«Les cas sont retentissants, mais la mort subite reste rare»

| sam, 14. mai. 2016

L’émoi suscité dans la région par la mort subite de l’avocat Bruno Charrière s’accompagne de questions. Comme lui, nombre de quinquagénaires, pourtant sportifs, sont décédés sur leur vélo. Le cardiologue Yves Allemann évoque le «paradoxe du sport» et le conseiller national Jacques Bourgeois sa chance d’avoir survécu.

PAR PRISKA RAUBER

Le décès tragique et inattendu de l’avocat charmeysan Bruno Charrière suscite une grande tristesse dans la région, mais aussi nombre de questions. Avec le cuisinier Philippe Rochat en 2015, avec Laurent Haymoz, président de Gottéron, Bernard Droux, le banquier, ou Yves-Alain Repond en 2013, ainsi que d’autres plus anonymes, il compose la triste liste des personnes qui sont décédées sur leur vélo.
Tous des hommes, en santé, qui ne manquaient pas d’entraînement, dans la même tranche d’âge, entre 50 et 60 ans, qui ne se trouvaient alors pas dans une montée vertigineuse… Est-ce à dire que la pratique du vélo est dangereuse à partir de cinquante ans? Le cardiologue bullois Yves Allemann nous éclaire.

Ces cas nous frappent par la similitude des circonstances de ces morts subites. Mais est-ce simplement le malheureux hasard ou le sport est-il nocif pour le cœur à partir de 50 ans?
C’est le paradoxe du sport. Il est bénéfique à moyen et long terme, c’est indéniable et incontestable. Mais il est vrai qu’au moment même de la pratique de l’exercice, les risques de mort subite peuvent être augmentés d’un facteur 10 pour certains, d’un facteur 100 pour d’autres. On ne sait pas exactement et le risque individuel est différent pour chaque personne. La mort subite reste toutefois très rare, mais comme il s’agit d’un événement dramatique, il est marquant. Comme les jeunes footballeurs qui s’écroulent devant les caméras.

Mais il s’agit là de personnes jeunes…
Le type de pathologie cardiaque responsable de la mort subite est en effet souvent différent des cas de cyclistes que vous mentionnez. Chez les jeunes, il s’agit plutôt de malformations, de maladies du muscle cardiaque (myopathies). Alors que chez les gens dans la soixantaine, la cause la plus fréquente est l’infarctus, dû à une pathologie coronaire, qui se manifeste malheureusement pour la première fois à ce moment-là.

Quel type de pathologie?
Probablement une plaque d’artériosclérose présente dans les coronaires, pas très importante et qui, justement parce qu’elle n’est pas très importante, ne se manifeste pas avant. Mais au moment de l’effort, cette plaque se rompt et provoque un infarctus. Et si ce dernier est important, il peut engendrer un trouble du rythme cardiaque, alors mortel.

Rien n’aurait pu être fait pour éviter cette mort?
Non, ce sont des cas pratiquement indécelables. Malheureusement, l’entrée dans la maladie se fait par l’infarctus, respectivement la mort subite. Même si ces sportifs décédés avaient fait un test d’effort sur le vélo, le cardiologue n’aurait probablement rien constaté, et non parce qu’il est incompétent. Mais même avec des technologies de pointe, nous les médecins sommes encore limités dans la détection de ces plaques d’artériosclérose, dites instables et qui sont à grand risque de rupture.

Les cyclistes n’étaient pourtant pas forcément en plein effort…
Il faudrait être sûr des conditions dans lesquelles la mort s’est produite. Cela dit, ils n’étaient peut-être pas au pic de l’effort, mais tout de même dans un effort assez important. Ce qui est suffisant pour être un détonateur.

Existe-t-il des statistiques sur le nombre de ces morts subites?
Oui, les cas sont extrêmement rares, bien que leur retentissement soit énorme. On parle de 0,01 cas pour 10000 heures de sport.

Donc de quoi rassurer les gens à continuer le sport!
J’espère en effet! Il faut néanmoins prendre quelques précautions, sachant que le risque d’événements cardiaques ou de morts subites augmente avec le manque d’entraînement, avec l’âge et avec l’intensité de l’exercice. Par exemple, une catégorie de personnes à risque est représentée par des sujets d’âge moyen qui se lancent dans des courses populaires telles que le Morat-Fribourg, en étant mal préparés. Ils essaient de se surpasser et malheureusement trépassent.

Certaines conditions augmentent-elles les risques? La chaleur? Le stress?
En plus des facteurs mentionnés avant, il y a les facteurs de risque traditionnels des maladies cardiovasculaires, comme le diabète, l’hypercholestérolémie, l’hypertension artérielle, le surpoids, la fumée ou le stress, surtout si c’est un mauvais stress.

Et lorsqu’on est grippé, vaut-il mieux éviter le sport?
Oui. Ce ne sont pas là les coronaires qui représentent le problème potentiel, mais davantage l’infiltration du muscle cardiaque par des virus, qui pourraient provoquer une inflammation du cœur et amener ensuite à des événements tragiques.

L’histoire des sportifs qui meurent avant les autres parce qu’ils ont atteint leur quota de battements cardiaques, une légende urbaine?
Il y a du vrai et ça ne concerne pas seulement les sportifs, mais toute la population. Statistiquement et épidémiologiquement, il a été démontré que les gens qui ont des fréquences cardiaques lentes au repos vivent plus longtemps. Ce qui s’observe aussi dans le monde animal. Par exemple, les tortues ont des battements de cœur très lents, autour de 20 par minutes. Et elles vivent très longtemps.

Beaucoup de personnes ignorent-elles qu’elles souffrent de problèmes cardiaques?
Oui. Mais il est impossible d’en connaître le nombre puisque ce sont des malades qui s’ignorent.

Auriez-vous des conseils? Certains signes à prendre en considération?
Tout symptôme qui semblerait nouveau ou anormal doit être pris au sérieux, comme une angine de poitrine, de l’essoufflement, des palpitations. Il faut consulter, indépendamment de la pratique du sport d’ailleurs. A fortiori si l’on veut commencer à faire plus de sport. Et puis, il y a les consignes générales. On commence mollo, on s’échauffe toujours, durant quinze minutes, et on allonge ses séances, respectivement leur intensité, petit à petit.

Faut-il faire des tests à partir d’un certain âge? Eviter certains sports?
On ne peut pas faire une détection généralisée. Mais il peut être judicieux de consulter son médecin traitant, éventuellement un cardiologue avant de se mettre au sport si on accumule un certain nombre de facteurs de risque (diabète, hypertension, fumée, etc.). Surtout si on a passé la cinquantaine et que l’on veut se remettre à faire de l’exercice.

ça veut donc dire que dans tous les cas où les gens sentent l’infarctus venir et où ils survivent, il ne s’agit pas de cette pathologie coronaire, la plaque d’artériosclérose?
Un infarctus est pratiquement toujours dû à une rupture de plaque d’artériosclérose, mais la plaque peut être importante et faire une obstruction significative de l’une des coronaires, donc des symptômes comme de l’angine de poitrine, avant qu’elle ne se rompe et déclenche l’infarctus. L’étendue de l’infarctus est très variable: de mini à très grand, avec ensuite une insuffisance cardiaque (faiblesse du cœur). Par contre, le risque de mort subite n’est pas proportionnel à l’importance, à l’étendue de l’infarctus.

 

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«C’est le stress qui a failli me tuer»


Agé de 54 ans en ce 1er décembre 2012, Jacques Bourgeois est victime d’un infarctus. Sans aucun signe avant-coureur. Le conseiller national libéral-radical et président de l’Union suisse des paysans est à skis de randonnée lorsque le malaise survient. «Trois de mes artères étaient bouchées, confie-t-il. Mais les symptômes se sont portés sur mon estomac, complètement sens dessus dessous. Lorsque je me suis senti vraiment très mal, au lieu de me dire ça ira et de continuer, j’ai appelé les secours. Forcer, c’est aggraver le problème. Facile à dire a posteriori!» Il sera héliporté à l’hôpital de l’Île, à Berne.
Là, les médecins ne décèlent pas immédiatement les causes de son malaise. Comme il pratiquait depuis longtemps le sport d’endurance – un cycliste infatigable et un assidu patrouilleur des glaciers – les vaisseaux secondaires de son cœur ont pris le relais de son artère principale bouchée. L’arrivée rapide des secours sur place est sans doute ce qui lui a permis de survivre. Le sport a donc failli le tuer et l’a sauvé. Le paradoxe évoqué par le cardiologue Yves Allemann.
Jacques Bourgeois ne peut toutefois concevoir que le sport soit risqué. «Le danger se trouve plutôt dans la manière de le pratiquer. Avant, je faisais tout très vite. C’est le stress qui a failli me tuer.» Il reprend l’exercice juste après son infarctus. «Mon cardiologue n’y a mentionné aucune contre-indication. Mais je procède différemment. Depuis 2012, je ne me suis par exemple pas réinscrit à la Patrouille des glaciers, qui engendrerait du stress. Cela me pousserait à enchaîner les dénivelés pour être prêt.»
Il réorganise aussi sa vie. «J’ai la chance d’être encore de ce monde. Chacun gère sa vie comme il l’entend mais, personnellement, j’ai eu envie de prendre les dispositions nécessaires pour calmer le jeu, pour pouvoir souffler entre mes différentes activités.» Il se réserve le droit de refuser une invitation, débranche son smartphone tous les soirs, ne se laisse plus mettre sous pression, notamment par les journalistes! «Et la Terre continue de tourner…»

Commentaires

FELICITATIONS MONSIEUR BOURGEOIS pour votre sagesse. Après un avertissement tel, vous avez pris la décision de ne plus charger le bateau.... Nous avons encore besoin de vous en tant que politicien pragmatique. Vous êtes un mentor pour moi et nombre de citoyens... MERCI ! Bonne continuation.

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