Les clubs services demeurent des bastions masculins

| jeu, 17. nov. 2016

Depuis bientôt trente ans, les femmes sont admises au sein du Rotary club et du Lions club. Sur le papier. Au niveau mondial, le Rotary compte aujourd’hui 20% de femmes. Elles sont 25% au Lions club. Si les clubs masculins peinent à s’ouvrir aux femmes, des clubs féminins n’envisagent pas de s’ouvrir aux hommes.

Par Priska Rauber et Sophie Roulin

Si les associations faîtières du Lions club et du Rotary club ont décidé d’admettre les femmes il y a presque trente ans (1987 pour le Lions et 1989 pour le Rotary), les entités locales peinent encore à se conformer à cette directive. A l’image du Rotary club de Bulle, bastion masculin, qui a récemment ouvert la discussion sur son éventuelle ouverture à la mixité. A la majorité des membres présents, l’assemblée a finalement décidé de rester entre hommes.

Les arguments évoqués? «Tout ce que je peux dire, c’est que c’est trop tôt pour l’instant», indique le président actuel Pierre-Yves Binz. Gouverneur du District 1990 du Rotary, qui englobe les clubs de Suisse romande, du canton de Berne et du Haut-Valais, Gérard Beuchat n’est pas surpris de cette décision: «Si le club n’a pas démarré comme une entité mixte, une transition est difficile. Les habitudes d’un club d’hommes font qu’ils ont envie de se retrouver entre hommes.»

Autre frein, pour Gérard Beuchat: si un club masculin décide de devenir mixte, il faudrait qu’il puisse accueillir au moins cinq ou six femmes en même temps. «Or, on peine à trouver des membres, hommes ou femmes. Les réalités professionnelles et familiales font que les gens ont moins de temps pour du bénévolat.» Reste
que les nouvelles entités qui se créent actuellement sont mixtes. «Les directives voudraient que l’effectif d’un nouveau club approche de l’équilibre entre hommes et femmes. Cela reste difficile.»

Reflet de la société
Le District 1990 du Rotary compte 75 clubs, qui représentent 4500 membres. Quinze entités sont encore exclusivement masculines, indique le gouverneur. La part des femmes s’élève à 10%. «Au niveau mondial, ce taux monte à 20%, ajoute Gérard Beuchat. Il existe encore une bonne marge de progression puisque l’objectif du Rotary club est d’être un reflet de la société.»

Des mesures de rétorsion envers les bastions masculins existent-elles? «Non, il n’y a pas d’ingérence dans la vie propre à chaque club», répond le gouverneur. Qui relève encore que certains clubs masculins trouvent une échappatoire en parrainant la création de nouveaux clubs mixtes dans leur région.

La volonté d’accroître ses membres féminins est aussi clairement affichée du côté du Lions club international. «Au niveau mondial, l’association vient d’annoncer son ambition de voir 50% de ses nouveaux membres être des femmes», indique Ursina Boulgaris, gouverneure du District 102 west – qui couvre le même territoire que le District 1990 du Rotary. Pour l’heure, l’organisation compte 25% de femmes au niveau international. En Suisse, elles viennent de passer le cap des 10%.

Aucune ingérence
«Actuellement, quand de nouveaux clubs se créent, ils sont mixtes», ajoute Ursina Boulgaris. Des incitations à la mixité existent au niveau international. Les gouverneurs peuvent donner des impulsions. «Mais les statuts sont propres à chaque club et aucune ingérence n’est faite à ce niveau-là. Qu’un club masculin devienne mixte n’est pas forcément idéal. Il faut non seulement une volonté de départ, mais aussi une large acceptation. L’unanimité est rare alors que, ensuite, tous les membres doivent accueillir ces nouvelles présences féminines.»

A Châtel-Saint-Denis, le Rotary a sauté le pas de la mixité il y a cinq ans. Annick Vauthey fut la première a y être intronisée. Alors formellement contre cette ouverture aux femmes, deux membres ont démissionné. «Ces clubs sont, ma foi, assez machos! confie l’intéressée. Mais il faut dire qu’on leur prend beaucoup, à ces messieurs, qui vivent socialement de grands changements.»

Naturellement, elle ne fut pas dans le secret des dieux, associée aux débats, mais elle a cru comprendre la crainte majeure des rotariens: «Que l’arrivée des femmes crée des ennuis. La jalousie d’autres femmes, ou qu’elles compliquent les choses… Or, je ne crois pas que le club regrette aujourd’hui de nous y avoir laissées entrer. Une deuxième femme a d’ailleurs été intronisée.»
La gent féminine a désormais sa place dans l’économie, donc au Rotary. Annick Vauthey y a amené ses compétences, ses idées, son enthousiasme, son propre réseau. «Je n’ai senti aucune animosité de la part des autres membres, au contraire. Je m’y plais beaucoup.» Elle relève par contre un degré d’exigence plus élevé lors de la sélection d’une femme à introniser. Par rapport à son nombre de diplômes? «A sa capacité à ne pas créer de problèmes, surtout! Mais il faut que les mentalités évoluent encore un peu, cela va sans doute passer dans quelques années.»

Evolution générationnelle
Membre du Rotary club Fribourg cité, club mixte dès sa fondation, la sociologue Mallory Schneuwly Purdie relève une différence entre les générations face à l’intégration de femmes. Elle ne s’est néanmoins pas penchée scientifiquement sur la question. «On sent une crispation chez les anciens, ceux qui appartiennent à la génération qui n’a pas appris à communiquer sur un mode professionnel avec des femmes, ceux qui n’ont pas connu de femmes cadres.»

La sociologue relève également la difficulté à recruter des femmes. «Il existe une volonté de ne pas multiplier les représentants d’un même métier au sein d’un club. Cependant, les professions demeurent très «genrées». Quand un club compte déjà une médecin, une avocate, une spécialiste de la communication, la tâche se complique.»

Pour Ursina Boulgaris, les femmes déjà actives au sein de clubs services doivent aussi montrer la voie. Sur les quatre districts que compte le Lions club à l’échelle suisse, deux sont gouvernés par des femmes. «Ça montre un bon dynamisme de la présence féminine, qui en incitera d’autres à nous rejoindre, j’espère.»

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Apolitiques, philanthropiques

Lions club, Rotary, Kiwanis, Soroptimist ou Inner Wheel, autant de «clubs services». Un terme générique, un brin énigmatique, qui sonne comme une société secrète, où se réunissent des notables fumant le cigare, réseautant pour faire fructifier leurs affaires. Or, pas exactement. Les clubs services font référence aux valeurs altruistes sur lesquelles ils ont été fondés. Ils se revendiquent apolitiques et areligieux, avec pour but de mener des actions caritatives et éducatives, soit par eux-mêmes, soit en finançant d’autres associations. Le plus ancien club service, le Rotary, est né en 1905.

Sur sa page web, l’organisation rappelle que le Rotary a vu le jour à Chicago quand Paul Harris, avocat, tint la première réunion en compagnie de trois amis. A l’origine, son idée était de promouvoir la solidarité entre hommes d’affaires, dans une ville où régnait alors la corruption, la criminalité et Al Capone. En réaction, la notion d’action humanitaire vint se greffer sur celle de réseau avec la devise, «servir d’abord». Non loin, en 1917, un autre notable de Chicago, Melvin Jones, emmena plusieurs membres de son cercle d’affaires dans une aventure similaire. C’est le début du Lions club, acronyme de Liberty, Intelligence, Our Nation’s Safety (liberté et intelligence sont la sécurité de notre nation). Et sa devise: «Nous servons».

Le Lions et le Rotary ont depuis essaimé dans le monde entier et fait des petits. Aujourd’hui, le premier compte 1,4 million de membres, 1,2 million pour le Rotary, 600000 pour le Kiwanis, 80000 pour les Soroptimist. Mais n’y entre pas qui veut. Il faut être introduit par un parrain et accepté par ses membres. Les clubs ont chacun un cheval de bataille principal: programmes éducatifs et d’éradication de la polio pour le Rotary, en faveur des aveugles pour le Lions club, de l’enfance pour le Kiwanis, des femmes pour les Soroptimist, une organisation par ailleurs exclusivement féminine, fondée en Californie en 1921. Comme les Zonta et les Inner Wheel. Ce dernier est composé des épouses de rotariens. N’y entrent donc que les «femmes de», parce qu’elles sont «femmes de».

Quant à l’ouverture aux femmes des Rotary clubs, elle est le fait d’une décision de justice. L’histoire commence en 1950, avec un projet d’amendement lancé par un club indien, demandant le retrait du mot «homme» des statuts types. Refus. Suivent d’autres projets, d’autres refus. En 1977, le Rotary de Duarte, en Californie, accepte des femmes. Il est radié par la faîtière, le Rotary international. Les recours se soldent par le verdict de la Cour suprême, en 1987, stipulant que les clubs ne pouvaient faire de la discrimination sexuelle lors des recrutements
 

La clause réservant uniquement l’accès des clubs aux hommes est supprimée en 1989.

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Et les femmes dans tout ça…
Si les Lions, Rotary, Kiwanis et autres clubs ont longtemps été des bastions masculins, il existe aussi des clubs exclusivement féminins. C’est le cas des Soroptimist qui disposent d’une entité en Gruyère. Sont-elles prêtes à la mixité? «La question ne s’est jamais posée, répond Nadine Gobet, présidente sortante. Les statuts au niveau international précisent que nous sommes un club de femmes. La mixité ne semble pas envisageable.» La présidente du mouvement à l’échelon suisse, Eleonore Perrier, confirme: «On ne parle pas d’un tel changement. Nous sommes une ONG accréditée auprès de l’ONU qui œuvre pour la cause féminine. Nos actions soutiennent notamment l’éducation des filles ou la formation des jeunes mères.» Une féminité assumée, donc, et même revendiquée.

De son côté, le Lions club Fribourg Nuithonie,fondé en 2000, a choisi d’être exclusivement féminin. «A ce moment-là, la mixité n’était pas encore entrée dans les mœurs, explique Brigitte Pasquier, présidente actuelle et membre fondateur. Il n’existait encore aucun Lions club mixte en Suisse. Nous-mêmes avons été parrainées par un club masculin qui ne souhaitait pas passer à la mixité.» Avec les années, ce côté exclusivement féminin est-il remis en cause? «On n’en a jamais parlé, répond la Riazoise. D’autres clubs mixtes sont apparus dans le canton. Une de nos membres a d’ailleurs choisi d’être transférée vers une structure mixte. Il y a des étapes à passer et je pense que ce n’est pas facile de s’ouvrir à la mixité pour un club fondé comme une entité exclusivement masculine ou féminine.»

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