Une image de carte postale

| sam, 30. avr. 2016

Au pays d’Heidi, les vaches et leurs cornes seront un sujet de discussion politique. Une initiative populaire a en effet abouti et propose de soutenir financièrement les éleveurs qui détiennent des vaches arborant des cornes. Soutien à la tradition pour certains, idée anachronique pour d’autres.

PAR SOPHIE ROULIN

Même la Fédération des producteurs suisses de lait n’y coupe pas. Sur son site internet et dans ses publicités, son image est portée par une vache à cornes. Dans la réalité, neuf vaches sur dix n’en portent pourtant pas dans notre pays. Mais dans l’imaginaire populaire, une belle vache présente de belles cornes. Pas étonnant dès lors qu’une initiative proposant de défendre cette image d’Epinal ait trouvé suffisamment de signatures pour aboutir.
La démarche initiée par un agriculteur du Jura bernois, Armin Capaul – «Pour la dignité des animaux de rente agricoles» – paraît anachronique à l’heure où la génétique et la génomique pourraient faire évoluer rapidement les races. «En une génération, il est possible d’obtenir des bêtes naturellement sans cornes», note Timothée Neuenschwander, docteur en agronomie qui travaille pour la Fédération suisse d’élevage holstein.
La tendance existe. En Allemagne, gros pays de sélection, 10% des bêtes sont désormais acères – le terme qui désigne en français les animaux sans cornes (polled en Anglais). Ce taux monte à 35% si on considère les lignées rouges. «Mais ce critère n’est pour l’heure pas le premier que regardent les éleveurs», note Eric Barras, responsable des services zootechniques auprès de la Fédération holstein.


Aucune différence
La production laitière, les teneurs en matière grasse ou encore la morphologie de l’animal (attache du pis, aptitude à la marche) passent avant le fait d’avoir ou non des cornes. «Si les restrictions pour écorner deviennent plus importantes, alors le critère prendra lui aussi de l’importance», ajoute Eric Barras. Les éleveurs doivent en effet suivre une formation pour obtenir une autorisation d’écorner et une réglementation existe.
Dans sa ferme du Castel, à Sommentier, Michel Castella possède déjà des vaches de la race holstein naturellement sans cornes. «Les plus âgées ont 4 ou 5 ans. Elles avaient la tête un peu plus ronde à la naissance, mais par la suite on ne voit plus aucune différence avec une vache écornée.»


Sous influence américaine
Le Glânois évoque des raisons économiques pour faire de ce critère un élément important. «Si on n’a plus besoin d’écorner, c’est du travail et donc des coûts en moins.» L’éleveur de Sommentier et d’autres agriculteurs ont eu connaissance de lignées naturellement sans cornes. «On a donc décidé d’importer ce système en Suisse.»
Exploitant sa ferme sur le mode de la stabulation libre, la famille de Michel Castella procède à l’écornage de ses bêtes depuis la fin des années 1970. Cette pratique est en effet apparue avec l’évolution des effectifs des troupeaux et des méthodes d’élevage, stabulation libre en tête. Des méthodes arrivées en Suisse dans les années 1970-1980, sous influence de ce qui se passait en Amérique du Nord. Plutôt que de risquer que les vaches se blessent entre elles ou qu’elles blessent leur gardien, on les a écornées.


Peur pour la race
Qu’est-ce qui retient encore la majorité des éleveurs d’aller vers ces lignées sans cornes? «Les vaches sans cornes existent naturellement depuis très longtemps, mais c’est essentiellement un critère dans les races à viande, comme l’angus ou la galloway, souligne Timothée Neuenschwander. Il existe donc une crainte d’aller vers une race qui ne soit plus pure en introduisant ce critère.»
Longtemps, les lignées sans cornes présentaient aussi des niveaux de productions moins bons. «Ce qui fait que ce gène est désormais mieux perçu, c’est qu’il y a eu un bon taureau red holstein, Lawn boy, en Amérique du Nord, qui a permis une descendance sans cornes, mais qui n’a rien perdu des critères positifs acquis au cours des cinq dernières décennies.»


Loin des clichés
Et de s’empresser de préciser que ce taureau est issu de sélection naturelle et non de manipulation génétique. «Aux Etats-Unis, la recherche a déjà abouti sur ce genre de modification, signale Timothée Neuenschwander. Mais l’autorisation n’existe pas encore de la mettre sur le marché.» L’ingénieur agronome ne doute en revanche pas qu’une telle autorisation arrivera tôt ou tard. «Il s’agira alors d’être prudent: les herd-books ne remontent que trois à quatre générations et de telles manipulations ne sont pas décelables par analyses.»
On est bien loin du cliché de la vache à cornes paissant dans une belle prairie fleurie…
«Cette initiative pour les vaches à cornes semble certainement sympathique à la population», reconnaît Eric Barras. Si l’image bucolique des cartes postales correspond encore à une réalité, c’est à celle des paysans de montagne des Grisons ou de l’Oberland bernois. Là où les exploitations sont petites et fonctionnent encore sur un mode traditionnel. «Il faudra beaucoup d’énergie pour défendre la réalité de la majorité de nos producteurs.»

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Des sacrifices pour la beauté


Fleurette, 9 ans, vient de gagner son vingtième sacre. Cette belle de la race swiss fleckvieh – un croisement entre holstein (2/3) et simmental (1/3) – arbore de fières cornes en plus de ses autres atouts. «Une vache extraordinaire», commente son propriétaire Michel Rey, du Châtelard. «Chez nous, on aime les vaches à cornes. Pour la beauté que ça leur apporte et peut-être aussi parce qu’on est un peu sentimental.» Mais l’éleveur ne le cache pas, il faut être prêts à faire des sacrifices pour élever des vaches à cornes.
«Elles ont besoin de plus d’espace, relève le Glânois. Et quand on les rentre dans l’écurie, il faut respecter leur hiérarchie.» Si les veaux sont laissés libres dans des box, les génisses sont attachées dès l’âge d’un an et demi. Pas de stabulation libre? «Ce serait peut-être possible avec des veaux qui ont grandi ensemble, mais dès qu’on introduit une nouvelle bête la hiérarchie doit se faire. Il y aurait trop de bagarres.»
Le fait d’écorner les vaches inhibe-t-il leur volonté de se faire une place? «Enlever les cornes à une vache, c’est un peu comme lui enlever ses armes», répond Michel Rey. La hiérarchie existe néanmoins, indiquent les spécialistes, mais les bagarres sont moins fréquentes. Quant aux risques pour les exploitants, le Glânois les connaît et se réjouit de ne déplorer aucun accident. «Mais on passe beaucoup de temps avec nos bêtes. Elles sont plus dociles grâce à ce contact régulier.»
Passionné par les vaches à cornes, Michel Rey n’est pas forcément enthousiasmé par l’initiative qui lui offrirait un soutien. «Je le fais pour mon plaisir et ce n’est pas une subvention qui changera la donne.» Pour lui, la plupart des vaches continueront à être écornées ou deviendront naturellement sans cornes.
«Mais si c’est laisser les cornes pour de l’argent et ne pas s’en occuper, ça ne sert à rien, ajoute Michel Rey. J’ai d’ailleurs dit à mes fils que je préférais qu’ils écornent leurs bêtes plutôt que de laisser aller les cornes n’importe comment.» Et de glisser que le message, comme la passion, est bien passé à la génération suivante.
Car une vache avec de belles cornes, c’est du travail. «Jusqu’à un an et demi, il faut suivre et guider.» Un travail que la famille Rey sera fière de présenter cet été à Estavayer-le-Lac. C’est en effet son troupeau qui a été choisi pour défiler à l’occasion de la Fête fédérale de lutte. SR

 

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De l’aurochs à l’herd-book
Les connaissances actuelles font remonter la domestication des premiers bovins, à partir d’aurochs sauvages, à 10500 ans, dans la région du Proche-Orient. En 2012, une équipe de chercheurs européens a même procédé à l’extraction d’ADN d’os fossilisés de bovins domestiques parmi les plus anciens connus. Des analyses de séquences ont été comparées à celles de bovins modernes. Conclusion: une huitantaine d’aurochs seraient à l’origine de tout le cheptel bovin mondial actuel – environ 1,3 milliard de vaches. La difficulté à gérer et à garder les aurochs explique peut-être cette particularité.
Mais on sait peu de chose sur l’évolution vers les races actuelles. La naissance de l’agriculture a permis une augmentation de la population humaine. Des groupes se sont alors mis à migrer, emmenant avec eux leurs animaux. Des vagues successives de migration ont permis aux bovins domestiques de se métisser et de mener vers une diversification.
«Les races appartenaient à leur terroir et la sélection se faisait sur des critères simples et visibles, comme la couleur ou le tempérament, relève Timothée Neuenschwander, ingénieur agronome au service de la Fédération suisse d’élevage holstein. Le caractère sans cornes a peut-être été l’un de ces critères, puisqu’on voit déjà des vaches sans cornes sur des dessins de l’Egypte ancienne.»
Les races telles qu’on les connaît aujourd’hui sont définies vers le milieu du XIXe siècle. Apparaissent alors les premiers herd-books, qui permettent de connaître les filiations de chaque bête reconnue. SR

 

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