Un Gruérien sur le pont

| sam, 01. oct. 2016

Ingénieur bullois de 34 ans, Arnaud Dorthe a travaillé trois ans sur le pont Yavuz Sultan Selim, un ouvrage colossal inauguré à Istanbul en août dernier. Récit d’une expérience hors norme.

PAR YANN GUERCHANIK

Pour appréhender ce gigantisme, il faut sortir la grande échelle. Ou comparer l’incomparable. D’un côté, le pont de la Poya. Sa portée centrale de 196 m, une longueur totale de 852 m, deux mâts qui culminent à 110 m en partant de la Sarine, trois voies de circulation, un coût de 210 millions, six ans de travaux et des premières études qui remontent à 1959. Bon nombre de Fribourgeois pensaient qu’ils ne le verraient pas de leur vivant.
De l’autre côté, le pont Yavuz Sultan Selim, le troisième sur le Bosphore, inauguré à Istanbul il y a un mois. Le pont des records. La plus longue portée de tablier haubané au monde avec 1408 m, le plus large tablier avec 59, 50 m, une longueur de 2164 m, huit voies autoroutières et deux voies ferrées, une facture à 900 millions de dollars, des pylônes plus hauts que la tour Eiffel. Le tout en moins de quatre ans, du premier coup de crayon au couper de ruban.
Entre les deux, Arnaud Dorthe et ses 190 cm. Yeux clairs, regard prévenant, le Bullois de 34 ans s’est retrouvé au cœur des événements. Pendant près de trois ans, il a travaillé sur ce chantier monstre, ingénieur sur site chargé de la coordination au nom du bureau genevois qui a conçu l’ouvrage. Car derrière le colosse turc, il y a les Suisses de chez T-Ingénierie.
Ils en ont imaginé la structure, la méthode de construction. Tandis que le codirecteur Jean-François Klein s’est encore chargé de sa conception en s’associant les services du Français Michel Virlogeux, un expert en la matière qui a notamment travaillé sur le viaduc de Millau.
«Un ouvrage de ce type doit accomplir une telle performance qu’on ne dissocie pas la technique du design, explique Arnaud Dorthe. Mais c’est sans doute sur la qualité esthétique que nous avons fait la différence par rapport à nos concurrents. Le président voulait quelque chose qui en jette.»
Le président? Recep Tayyip Erdogan lui-même. Du premier dessinateur au dernier chef de chantier, tout le monde sait qu’il plane au-dessus de chaque décision. Pour faire du pharaonique en un temps record, on garde la mainmise, on commande en maître.


«Une sacrée claque»
«Nous étions cinq ou six à plancher sur le concours, tout cela apparaissait un peu comme un mirage. On devait composer avec un tel ordre de grandeur! Imaginez qu’en son centre le pont se déforme sous la charge selon une variation de quelques mètres. Sur les éléments que je dimensionne habituellement, on parle de quelques millimètres.»
Le projet arrive à point nommé pour Arnaud Dorthe. En 2013, cela fait trois ans qu’il bosse à Genève, il s’impatiente. Petit retour en arrière: Arnaud décroche son bac au Collège du Sud et se lance dans le chapitre suivant sans plan de carrière. Rêve d’eau, de ciel, d’ailleurs.
Enfant, il a vécu deux ans à Brisbane, en Australie. Son père avait décroché une bourse pour accomplir un master en génie civil… en ouvrage d’art précisément. Toute la famille avait suivi. Aîné de quatre garçons, Arnaud a grandi dans une famille très soudée: «Aujourd’hui encore, nous partons en vacances tous ensemble, surfer au Portugal ou en Indonésie.»
L’esprit ouvert depuis qu’il est gosse, Arnaud a du vent sous les semelles. «Mes parents m’ont mis à l’aise avec le monde.» Une expérience à l’étranger le tenterait bien.
Mais il s’essaie d’abord à la surveillance de l’espace aérien chez Skyguide, avant de rejoindre les bancs de l’EPFL l’année suivante. Il finit par trouver sa rampe de lancement à l’HES à Fribourg, en ingénierie civile. Sur les traces de son père Jacques Dorthe, qui possède un bureau à Bulle.
L’avenir se précise. «Mon diplôme d’ingénieur en poche, j’ai demandé à mon père si ça valait la peine que j’envoie des CV. On s’entendait tellement bien que je me voyais travailler pour lui. Même si on n’en avait jamais vraiment parlé.»
Arnaud tombe de haut: «Il m’a dit que c’était exclu! Qu’il ne voulait pas que je me confine au monde qu’il avait créé.» Le papa ne ferme pas complètement la porte de son bureau, mais le fils est prié d’aller voir ailleurs avant d’y entrer. «J’ai pris une sacrée claque.»


Un opéra polyphonique
T-Ingénierie, qui travaille à l’international, semble tout indiqué. Arnaud y décroche un job et prend le train pour Genève chaque jour de la semaine. Quitte à rester en Suisse, autant rester dans la région qui lui est chère. Une fenêtre sur l’étranger s’ouvre enfin: «On a gagné le concours et je suis parti trois jours après.»
Les cinq premiers mois sont difficiles. «Je vivais à l’hôtel où l’on n’est jamais chez soi. Sur le plan professionnel, je devais définir mon rôle auprès des autres, mais aussi le comprendre moi-même.» Il faut s’imaginer un chantier comme une ville. L’ingénieur gruérien gère le dimensionnement du pont en collaboration avec les Portugais de Grid, les Belges de Greisch, les Italiens de Lombardi, les Coréens d’Envico, les Turcs de Temelsu. Le maître d’ouvrage est un consortium italo-turc, le constructeur un conglomérat sud-coréen.
Dans cet opéra polyphonique, Arnaud Dorthe joue tantôt les facilitateurs, tantôt les empêcheurs de tourner en rond. Il contrôle, identifie les problèmes, ébauche des solutions. Des pylônes au massif d’ancrage, en passant par les pilettes de support, tout y passe. Le Gruérien est le représentant sur place de la design team. Un opérateur multitâche qui règle ce qu’on ne peut pas régler à coups de téléphone.
Au début, il bosse six jours sur sept. Ses yeux ne quittent pas le chantier. Puis les choses s’organisent, il accueille un collègue turc en renfort, il sort la tête de l’eau. Bientôt il s’immerge dans la ville et sa culture, il découvre le pays et ses habitants. Arnaud rencontre Meltem, une Stambouliote qui deviendra sa femme. Leurs familles se réunissent pour un mariage sur les rives du Bosphore.
Le 26 août dernier, au moment de l’inauguration, Arnaud Dorthe était déjà reparti. Les ingénieurs sont des hommes de l’ombre. «Ce fut une expérience incroyable, dont il a fallu accepter la fin. Vous devez vous faire à l’idée que vous ne ferez probablement plus rien d’aussi grand.» Rien d’insurmontable pour Arnaud. Il a le cœur bien attaché et jongle facilement avec ses émotions.
Depuis, il a poussé une seconde fois la porte du bureau de son père, qui lui a ouvert grand les bras. Arnaud s’est réinstallé à Bulle. Avec Meltem qui parvient à accomplir à distance une partie de son travail de manager. Le couple se rend souvent à Istanbul. Entre la Suisse et la Turquie, Arnaud a dessiné un pont bien plus grand.

 

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La pointe de l’iceberg


Entre une vague d’attentats attribués au PKK et à l’Etat islamique, une tentative de coup d’Etat et le début de l’intervention armée en Syrie, le troisième pont sur le Bosphore a été inauguré dans une Turquie très agitée. Le pont lui-même remue son lot d’inquiétudes et de consternation.
A commencer par la question environnementale. D’aucuns disent que les enquêtes d’impact ont été reléguées aux oubliettes. Censé soulager le trafic à Istanbul, le pont permettra à la métropole tentaculaire de s’étendre vers la mer Noire. Car ce pont, c’est aussi une nouvelle autoroute de 257 kilomètres. Et forcément, une voie ouverte à la spéculation immobilière. Les militants écologistes craignent le pire. Le pont et l’autoroute s’étendent en effet dans les forêts du nord de la ville, le «poumon vert» d’Istanbul.
«C’est quelque chose avec laquelle, j’étais mal à l’aise», avoue Arnaud Dorthe. Un cas de conscience qui ne pèse pas lourd face à une machine que rien ne semble arrêter. Aussi grand soit-il, le pont Yavuz Sultan Selim n’est que la pointe de l’iceberg. Il fait partie d’un ensemble de projets titanesques de plus de 40 milliards de dollars voulu par le président Erdogan. Parmi lesquels figurent un nouvel aéroport géant et un canal de la mer Noire à la mer de Marmara. YG

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