Esther Maria Jungo ou l’art du questionnement

| jeu, 07. jui. 2016

L’exposition actuelle est la dernière concoctée pour le Musée du papier peint par Esther Maria Jungo. Après presque deux ans de collaboration, la commissaire indépendante poursuivra sa route, pavée de points d’interrogation, loin du château de Mézières.

PAR SOPHIE MURITH

«Oh! Regardez, un âne à queue de poisson!» Elle a appris à observer grâce à ses études d’histoire de l’art et d’architecture, Esther Maria Jungo. Alors quand on demande à la commissaire, indépendante, des dernières expositions du Musée du papier peint, à Mézières, de lever la tête pour lui tirer le portrait, rien ne lui échappe des décors qui l’entourent dans sa ville de Fribourg.
Depuis près de deux ans, elle orchestre le dialogue des murs du château avec des objets d’art hétéroclites. Elle y mêle nature, livres, objets du XVIIe au XXe siècle, pour qu’ils résonnent en chœur avec les papiers peints, mais aussi avec l’actualité et la société.
Une alchimie fragile, mais puissante, qui aura dynamisé l’institution pour un temps. «Je pose des questions contemporaines sur notre passé et notre présent à travers des objets.» De quoi trouver à mieux se comprendre.
Cette collaboration prendra pourtant fin avec l’exposition en cours, visible jusqu’au 11 septembre. Un successeur à l’administratrice, Evelyne Tissot, qui prendra sa retraite, entrera alors en fonction et se chargera aussi des expositions. Le poste a été mis au concours. «Le nouveau président de la Fondation Edith Moret veut repenser le musée. J’espère que le jardin continuera de vivre.» Elle avait insisté pour lui redonner vie à son arrivée.
Sa participation au collectif Charlatan, dont elle est un membre fondateur, lui avait ouvert les portes de Mézières. «J’y suis venue, car c’était un paradis qui ne vivait pas. Tous les musées monographiques doivent mener cette lutte. En plus, l’institution est toute jeune, elle doit encore s’enraciner dans le paysage des musées suisses.» Un travail de longue haleine.


Un choix difficile
Elle dit aussi qu’elle a appris à réfléchir grâce à son cursus en anthropologie et en ethnologie. «L’importance de l’art pour l’homme m’a questionnée. Il faut être passionné pour en vivre. C’est un choix difficile.» Et pourtant une nécessité pour l’homme. Une nécessité dont est aujourd’hui convaincue Esther Maria Jungo.
«L’art n’est pas à côté de l’homme, chaque culture connaît cet impératif de création pour comprendre le monde qui l’entoure, le supporter, le transcender. C’est une nourriture du quotidien, comme l’eau pour les fleurs, qu’on ne peut pas biffer pour faire des économies.»


Partie à Berne et revenue
Singinoise d’origine – «avec un nom pareil» – née en 1962 à Lucerne, elle suit ses écoles à Fribourg avant de quitter la ville pour mener ses études à Berne. «J’ai toujours porté l’histoire de l’art dans mon cœur. La faculté de Fribourg était davantage tournée vers le Moyen-Age, même si Michel Ritter est pour moi l’un des plus grands curateurs pour l’art contemporain. Pour étudier l’art moderne et contemporain, je suis partie à Berne.» Elle reviendra à Fribourg, dix-sept ans plus tard, à 36 ans. Un pied à terre parfait pour étoiler d’est en ouest, pour évoluer dans un environnement bilingue.
«Même si j’y revenais souvent avant de m’y établir, j’avais oublié qu’on pense différemment à Fribourg qu’ailleurs. En se souvenant du passé mondain de la ville, on se demande d’où lui vient ce petit esprit conservateur.» Elle y voit malgré tout un bon côté. «Sans lui et s’il y avait eu plus de fric au XIXe et XXe siècle, jamais le patrimoine n’aurait pu être aussi bien conservé.»
Lorsqu’elle monte une exposition, Esther Maria Jungo tient à raconter des histoires. La première, c’était en 1993. Elle attendra 2014 pour mettre en scène, dans une exposition à Altdorf, les conclusions de son questionnement sur la force de l’art. «Personnellement, lorsque j’entre dans un lieu, j’aime être fascinée.» Sensible à la stimulation visuelle et auditive, elle mène sa démarche de l’intuitif à l’intellectuel. «Il faut repenser l’objet d’art autonome dans le white cube. Il est trop centré sur lui-même.» A Mézières, même si tout est compliqué à installer, le lieu offre un échange, donne une dimension supplémentaire à l’œuvre, appréciés par les artistes. «Durant des années, j’ai beaucoup aimé sortir du contexte, mettre l’art dans l’espace public pour le penser autrement.»
Entre autres, puisqu’elle a aussi travaillé pour diverses fondations, le Kunstmuseum et la Kunsthalle à Berne, pour l’Expo 02, comme curatrice indépendante ou a créé une boîte de communication pour mettre la culture en avant, à Zurich.


Perte de savoirs
«Je suis fascinée par l’art populaire et l’artisanat aussi. J’ai beaucoup de respect pour l’artisan.» Un respect qui nourrit son questionnement. «Je me demande qui a fait cet objet, comment il l’a fait? Dans quel contexte? Comment a-t-il pu faire quelque chose d’aussi parfait?» Un respect qui se départit de toute nostalgie, bien qu’elle constate la perte de certains savoirs. «Les écoles d’art ne conservent que rarement la pratique de l’atelier.» Dommage, là aussi, l’alchimie était à l’œuvre.

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