Une doctoresse placebo

| mar, 31. mai. 2016

Cheffe du service d’oncologie de l’HFR Riaz, Patricia Vuichard quitte aujourd’hui ses fonctions. Celle qui a soigné et sauvé de nombreux habitants du Sud a bien des projets dans sa manche. Portrait d’une sexagénaire dynamique.

Par Sophie Murith

 

Elle incarne le médecin à l’écoute de son patient. Rares sont ceux qui ont placé à ce point la relation au centre de leur pratique, surtout quand elle est aussi technique que l’oncologie. La doctoresse Patricia Vuichard, son franc-parler et son enthousiasme manqueront à ses patients. Elle leur a dit au revoir puisqu’elle quittera, ce soir, ses fonctions de médecin-chef à l’HFR Riaz.

«C’est dingue! Après toutes ces années, je me rends compte que j’ai passé beaucoup de temps au travail. C’est une famille que je laisse, avec mon équipe et mes patients.»

Cette retraite, un peu anticipée, la sexagénaire l’a pourtant bien méritée. Même ses patients le lui ont rappelé. Car, de fait, son activité à temps plein est harassante. «La part administrative est extrêmement prenante. Il faut beaucoup lire pour se tenir au courant. L’oncologie évolue très vite. La tension est forte, notamment en raison de l’utilisation de nouveaux médicaments avec lesquels nous avons peu d’expérience. La pression de l’erreur est là.»

Membre de la Ligue fribourgeoise contre le cancer, du conseil de fondation de la Croix-Rouge fribourgeoise, elle a également participé à la mise sur pied de Palliative Fribourg. Très active donc, même en dehors des murs de l’hôpital. «Dans mon métier, c’est surtout la relation humaine que j’aime. Si mon job s’était uniquement limité à distribuer des chimiothérapies, je serais en burn-out depuis longtemps.»

Depuis toute petite, elle savait qu’elle deviendrait médecin. Sans aucun modèle familial. «On me disait que c’était pour les garçons.» Elle a deux frères aînés. Donc, dans l’ordre des choses, à eux de le devenir. Mais Patricia Vuichard a déjà de la suite dans les idées et modifie sa stratégie. «Je disais donc que je voulais être un garçon pour devenir médecin!»

Au grand désespoir de sa mère, elle exerce sa vocation précoce sur ses poupées, qu’elle ouvre toutes «pour voir comment c’était fait à l’intérieur. Ma mère a dépensé des fortunes pour essayer d’en rafistoler à la clinique des poupées, à Lausanne.»

Coup de pouce du directeur
Patricia Vuichard a grandi en Veveyse et vit toujours à Semsales. «Mon père est décédé quand j’avais 9 ans. Je n’aurais pas dû pouvoir faire des études, car ma mère, dans un premier temps, n’avait pas de travail. Ensuite, elle a passé son CFC de cheffe de gare pour subvenir aux besoins de la famille.»

A une époque où les filles y sont progressivement intégrées, le directeur de l’école secondaire propose à sa mère de faire entrer sa fille dans son établissement. «J’ai été l’une des premières, à Châtel-Saint-Denis.» Ce même directeur l’aide ensuite à poursuivre son cursus à Vevey. Elle étudiera, plus tard, la médecine à Lausanne.

Après avoir rencontré des patients leucémiques, elle décide de se tourner vers l’oncologie. «J’ai eu un premier contact, en 1982, avec l’hôpital de Riaz et le docteur Morard. Il m’avait ensuite proposé un poste de médecin-chef en médecine interne. Il m’a attendue durant ma seconde formation. Je suis arrivée en 1992.» Elle y développe la consultation en oncologie dans le Sud, alors qu’un seul spécialiste se démène dans le canton.

Avec deux infirmières et une armoire à balais pour son flux laminaire, elle commence petit. En 2001, à la naissance de l’Hôpital du Sud fribourgeois, elle ouvre l’unité de soins palliatifs, à Châtel-Saint-Denis. «C’était bien d’accueillir les patients ailleurs que dans les services de médecine aiguë, dans un endroit pour eux, plus tranquille.»

Un petit réseau organisé
Aujourd’hui, avec cinq infirmières, et depuis trois ans avec l’arrivée du Dr Zimmermann, puis de la Dr Demierre-Gutierrez, qui la remplacera, la capacité d’accueil de ce service ambulatoire a augmenté. «Pour les patients, venir faire leur chimio ici, plus près de chez eux, c’est nécessaire. Plus les structures sont petites et plus c’est facile d’être proche des gens, de leurs besoins. Ici, ils ont l’impression d’avoir toujours les mêmes infirmières et rencontrent leur médecin. Nous pouvons aussi compter sur un psycho-oncologue et une diététicienne, la radiologie est juste en dessous et le labo à côté. Nous avons établi un petit réseau où tout le monde se connaît.»

Dans un service où les patients meurent souvent, plus souvent, Patricia Vuichard a choisi le rire comme exutoire. «Parfois, les stagiaires sont choqués par notre humour, qui peut être carrément noir. Cela permet d’évacuer. Mais nous ne rions pas de tout et pas avec tous les patients.»

La nature et les animaux l’ont aussi aidée à maintenir un équilibre tout au long de ces années. «Quand j’arrive à la maison avec une tête comme ça, quand les choses se sont mal passées et qu’il y a eu beaucoup de larmes, je me change et je sors. Je vais raconter tout cela à mes moutons qui sont très empathiques. En rentrant, je suis à nouveau disponible.» La nature comme un sas, donc, pour «pouvoir récupérer sa vie privée».

Une vie privée – et qu’elle veut garder privée – qu’il a souvent fallu sacrifier. «J’ai toujours choisi le patient qui va mal plutôt que le repas entre amis.» Et on ne regrette pas? «Non. Il faut aller de l’avant. Si, sur le moment, cela me paraissait être à faire, c’est que c’était le cas. Les regrets ne servent à rien.»

A force de côtoyer la mort, elle en a moins peur. «Mes patients m’ont appris à aimer plus la vie, à mieux en profiter.» D’expérience, Patricia Vuichard sait que les médecins sont gênés par le cancer. «Les patients qui en souffrent parlent de la mort ouvertement. Les jeunes praticiens ne sont pas préparés à cela.»

Patricia Vuichard en est convaincue, comme le monde médical qui étudie désormais le phénomène: le médecin peut anéantir le moral de son patient comme au contraire stimuler sa positivité. Inutile de dire qu’elle se place dans la catégorie placebo plutôt que nocebo. «Entrer en relation, c’est aussi parler d’autre chose que du cancer. De ses moutons par exemple.»

 

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