Apprendre, mais pas en classe

| mar, 17. mai. 2016

Les parents de William ont décidé de le déscolariser pour choisir l’instruction à domicile. Ils ont dû quitter Charmey pour s’installer dans le canton de Vaud, où il n’y a pas besoin d’être enseignant pour en obtenir l’autorisation. Un chamboulement pour toute la famille et un «engagement énorme».

PAR PRISKA RAUBER

Deux poules, un chat râleur et quelques citations nous accueillent. «Les travailleurs de la pensée.» «Devenez le changement que vous voulez voir dans le monde.» La première est signée William, 6 ans, heureux que ses parents aient honoré la seconde, de Gandhi. Le petit bonhomme a en effet retrouvé sa joie de vivre lorsque Murielle et Fabrice l’ont retiré de son école de Charmey pour le scolariser à domicile.
S’ils ne reviendraient aujourd’hui «jamais en arrière», franchir ce pas ne fut pas tout de suite évident. Il a fallu «prendre sa vie, la retourner, et repartir», confie Fabrice, physiothérapeute. Tout chambouler. Ils ont non seulement pris la responsabilité de l’instruction de leur fils, mais Murielle a arrêté de travailler (elle est créatrice de vêtements) et la famille a dû quitter son village gruérien, donc s’éloigner de ses proches et de ses habitudes, pour s’installer dans le canton de Vaud. Là seulement était possible la concrétisation de son choix, les règles y étant plus souples que dans le canton de Fribourg.


Si c’est ça la vie…
La souffrance de leur fils fut le déclencheur. Le «révélateur» même, disent Murielle et Fabrice. «William est entré en première enfantine, il avait quatre ans et demi, raconte sa maman. Il pleurait chaque matin, c’était dur pour tout le monde, mais voilà. Nous étions dans le système. Après trois mois d’école seulement, les maîtresses nous ont fait part de leurs inquiétudes, nous disant qu’il ne savait pas encore écrire son nom, qu’elles devaient l’aider à s’habiller. Alors on s’est mis à le booster. On ne se posait pas d’autres questions!»
Toute l’année fut difficile. «William ne comprenait pas le sens de ce qu’il se passait. Pourquoi il était obligé de subir ça. Pour lui, il y avait trop de monde, trop de bruit, trop de stimuli en même temps, poursuit son papa. On a cherché partout des pistes pour lui trouver des réponses, pour améliorer la situation.» Ils découvrent la pédagogie, les pédagogues, les sciences de l’éducation. La méditation de pleine conscience, le malheur d’autres, l’école libre.
Durant les vacances d’été, une amie demande à Murielle: «Pourquoi ne ferais-tu pas l’école à la maison?» Sa première réponse fut: «Mais non, je ne saurai pas!» Suivie de l’enchaînement des craintes: Et sa socialisation? Le programme? Le qu’en-dira-t-on? Et financièrement?


Le jeu et l’enthousiasme
L’idée fait pourtant son chemin. Fin de l’été 2015, William doit entrer en 2H. «Il était gonflé à bloc, se souvient Murielle. Ça n’a duré qu’une semaine. Puis il nous a dit: “Si c’est ça la vie, alors je ne veux plus vivre…”» Il n’était dès lors plus question de ne pas écouter d’abord cet enfant. De ne pas considérer aussitôt son rythme, sa sensibilité. De le respecter. Ce fut le déclic. Le choix était arrêté. Et toutes les craintes furent levées.
«Plus on fait de recherches – et nous en avons fait beaucoup – plus on se rend compte que l’enfant est fait pour apprendre, confie Murielle. Qu’il est une graine qui a tout en lui pour grandir.» Notamment un dispositif d’apprentissage fantastique, le jeu, et une capacité quasi inépuisable, l’enthousiasme. Et nombre de pédagogues, mais aussi des neurologues (dont le professeur Gerald Hüther), ont démontré que le moteur des apprentissages et du développement cérébral est l’enthousiasme, plus que les directives ou l’entraînement. «Avec enthousiasme, on peut tout apprendre, et bien plus vite que dans la souffrance. Les empêcher de jouer, apprendre dans la souffrance, ce sont pour moi des concepts totalement fous et contre nature!» précise la maman de William.
La famille est installée depuis le 1er novembre 2015 à Corcelles-près-Payerne. «Quand on est arrivés ici, la sensation de liberté fut intense», confie-t-elle la main sur le plexus. Liberté ne rimant pas avec oisiveté, au contraire. «L’instruction à domicile est un engagement énorme. Ici, l’école, ce n’est pas de 8 h à 12 h et de 13 h à 15 h cinq jours par semaine, mais de 7 h à 21 h, sept jours sur sept.» Murielle saisit toutes les fenêtres ouvertes par son fils. «On s’intéresse aux onomatopées dans une BD et, tout à coup, il me pose des questions sur les planètes. Alors je suis!»


Compétents et créatifs
Chaque activité peut être source d’apprentissage. Il découvre la valeur des chiffres en jouant aux cartes avec ses parents ou les émotions en visitant l’exposition du Musée d’histoire naturelle de Neuchâtel. William adore les musées. Et puis, il pratique la danse expressive les mercredis soir, nage, skie, s’occupe de Couscous et de Clochette les poules, de Gaston, le lapin sauvé de l’abattoir, il aime les Alphas, la méthode de lecture, joue tous les soirs avec les enfants du quartier, se passionne pour les robots et les périodes historiques.
Jusque-là, tout va bien. Mais demain? Pourra-t-il s’intégrer dans la société, qui n’est pas construite selon ses bases, son rythme, sa liberté? Murielle et Fabrice n’ont pas la moindre crainte. «Dans la majorité des cas, ces enfants passent leur bac par correspondance. On peut aussi entrer à l’université sur dossier. Ou suivre d’autres routes. De compétences, ces enfants n’en manquent pas. Ils sont créatifs aussi. Les entreprises se les arrachent, croyez-moi!»
Depuis des dizaines d’années que des écoles libres existent, des études ont pu être entreprises. «Ces enfants ne deviennent pas marginaux, illettrés ou fainéants, souligne Fabrice. Au contraire, puisqu’ils grandissent et apprennent avec enthousiasme.» Et de citer André Stern, fils du chercheur et pédagogue français Arno Stern, qui n’a jamais suivi une seule leçon de sa vie. «L’effet secondaire de l’enthousiasme, ce sont les compétences. Et l’effet secondaire des compétences, c’est la réussite.»

 

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C’est l’instruction qui est obligatoire, pas l’école


Entre 10 et 15 enfants sont scolarisés à domicile dans le canton de Fribourg. Souvent les enfants d’une même famille. Dans le canton de Vaud, ils sont 270… Les règles y sont plus souples. Quand sur Fribourg il faut être titulaire d’un diplôme d’enseignement pour y être autorisé, il suffit dans le canton de Vaud d’informer par écrit la direction de l’école. N’étant pas enseignants, Murielle et Fabrice ont donc quitté Charmey pour Corcelles-près-Payerne. Comme eux, de nombreuses familles auraient trouvé refuge dans le canton de Vaud, «mais nous ne disposons pas de chiffres précis, indique Serge Martin, directeur général adjoint de l’enseignement obligatoire vaudois. Je parlerais d’une poignée, plus que d’un afflux.»
Les conditions risquent toutefois de se durcir. A la suite d’une interpellation parlementaire au sujet des écoles évangéliques qui enseignent le créationnisme et les inquiétudes qu’elles suscitent, la Loi vaudoise sur l’enseignement privé sera révisée. «Les articles concernant l’instruction à domicile sont en effet questionnés, précise Serge Martin. Cette loi, qui a plus de trente ans, nécessite un toilettage. Notamment en ce qui concerne la facilité avec laquelle on peut sortir un enfant de l’école dans ce canton.»


Une visite, une fois l’an
Une révision de loi est un vaste processus démocratique qui prend des années, mais certains parents sont déjà inquiets. «Le libre choix de l’instruction nous paraît primordial, confient Murielle et Fabrice. D’ailleurs, même le Conseil de l’Europe encourage les Etats à la diversification de l’école. Nous ne critiquons pas l’école publique, elle est adaptée à certains, mais elle ne fonctionne pas pour tout le monde. Chacun devrait pouvoir être libre de choisir la meilleure méthode pour son enfant.»
Le bien-être de l’enfant étant en effet la motivation principale des parents qui optent pour l’instruction à domicile. «Les familles ne sont pas tenues d’indiquer leurs raisons, précise Marianne Meyer Genilloud, conseillère scientifique à la Direction de l’instruction publique fribourgeoise. Nous savons toutefois que, généralement, les parents s’estiment mieux à même d’assurer la formation de leurs enfants, car ils les connaissent très bien. Ils ont parfois aussi une philosophie de vie différente ou des valeurs familiales plus fortes. Par l’enseignement à domicile, ils peuvent ainsi offrir à leurs enfants d’autres rythmes, une approche des matières différente ou encore des pédagogies alternatives.»
Vu que l’instruction est obligatoire – et non l’école – les départements cantonaux procèdent à des contrôles par la visite, une fois l’an, d’un inspecteur. «Il s’agit de vérifier que le niveau d’instruction des enfants est conforme au Plan d’études romand», indique Serge Martin. Et de confier que, parfois, l’Etat procède à des «remises à l’ordre. Surtout face à une non-volonté de collaboration sur ces contrôles. Mais il arrive aussi que nous constations chez les enfants des retards dans le niveau d’exigence, qui peuvent aller jusqu’à deux ans.» L’inspecteur procède alors avec les parents à un «recalibrage» des méthodes d’apprentissage, voire à l’obligation de réintégrer l’enfant dans l’école publique. Une décision du ressort des chefs du département.
En primaire, les problèmes sont rares. Ils apparaissent davantage au niveau secondaire, souligne Serge Martin. La tendance des adolescents à remettre en cause l’autorité, d’une part, et, d’autre part, les matières, qui se corsent.
Sur Fribourg, vu que l’autorisation à domicile doit être redemandée officiellement chaque année, elle peut être retirée si le rapport de l’inspecteur est défavorable. «Les enfants doivent pouvoir recevoir une instruction équivalente à celle des élèves des écoles publiques, souligne Marianne Meyer Genilloud. Ces conditions garantissent l’égalité des chances des élèves durant leur scolarisation en vue de parvenir au “développement de leurs facultés intellectuelles, à l’acquisition de leurs connaissances et de leurs savoir-faire fondamentaux”, selon la Loi scolaire.» PR

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