ils étaient los Suizos de Villa Nueva, à 25 kilomètres de la frontière du Honduras.
Deuxième de cinq frères et sœurs, Maurice Demierre est né à Bulle en 1957. Fils de Jacqueline (décédée en 2006) et de Milou Demierre, figure de la gauche gruérienne et infatigable syndicaliste (disparu en 2005), il a grandi dans les valeurs humanistes et chrétiennes. Son idéal reste également marqué par la figure d’un oncle, l’abbé Louis Heimo, missionnaire assassiné en Thaïlande en 1973.


Guerre froide et CIA
Après son bac, Maurice Demierre pense à la prêtrise ou au travail dans le bâtiment. Avec l’idée ferme de partir dans le tiers-monde, comme on disait alors. Il opte pour l’agriculture et passe un diplôme de technicien agricole à Grangeneuve.
En 1977, il adhère à l’ONG Frères sans frontières (aujourd’hui E-changer). Trois ans plus tard, il rencontre Chantal Bianchi, jeune institutrice lausannoise qui renonce à ses rêves de théâtre pour suivre son amoureux. Au Nicaragua, Maurice Demierre et Chantal Bianchi travaillent à l’amélioration des conditions de vie de paysans du nord-ouest, par la formation aux techniques agricoles et la construction de logements.


«La vie est un mouvement…»
Depuis que les sandinistes (du nom de César Augusto Sandino, leader de la guerilla assassiné en 1934) ont renversé la dictature Somoza, en 1979, un vent de révolution attire alors nombre d’Européens. Pour reconstruire son pays, le nouveau gouvernement mise sur l’enseignement, la santé, la réforme agraire. Mais la guerre froide fait toujours régner sa peur obsessionnelle du communisme et les Etats-Unis encouragent la contre-révolution, dès 1982. Soutenus par la CIA, les contras multiplient les assassinats: on estime que jusqu’au cessez-le-feu de 1988, ils feront près de 30000 morts.
Le dimanche 16 février 1986, environ un mois avant la fin de son travail au Nicaragua pour Frères sans frontières, Maurice Demierre conduit une camionnette ramenant dans leur village une quinzaine de femmes, venues assister à une cérémonie religieuse. Une mine explose, suivie d’une fusillade. Le Gruérien est tué, ainsi que cinq paysannes. Il avait 29 ans.
Après la tragédie, qui marque fortement l’ensemble de la Suisse, Chantal Bianchi continue de se battre pour leur idéal et pour témoigner de la réalité des communautés paysannes du Nicaragua. En 1999, elle crée, avec son frère Claude et la famille de son ex-fiancé, l’Association Maurice Demierre… et la vie continue, dont elle est toujours présidente.
A son retour en Suisse, Chantal Bianchi entreprend une formation de comédienne. Avec Thierry Crozat, comédien et metteur en scène, elle fonde la compagnie des ArTpenteurs que l’on a pu voir cette saison au Théâtre des Osses dans Le revizor. En 2006, pour marquer les 20 ans de la mort de Maurice Demierre, elle a monté Celle qui reste, un spectacle sur son ancien compagnon. Sur celui qui écrivait à sa famille, une semaine avant sa mort: «Après tout, on n’est pas parti ou rentré pour toujours. La vie est un mouvement, un caminar, un cheminement, vers un but utopique, et un idéalisme concret de lutte. Allez, salut. Ciao. Becs et tout! NO PASARAN!» EB

 

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Concert, film, table ronde…

Deux week-ends et quatre événements vont marquer les trente ans de la disparition de Maurice Demierre, ce samedi et dimanche, ainsi que les 5 et 6 mars. Une Fiesta sans frontières débute sous le signe de la jeunesse, ce week-end, avec deux manifestations à Ebullition. Samedi (21 h), une soirée aux airs latino commencera avec William Fierro, guitariste et chanteur colombien installé à Lausanne. Suivront les rythmes festifs du joyeux groupe fribourgeois Saraka. Un set DJ conclura la soirée.
Dimanche, toujours à Ebullition (dès 13 h 30), l’Association Maurice Demierre (forte aujourd’hui de 120 membres) a mis sur pied une après-midi ciné-échange-apéro, avec un «regard en images» sur les activités de l’AMD par Claude Bianchi, frère de Chantal, présidente de l’Association et compagne de Maurice Demierre au moment de son assassinat. Suivra une table ronde sur le thème «Les jeunes ici et là-bas, quels élans solidaires?» Animée par le journaliste Jacques Berset, elle réunira des personnalités de réseaux socio-culturels et de l’humanitaire. A noter que Jehovany Torres est invitée pour ces manifestations: cette jeune agronome nicaraguayenne est la coordinatrice des projets de l’AMD sur place. Le film de Stéphane Goël, Qué viva Mauricio Demierre, sera projeté à 15 h 30.
La deuxième phase de la commémoration comprend un souper de soutien (le samedi 5 mars) et une messe en l’église de Bulle, le 6 mars, animée par La Chanson de Fribourg dirigée par Pierre Huwiler, avec la participation du chanoine Claude Ducarroz, ami de Maurice Demierre. EB


Programme complet sur http://www.unite-ch.org/fr/actualites

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