L’insoupçonné album de vie du vendeur de microsillons

| mar, 17. mai. 2016

Dans les années 1980, les Bullois se sont pressés chez Manudisc, l’antre d’Emmanuel Kilchoer. Avant cela, le musicien chanteur avait écumé la balbutiante scène pop-rock romande. A 61 ans, il remonte sur scène, à la Spirale, pour un hommage à Claude Nougaro.

PAR JEAN GODEL

La rengaine est éculée, mais elle prend ici tout son sens: c’est un temps que les moins de trente ans ne peuvent pas connaître. Un temps où Bulle connaissait deux disquaires, Grandjean-Kretz, à la Grand-Rue, et Manudisc, à la rue de la Léchère.
Manudisc, une petite enseigne à l’emballage rose bonbon mais au goût très rock et chanson française, lancée en 1981 par un musicien-chanteur d’à peine 25 ans, Emmanuel Kilchoer, dit Manu. Un Fribourgeois de la Basse-Ville qui, dans les années 1970, a écumé les salles de bal et les rares scènes du canton avec divers groupes pop-rock. Trente-cinq ans plus tard, Manu remonte sur scène. Ce sera, samedi, à la Spirale de Fribourg, pour un tour de chant en hommage à Claude Nougaro (lire ci-dessous). «Sans ambition, juste pour le plaisir de chanter ce poète.»
Aujourd’hui, à 61 ans, il promène sa carcasse abîmée dans les rues de Fribourg, sans jamais se départir de son sourire, prêt à tout, curieux de tout, humblement heureux: «Rien n’est fini. Je suis grand-père et je vis quelque chose de fort: j’ai l’impression que la vie commence!» A la table d’un café italien de Fribourg, où il a ses habitudes, il enclenche, pour La Gruyère, son petit tourne-disque à lui et entame sa pile de souvenirs.


L’enfant de Janny France
Bourgeois de la ville de Fribourg, Emmanuel Kilchoer est né un jour de fête, le 31 décembre 1954, d’une mère chanteuse et d’un père carreleur (Jean-Claude Piller, «un véritable artisan»). Ses parents se séparent lorsqu’il a trois ans. Le gamin va alors vivre chez sa grand-mère.
C’est que sa mère, Gilberte Kilchoer, Janny France de son nom de scène, mène une vie d’artiste à Paris. Quand il a 9 ans, elle vient pourtant le chercher pour le placer dans un pensionnat, porte des Lilas. «Elle tournait avec le grand orchestre de Loulou Legrand. Elle faisait aussi son tour de chant dans des cabarets, entre deux strip-teases. C’était d’une beauté! Dans les années 1960, les gens allaient au spectacle comme à une fête.»
Amoureuse de la chanson française, Janny France puise son inspiration chez Piaf, Greco, mais surtout chez Brel. «Elle m’a emmené voir Jacques Brel à l’Olympia. Je devais avoir 12 ans. Je ne voulais pas aller à un concert de vieux, mais elle m’a forcé. Et là, devant Brel, je suis resté figé.»
Auteure, Gilberte Kilchoer a connu Charles Aznavour. Ayant grandi dans la Basse-Ville de Fribourg, et donc bilingue, elle a aussi écrit des textes pour Udo Jürgens, le crooner autrichien aux 100 millions de disques vendus. «Chaque année, je reçois encore quelques dizaines de francs de la Suisa», s’amuse Emmanuel Kilchoer.


La chambre de bonne
A Paris, le jeune Manu souffre du pensionnat. «Je voyais ma mère le week-end. On vivait dans une chambre de bonne du XVIe, à cent mètres du Trocadéro, en face de chez Brigitte Bardot. Je me souviens du chant des pigeons dans les cours intérieures. On écoutait du Michel Legrand sur le tourne-disque. C’était des années romantiques, un peu Demoiselles de Rochefort…»
En grandissant, Manu change d’arrondissement, découvre le quartier Saint-Michel, et a 13 ans quand Mai 68 éclate: «Je me barrais du pensionnat pour aller voir les manifs.» Dissipé, turbulent, mauvais élève de son propre aveu, il plonge déjà dans la musique, même si sa mère ne s’en rend pas compte et ne le pousse pas à se lancer. «Je crois que j’étais préparé pour faire autre chose de plus artistique, j’étais déjà un peu dans la marge et j’adorais ça! Mon premier 45 tours était Jumpin’ Jack Flash, des Rolling Stones, même si j’ai aussi eu It’s five o’clock, des Aphrodite’s Childs…»


Adolescence bohème
Sa mère absente – elle rencontre un saxophoniste allemand avec qui elle crée un orchestre et tourne en Europe – Manu découvre la vie de bohème: «J’ai fait tellement de conneries… A 16 ans, je fauchais des mobylettes avec des potes et on allait faire des virées nocturnes au bois de Boulogne, pour voir les filles. On ne faisait que passer, mais elles étaient maquillées… C’était comme dans un tableau.»
Un temps, il entreprend un apprentissage chez Molinaro, coiffeur à la place de l’Opéra. «J’y ai shampouiné Sylvie Vartan!» Mais l’essai fait long feu: «On me tournait un peu trop autour, moi qui étais plus rockeur que minet…» L’heure du retour à Fribourg a sonné. Manu a 17 ans.

 

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L’homme qui ne sait que sourire à la vie


Emmanuel Kilchoer entame un apprentissage de cuisinier au réputé Restaurant de la Rose, à Fribourg: «On était 14 en brigade. L’après-midi, on restait pour s’exercer à la sculpture du saindoux dans les frigos. Je me rappelle d’un Saint-Michel terrassant le dragon…» Mais Manu abandonne à trois mois de l’examen final. «Le diplôme ne fait pas l’homme, telle était ma devise…»
C’est alors qu’a lieu une première révélation: l’album In rock, de Deep Purple. «Quelque chose s’est déclenché.» Le goût pour le chant, notamment. Il est auditionné par le Fribourgeois Pascal Descloux qui montait son projet Pop Machine. «Ils voulaient un type pour la sono. Moi, je voulais le micro. Ils m’ont écouté et ont aimé mon timbre.» Une voix haut perchée, à la Sting. La formation joue des reprises de Led Zeppelin ou Jimi Hendrix. «On tournait avec Dom Torche et son orgue Hammond qu’il avait scié en deux pour le transporter.»
Dès 1973, Manu participe à l’aventure de D.I.F. pour Dream in freedom. «Des musiciens fribourgeois à la musique plus perfectionnée, genre rock progressif.» Il vivote, entre extras aux cuisines de l’Eurotel et petits cachets. C’est l’époque de sa deuxième révélation: la découverte de Genesis, période Peter Gabriel.


Bulle, pour changer de vie
Il quitte D.I.F. en 1978, court les bals avec Monglow Combo puis Night Life, un groupe qu’il crée avec des amis. C’était le Fribourg des cafés noirs, des soupes au chou avalées à 4 h, au Buffet de la Gare. A l’été 1979, au retour de vacances, c’est le choc: sa mère tant aimée est morte et enterrée. Il s’installe alors en Gruyère, pour changer de vie. Un peu plus tard, en 1981, il monte Manudisc. «J’avais bossé chez Hullabaloo, à Fribourg, dans l’import US, et chez Foetisch, à Lausanne.»
A Bulle, il se fait vite une clientèle. «J’étais allé me présenter chez “Madame Grandjean-Kretz”. On s’entendait bien: elle, c’était le classique, moi, la pop et la chanson française. On se renvoyait les clients.» Sa mère, déjà, lui avait promis un avenir de commerçant: «C’était au concert de Jacques Brel, à l’Olympia. Tout le monde pleurait, alors je lui ai dit qu’on aurait dû leur vendre des Kleenex.»
A Bulle, Manu a vécu de belles années: «J’ai fait découvrir quantité de styles à mes clients. Je n’ai jamais réalisé de gros bénéfices, mais j’aimais les voir contents. C’est aussi pour ça qu’ils revenaient.» Il ne tarde pas à rencontrer Dominique Rime qui l’associe aux Francomanias. «Des artistes venaient dormir chez moi, à Châtel-sur-Montsalvens. Je vendais les billets au magasin, ceux du Montreux Jazz aussi. J’étais invité partout.»
A la rue de la Léchère, Manu engage régulièrement un jeune étudiant passionné de musique, François Tinguely, dit Fanfan. «Un jour, il m’annonce qu’il allait me faire concurrence. Je lui ai répondu: “Ça tombe bien, je vends Manudisc.”» Fanfan installera l’enseigne aux Galeries 7. C’est le déferlement du CD qui pousse Manu à fermer boutique: «Moi, je jauge le son à mon oreille» rétorque celui pour qui le CD est au microsillon ce que le radiateur électrique est au feu de cheminée.


Père de famille et enseignant
S’ouvre alors une nouvelle période de sa vie, avec des allers-retours entre la France, où il se marie, et Pringy, où il s’installe un temps avec sa famille. Manu se met à la guitare, puis passe – enfin! – un diplôme, en initiation à la musique selon la méthode Edgar Willems. «J’enseignais l’éveil musical dans les écoles et les maisons de la jeunesse et de la culture.» A Romont, aussi, dans une école de musique.
Trois enfants naissent, aujourd’hui âgés de 21 à 27 ans. Après une séparation «en douceur», il s’installe durablement à Fribourg, où il travaille à différents postes et «bricole» de la musique pour lui. Resté très proche de ses enfants, il va régulièrement les voir en France, dans la région de Toulouse.
Et puis il y a eu ce 31 août 2009. De retour de la ville rose, une voiture fonce contre sa moto. Au Puy-en-Velay, à 14 h 30. Choc frontal, mutilations, six mois de rééducation. Et alors? Et alors, rien. Manu sourit toujours: «Je relativise: tant de choses peuvent se passer dans la vie. C’est l’épreuve qui fait grandir.» JnG

 

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Nougaro, au-delà des mots


«Quand j’ai entendu Claude Nougaro pour la première fois, à l’Université de Fribourg en 1978, raconte Emmanuel Kilchoer, j’ai été pris d’amour pour lui, sa façon philosophique, mystique de chanter. De conter, aussi, car Nougaro est un conteur. Sa liberté, son sens du rythme et la justesse de ses mots m’ont complètement conquis. La pluie fait des claquettes… Depuis ça, j’ai arrêté d’écrire des textes: on est au-delà des mots.»
Nougaro-Kilchoer, Manu-Claude: l’hommage inédit du chanteur fribourgeois au musicien-poète, samedi en exclusivité à La Spirale, promet d’être émouvant. Dans la cave à jazz de la Basse-Ville, Emmanuel Kilchoer sera entouré de Livia Marras, Claude Schneider, Mathias Kolly, Meinrad Thalmann et Christophe Gisler. «Nougaro, raconte Manu, je l’ai vu sept ou huit fois en concert, aux Francomanias de Bulle, à Toulouse, mais aussi, il y a bien longtemps, au Capitole de Fribourg, en trio acoustique. Je connais sa fille Cécile. Cet hommage de samedi, c’est un vieux rêve. Avec lui, on touche à la beauté, mais plus encore: à la vérité. Je l’écoute religieusement.» JnG


Emmanuel K. – Hommage à Nougaro. Fribourg, La Spirale, samedi 21 mai, 21 h. Infos sur www.laspirale.ch

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