L’énergie géothermique mise à mal en Gruyère et en Singine

| mar, 24. mai. 2016

Fribourg s’est doté d’une carte d’admissibilité des sondes géothermiques verticales. Objectif: protéger les ressources en eau souterraine. A l’échelle du canton, 20% des terrains sont classés en zone rouge et interdisent le recours à cette énergie. En Gruyère, 80% des surfaces à bâtir sont concernées.

PAR SOPHIE ROULIN

Elle était passée inaperçue. Publiée en octobre dernier, la carte d’admissibilité des sondes géothermiques verticales déploie ses premiers effets: préavis négatifs et interdictions. De quoi donner des sueurs froides aux professionnels de la branche, mais aussi aux élus communaux et cantonaux. Des députés gruériens déposeront un mandat lors de la prochaine session du Grand Conseil pour que la carte soit affinée.
«La protection des eaux doit rester prioritaire», souligne Jean-Pierre Doutaz (pdc, Epagny). Car c’est bien ses réserves en eau potable que le canton a décidé de protéger en faisant prévaloir le principe de précaution sur la carte publiée (lire aussi ci-dessous). Des risques de pollution existent en effet lors des travaux de forage, mais aussi durant l’exploitation de la sonde. «Mais on aimerait que les analyses et les études qui ont mené à cette publication aillent plus en détail», ajoute le syndic de Gruyères, qui fera partie des signataires du mandat.
C’est qu’en Gruyère, 80% des zones à bâtir sont concernées par l’interdiction, un taux qui atteint quasi les 100% dans la vallée de l’Intyamon. La Singine est aussi particulièrement touchée, alors qu’à l’échelle du canton les sondes restent autorisées sur 80% des zones à bâtir actuelles.


Les problèmes sont rares
«L’échelle de cette carte est beaucoup trop large pour permettre une décision aussi catégorique», commente Pascal Moennat, technicien en chauffage. «Je ne fais pas du lobbysme pour mon employeur, affirme celui qui est responsable du secteur pompes à chaleur auprès de Groupe E Connect. Je réagis en tant que citoyen convaincu qu’il faut aller vers les énergies renouvelables et ancien syndic de Grandvillard.» Durant son mandat communal, il s’était notamment investi dans la réalisation d’un projet de biogaz à partir du lisier de 21 exploitations agricoles dans l’Intyamon.
«J’ai quinze ans d’activité dans le domaine des pompes à chaleur, avec environ 30000 mètres de forage par année dans ce canton. Et je n’ai jamais été confronté à un cas de pollution.» Pour Pascal Moennat, le canton a placé le curseur beaucoup trop haut. Il s’appuie sur une contre-étude menée par Pascal Vinard, géologue spécialiste en géothermie mandaté de Groupe E Connect pour se pencher sur la carte d’admissibilité et les documents qui y ont conduit.


Un modèle, pas une réalité
S’il ne conteste pas le bien-fondé d’une carte d’admissibilité, Pascal Vinard, du bureau Geospace Experts, à Courtepin, est critique face à la méthode utilisée. «Le travail a été bien fait, mais il s’agit d’un travail préliminaire. Les auteurs se basent sur un modèle qui est forcément une simplification de la réalité. Ils le disent d’ailleurs dans leur étude: les endroits sensibles nécessitent davantage d’investigations. Sans ça, on tire avec des boulets sur des mouches.»
Selon le Lacois, le modèle utilisé ne tient pas compte de toutes les données à disposition, notamment celles des sondes géothermiques verticales existantes. «Pour moi, cela pose un problème de transparence. On décrète des interdits sans avoir à les justifier.» En conclusion de son analyse, Pascal Vinard fait plusieurs propositions, notamment la création d’un groupe de travail pluridisciplinaire ou encore l’élaboration d’une carte du potentiel géothermique par zone de profondeur comme elle existe dans d’autres cantons.


Plus de souplesse, S.V.P.
«La position du Service de l’environnement (SEN) avec cette carte est étonnante dans un contexte où l’on doit favoriser les énergies renouvelables et indigènes si on prétend arriver au tournant énergétique voulu», relève encore l’ancien syndic de Grandvillard.
Et il n’est pas le seul à s’étonner. «Le canton a décidé de protéger les eaux sans prendre en considération les autres problèmes», estime Patrice Borcard. Le préfet de la Gruyère évoque, par exemple, les émissions de gaz des chauffages à mazout ou encore les soucis de bruit liés aux pompes à chaleur air-eau.
Les préfets de la Gruyère et de la Singine ont réagi auprès du SEN. Les sondes géothermiques ont également fait l’objet de discussion lors de la dernière conférence des préfets au début mai. «On aimerait que le canton revienne à davantage de souplesse dans l’application, précise Patrice Borcard. Beaucoup de cantons exigent des études supplémentaires ou une surveillance du chantier plutôt que d’exclure toute possibilité d’implanter des sondes.»

 

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«Pour les générations futures»

Depuis la fin des années 1980, près de 15000 sondes géothermiques verticales (SGV) ont été installées dans le canton. Si celui-ci a a publié l’automne dernier une carte d’admissibilité de ces sondes, c’est pour répondre aux exigences de la Loi fédérale sur les eaux. «Fribourg est l’avant-dernier canton à publier sa carte», a précisé Christophe Joerin, nouveau chef du Service de l’environnement, avant de répondre par écrit aux questions de La Gruyère.

Que vise cette carte et quels les critères ont été appliqués pour l’établir?
Christophe Joerin: Son objectif est de protéger les grandes nappes phréatiques qui permettent l’alimentation en eau potable actuelle et future. Ainsi, les SGV sont interdites en présence d’eaux souterraines publiques exploitables, dans les zones et périmètres de protection des eaux souterraines, dans les secteurs avec des phénomènes géologiques problématiques connus – cavités, eau sous pression, gaz. Elles sont également exclues dans les Préalpes fribourgeoises, s’il existe un risque de communication des nappes d’eau superposées et dans les bassins versants de sources d’importance régionale.
L’élaboration de cette carte a été faite en collaboration avec les services de l’Etat concernés par la protection de l’environnement et la production d’énergie. La pesée d’intérêt a été faite à chaque fois que cela a été possible, en application des bases légales fédérales dans le domaine de la protection des eaux.

Le canton a mandaté un seul bureau de géologues basé à Fribourg pour se pencher sur l’ensemble du canton. Pourquoi ne pas avoir sollicité les bureaux locaux par région, puisque ce sont eux qui ont la meilleure connaissance du terrain et du sous-sol?
La carte repose sur les informations collectées notamment lors des inventaires des ressources en eaux souterraines. Ceux-ci ont justement été réalisés par cinq bureaux de géologues sélectionnés en fonction de leurs connaissances locales et régionales. Géoazimut, bureau spécialisé en géothermie et en outils cartographiques, a ensuite été choisi pour valoriser ces informations et construire la carte.

Les communes et les préfectures s'étonnent de ne pas avoir été consultées ou au moins informées avant la publication de cette carte. Que leur répondez-vous?
Le canton est l’autorité compétente pour la préservation des eaux souterraines et des autorisations qui y sont liées. Comme pour l’établissement d’autres données de base et cartes indicatives, par exemple la carte des dangers, l’Etat n’a pas soumis la carte d’admissibilité à un processus de consultation.

La couleur rouge sur la carte signifie-t-elle une non-entrée en matière catégorique?
L’Etat développe actuellement un système qui sera appliqué pendant une période limitée de quelques années, afin d’assurer une phase de transition. Sous certaines conditions, l’implantation de SGV dans des sites fortement bâtis, où de nombreuses sondes sont déjà présentes, pourrait être accordée, moyennant des conditions strictes pour les travaux de forages et l’équipement des SGV.
Dans certains secteurs néanmoins, ceux notamment où l’interdiction découle de la présence d’un aquifère d’importance cantonale, les SGV resteront interdites définitivement.

Un exemple?
La nappe phréatique de Grandvillard qui alimente l’agglomération bulloise, plusieurs autres communes gruériennes et une partie de la ville de Romont en est un. De nouvelles sondes à proximité des trois puits de prélèvement ne sont plus tolérables. D’autant qu’elle peut potentiellement alimenter une population de 100000 habitants.

Pourquoi avoir choisi de privilégier le principe de précaution alors qu'il n'y a apparemment jamais eu d'incident important?
Les eaux souterraines, invisibles en surface, sont un domaine difficile à surveiller. La contamination induite par le forage et la mise en contact des eaux souterraines avec la surface a un effet à long terme, de l’ordre d’une, deux ou trois générations. Dans un contexte de changement climatique et un risque de pénurie en eau douce, les générations futures se réjouiront de notre perspicacité et nous remercierons d’avoir préservé nos ressources en eau. SR

 

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«Le canton est visionnaire»
Parmi les professionnels, beaucoup s’étonnent de la prise de position du canton. Consultés, la Société suisse pour la géothermie et le Groupement professionnel suisse pour les pompes à chaleur soutiennent «moralement» les acteurs locaux. Aucune démarche ne sera cependant entreprise à l’échelle cantonale par ces organisations faîtières: «Nous essayons de trouver une solution au niveau suisse, explique André Freymond, responsable romand de ces deux entités. Notre objectif est de proposer une méthode pour avoir des cartes évolutives plutôt que de voir des solutions figées.»
Reste qu’il se trouve aussi des géologues qui louent les efforts du canton. «Dans beaucoup d’endroits, on construit sur des aquifères dont on aura potentiellement besoin», relève Eric Di Gioia, responsable pour la Suisse romande de la gestion des ressources en eau auprès de CSD ingénieurs. «Fribourg a choisi de protéger ses ressources sans prendre le risque que les sondes n’empêchent l’exploitation future de l’aquifère pour la distribution d’eau potable.»
Le spécialiste précise que les prévisions montrent une hausse potentielle de 20% de la population fribourgeoise à l’horizon 2030. «De plus, les changements climatiques induiront une répartition des pluies différentes au fil de l’année, avec davantage de pluie en hiver et moins de précipitations durant l’été et la fin de l’été. Selon ces scénarios, on aura des épisodes temporaires de sécheresse et les petits aquifères communaux ne pourront pas y faire face. Les choix du canton sont, dans ce sens, visionnaires.» SR

 

 

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