«Pour moi, la musique est un moment de corps à corps»

| jeu, 07. jui. 2016

Jusqu’au 16 juillet, le Montreux Jazz Festival célèbre sa cinquantième édition. Pour l’occasion, Arnaud Robert et Salomé Kiner font raconter aux musiciens l’histoire de ce haut lieu de la musique. Rencontre avec le journaliste veveysan Arnaud Robert entre interview et monologue.

PAR CHRISTOPHE DUTOIT

Il y a dix ans, le Montreux Jazz Festival a édité un livre en quatre volumes qui coûtait près de 1000 francs. «Pour le 50e anniversaire, les organisateurs voulaient quelque chose de plus simple et ils sont venus vers moi. J’étais flatté et assez éton-né parce que, même si j’aime beaucoup le festival, je n’ai pas toujours été tendre avec lui dans mes articles.» Sur une terrasse lausannoi-se, Arnaud Robert est intarissable lorsqu’il s’agit de causer de 50 summers of music, dont il est le principal auteur. «Ils ne voulaient pas d’un livre qui se résume à un dithyrambe… Du coup, j’ai eu envie de raconter une sorte d’histoire de la musique à travers cinquante ans de festival.» Le journaliste, que l’on entend sur La Première et que l’on lit dans Le Temps, se souvient alors d’un bouquin de deux critiques américains, Hear me talkin’ to ya, écrit par Nat Hentoff et Nat Shapiro en 1955. Tous les pionniers du jazz (Louis Armstrong, Charlie Parker et consorts) y racontaient avec leurs mots l’histoire du jazz. Avec Salomé Kiner, il décide alors de suivre cette voie.

Comment s’est déroulé le choix des rencontres?
Arnaud Robert. On voulait faire parler des artistes et des figures qui ont marqué l’histoire de Montreux. Evidemment, ça complique un peu les choses pour un festival dont certains acteurs majeurs – Nina Simone, Miles Davis, BB King – sont morts. Sans compter David Bowie et Prince, que nous avions également sollicités. Nous avons dressé une liste de près de 200 personnalités. Je souhaitais Sting, par exemple, parce qu’il a quelque chose d’essentiel à raconter. Nous sommes allés chez lui, dans son énorme appartement sur Central Park, avec un très grand tableau de Basquiat, très jazz. Tout de suite, il est parti sur Gil Evans, dont il était un disciple. Pour lui, la présence de Miles Davis dans l’histoire de Montreux joue beaucoup. Pour de nombreux musiciens pop, le passé jazz du festival rehausse l’exigence. Prince est entré en scène en jouant des standards de La Nouvelle-Orléans, Stevie Wonder a joué du Duke Ellington seul au piano.

Les musiciens ont souvent profité de leur présence à Montreux pour donner un concert spécial, parfois hors norme…
L’industrie musicale est aujourd’hui beaucoup plus formatée. A l’époque, Dizzy Gillespie restait plusieurs jours à Montreux, les photographes avaient accès à lui, ils l’ont saisi lorsqu’il faisait sa gymnastique. Ce serait très difficile aujourd’hui. L’accès aux artistes est plus compliqué. Mais, pour certains musiciens, Montreux reste un enjeu. Benjamin Booker par exemple, qui connaissait parfaitement l’histoire du festival, a été déçu par un public qui ne comprenait pas les références qu’il faisait à Nina Simone. L’ambiance de la salle est très importante pour l’artiste. Booker jouait en première partie de Lenny Kravitz et le public n’était donc pas acquis à un jeune blues-rocker de La Nouvelle-Orléans. Ce genre de grands écarts, d’attentes déçues, fait aussi partie de la mythologie d’un festival. Booker a fini par adresser un doigt d’honneur à des spectateurs qui ne percevaient pas toujours ce qui leur arrivait.

A vos yeux, quels sont les moments clés de l’histoire du festival?
Par exemple, Nina Simone en 1976, avec ce moment incroyable où elle demande à un spectateur de s’asseoir. Elle revient d’Afrique, elle vit en Suisse, elle est fragilisée et, pour plein de bonnes raisons, elle est en colère. Autre souvenir: Les McCann et Eddie Harris enregistrent en 1969 une jam invraisemblable qui devient Swiss movement, un des albums les plus vendus de l’histoire du jazz. J’ai rencontré McCann chez lui à Los Angeles. Il a subi plusieurs attaques, il était étendu sur son lit. Mais quand il raconte son histoire, ses yeux s’allument. C’est aussi un moment clé du festival. Il ne faut pas oublier que Montreux est aussi un lieu de transmission d’une histoire orale.

«Low» en entier
Sur la terrasse du Riponne, on se plaît à écouter Arnaud Robert faire revivre «son» Montreux. A ses doigts, les cigaret-tes se consument toutes seules tant il est pris dans son évocation. Il poursuit.
«J’ai commencé à travailler pour La Presse Riviera-Chablais à l’âge de 16 ans. C’était extraordinaire, je découvrais le jazz en même temps que j’écrivais sur cette musique. Un des concerts les plus marquants auxquels j’ai assisté fut celui de David Bowie en 2002. Un moment de très haute tenue, extrêmement musical, qui cassait la logique de la tournée lors-qu’il a repris l’album Low en entier. Une partie du public a eu l’impression de vivre un truc de fou. Mais certains sont également partis. Pas mal de gens vont à Montreux pour dire: “J’y étais.” Pour eux, Low était peut-être trop complexe. La salle se vidait et il ne restait plus que ceux qui avaient vraiment envie d’être là. C’était unique.


Nobs et le terroir
»Il y a des manques gigantesques dans ce livre, mais c’est assumé d’emblée. On a bataillé pour avoir Prince, Stevie Wonder, Aretha Franklin… Il manque beaucoup de blues. Le livre vit aussi par ses ombres. Je voulais faire un por-trait de Claude Nobs par la voix de Frédy Girardet. Ce sont deux personnalités immenses, dont la vision, localement, a été un peu méprisée au départ. Les deux ont eu besoin de l’extérieur pour être reconnus; Troisgros et Bocuse pour Girardet, les frères Ertegun du label Atlantic pour Nobs. Dans les deux cas, le terroir a commencé par les prendre de haut, mais ils y sont restés profondément attachés. Nobs était si fier de servir telle truite pêchée dans telle rivière vaudoise. Pour bien le comprendre, il faut étudier la dynamique qui s’opérait entre son côté très international et l’attachement inconditionnel au lieu qui l’a vu naître.

Live irremplaçable
»Montreux a été visionnaire dans l’idée d’enregistrer et de filmer tous les concerts. Et donc de participer au mouvement général de la dématérialisation. Mais surtout, le festival est resté un lieu de confrontation, de corps à corps avec la musique. Ce qui va presque à l’encontre de l’époque. Pour moi, la musique est un corps à corps. Je suis ému par les gestes de Prince, par ceux de Randy Weston. Comme beaucoup, j’ai vu ce fameux concert de Nina Simone en DVD, mais je sais que cela n’a rien à voir d’y avoir assisté. Les spectateurs devaient être terrorisés. J’ai eu la chance de voir Prince lors de sa jam au Montreux Jazz Café en 2007. On a attendu sans y croire jusqu’à 4 h du matin. J’étais à deux doigts de rentrer. Puis il est arrivé et il a joué quarante-cinq minutes face à nous. Ça, c’est irremplaçable.»

 

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Précieuse ode à la musique


Pas facile de consacrer un livre à un festival qui fête son demi-siècle, qui a vu passer autant de légendes et qui a marqué à ce point les esprits du public et des musiciens. Sur les 400 pages de 50 summers of music, Arnaud Robert et Salomé Kiner réussissent le pari de rendre leur somme à la fois pertinente et très digeste. Leurs courts textes restituent le nectar des prestigieuses rencontres enregistrées depuis l’an dernier. Parmi la septantaine de témoignages, on se délecte des souvenirs de George Benson, Quincy Jones, Youssoupha, Rickie Lee Jones, Jose Barrense-Dias, Lisa Simone (la fille de Nina Simone) ou Gail Ann Dorsey, la bassiste de David Bowie. Tous racontent leur lien à cette grande histoire et forment un kaléidoscope bariolé des plus éclairants. Ces récits sont accompagnés d’une iconographie foisonnante, élaborée par Cecilia Suarez, qui met en lumière aussi bien les débuts chaotiques du Montreux Jazz Festival que les concerts les plus récents. Une précieuse ode à la musique et un hommage à l’un de ses centres de gravité, situé à trente kilomètres à peine de chez nous… CD

Arnaud Robert et Salomé Kiner, 50 summers of music, Montreux Jazz Festival / Editions Textuel, 400 pages

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