Sortir du nucléaire, mais quand?

| sam, 12. nov. 2016

L’initiative «Pour une sortie programmée de l’énergie nucléaire» veut fermer les cinq réacteurs suisses pour des raisons de sécurité. Ils seraient débranchés en 2017, 2024 et 2029. On miserait ensuite sur les économies d’énergie et les énergies renouvelables. Pour le Conseil fédéral et le Parlement, opposés, c’est trop tôt.

Par Jean Godel

 

Pour le nouveau député vert bullois Nicolas Pasquier, le renouvelable peut remplacer le nucléaire.

Pourquoi débrancher le nucléaire si c’est pour importer de l’électricité «sale»?
Nicolas Pasquier. Il y a surproduction en Europe, ce qui permet de choisir ce que l’on importe. Avec un infime surcoût, on peut signer avec un producteur de renouvelable. Nous importons déjà du courant puisque Leibstadt, la plus puissante de nos centrales, et Beznau I sont à l’arrêt, ce qui nous prive de 46% de l’électricité nucléaire. En cas de oui, l’arrêt, en 2017, de Beznau I et II ainsi que de Mühleberg nous priverait de seulement 33% de l’électricité nucléaire.

Importer du courant dès 2017, ce n’est pas encore produire du courant renouvelable en Suisse…
Ce ne serait qu’une solution transitoire. Le but est de débloquer le plus vite possible les 40000 projets renouvelables en attente de rétribution à prix coûtant et dont la production totale couvrirait largement celle des trois centrales que nous devrions débrancher en 2017. La Belgique avance quatre ou cinq fois plus vite que la Suisse en matière de déploiement des énergies renouvelables, l’Allemagne sept à dix fois plus vite. Or, pour couvrir à temps la production de nos cinq centrales, il ne faudrait avancer «que» trois fois plus vite qu’aujourd’hui. Pas insurmontable.

Vous pouvez donc garantir que débrancher trois réacteurs dès 2017 ne provoquera aucun chaos?
Oui. La preuve: nous passerons déjà l’hiver prochain avec Leibstadt et Beznau I à l’arrêt.

Pour autant que nos voisins soient disposés à nous vendre de l’électricité…
Oui, mais la surcapacité de production en Europe est trente fois supérieure à celle de toutes nos centrales nucléaires. Il y a donc de la marge. A ce jour, 21 réacteurs français sont à l’arrêt (sans black-out). Or la France va en redémarrer bientôt. Par ailleurs, en Europe, le gaz, qui produit bien moins de CO2 et de particules fines que le charbon, est facilement mobilisable pour ajuster la production. Sans oublier que la Suisse dispose d’un socle de 60% d’hydroélectricité…

Il manque les capacités de transport et de transformation de l’électricité que nous importerons…
Peut-être pour 2029, mais pas pour 2016 puisque nous importons en ce moment les 46% d’électricité nucléaire qui manquent avec l’arrêt de Beznau I et Leibstadt. Le réseau est suffisant. Et j’imagine qu’en douze ans il sera possible de réaliser les aménagements nécessaires.

Les dédommagements en cas d’arrêt rapide des centrales coûteront cher aux contribuables…
Pour prétendre à des dédommagements, il faut déjà pouvoir prouver une capacité de revenus. Or, vu la surproduction en Europe, les prix resteront bas ces prochaines années et les centrales suisses continueront à générer des pertes. Donc, aucune raison de dédommager leurs exploitants. Et puis, on l’a appris ce week-end, les exploitants ont essayé de vendre leurs centrales nucléaires à EDF pour un franc symbolique. Or, ils n’ont pas trouvé preneur! Quelle est la valeur d’un outil de production obsolète dont les frais de sécurité coûtent toujours plus cher? Pas grand-chose… Autant arrêter les réacteurs.

L’initiative change les règles du jeu: aujourd’hui, tant que la sécurité est assurée, on peut produire…
Les investissements pour prolonger la durée de vie d’installations très vieilles iront en augmentant. La rentabilité sera de plus en plus difficile à atteindre. Et pourquoi les exploitants n’ont-ils pas rentabilisé leur parc plus tôt, quand les prix étaient plus élevés?

Pourquoi douter de la sécurité des centrales suisses? L’Inspection fédérale de la sécurité nucléaire (IFSN) veille au grain…
Les Japonais ont aussi dû penser que leur système était sûr… Dans l’histoire du nucléaire, une centrale sur cent a eu un accident très grave. Il n’y a pas de risque zéro. Et je rappelle qu’Axpo a attaqué, l’an dernier, une disposition de l’Ordonnance fédérale sur l’exploitation des centrales nucléaires, jugeant trop sévères certains de ses principes de sécurité. Ils font donc passer leurs intérêts économiques avant les impératifs sécuritaires. Et plus le prix de l’électricité sera bas, plus la tentation sera grande de limer les coûts de la sécurité. Il est donc judicieux de planifier l’arrêt des centrales afin que les exploitants puissent, eux, planifier leurs investissements.

Au risque qu’ils les coupent les dernières années…
Les critères de sécurité seront maintenus, quitte à devoir débrancher une centrale encore plus tôt.

Pourquoi ne pas attendre que le renouvelable soit capable de prendre le relais?
L’approvisionnement en nucléaire est encore plus aléatoire que le renouvelable puisque, pour des questions de sécurité, on a stoppé Beznau voilà 18 mois et la France a arrêté une vingtaine de réacteurs. Dans le renouvelable, en revanche, des modélisations des quantités disponibles de soleil, par exemple, existent depuis longtemps.

Sans hausse des coûts?
Non. En 2017, Gesa passera en 100% renouvelable suisse tout en baissant ses tarifs de 9,3%! Groupe E et le canton de Genève feront de même

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Le conseiller national PLR Jacques Bourgeois s’en tient à la Stratégie énergétique 2050.

Voulez-vous vraiment sortir du nucléaire? Sur le site des opposants à l’initiative, on lit que le nucléaire a de l’avenir…
Jacques Bourgeois. Je suis clair là-dessus: on sort bel et bien du nucléaire, la décision a été prise par le Parlement au travers de la Stratégie énergétique 2050. On ne construira donc pas de nouvelles centrales nucléaires en Suisse avec la technologie actuelle. En revanche, on ne ferme pas la porte aux nouvelles technologies, contrairement à l’initiative. Et tant que nos centrales sont sûres, on les laisse en exploitation.

Pouvez-vous garantir qu’il n’y aura pas de catastrophe nucléaire en Suisse?
Le risque zéro n’existe pas, il faut être clair. Mais, comme politicien, je dois faire confiance aux experts de l’IFSN, qui ont mené plus de
520 inspections en 2015. Si Mühleberg tire la prise en 2019, ce n’est pas pour rien. Et l’arrêt de Beznau I depuis dix-huit mois est la preuve que l’IFSN fait son travail.

Comment jugez-vous les manœuvres d’Axpo qui tente de modifier l’Ordonnance sur l’exploitation des centrales nucléaires pour l’assouplir au chapitre de la sécurité?
Je n’entre pas en matière. L’ordonnance, qui doit être renforcée en matière de sécurité, ne doit pas être modifiée d’un iota! Ce n’est pas Axpo qui fait les lois. La sûreté prime, on ne transige pas là-dessus.

Poursuivre l’exploitation de vieilles centrales, c’est accepter une expérience sécuritaire en temps réel. On risque gros…
Nos centrales seront stoppées progressivement – d’ailleurs, je ne pense pas que Beznau I repartira. En commission (n.d.l.r.: Commission de l’environnement, de l’aménagement du territoire et de l’énergie du Conseil national), nous nous sommes aperçus que, si le politique décide d’une date limite d’exploitation des centrales, cela reviendrait à exproprier les exploitants qui pourraient alors exiger des dédommagements pour investissements non amortis.
Une autre question se pose: qui va alimenter les fonds de démantèlement des centrales et de gestion des déchets? Selon la loi, c’est aux exploitants de le faire, pas aux citoyens. Que les propriétaires des centrales assument leurs responsabilités!

Selon l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), 151 réacteurs ont été arrêtés sur la planète à fin 2015 après une durée de vie moyenne de 25,6 ans. Beznau I affiche 47 ans, Mühleberg et Beznau II, 45 ans…
Depuis le début, les exploitants ont toujours rééquipé leurs installations en fonction des expériences acquises, à hauteur de 6 milliards. Ce qui fait qu’en 2011, après Fukushima, les «stress tests» européens ont montré que les centrales suisses étaient les plus sûres, indépendamment de leur durée d’exploitation.
Nous allons sortir du nucléaire. Mais donnons-nous-en le temps! Si nous tirons la prise trop vite, nous devrons importer de France et d’Allemagne du courant issu du nucléaire ou du charbon. Nous nous donnerions bonne conscience, mais nous n’aurions rien résolu. Sans compter que nous n’avons pas le réseau de transport ni les transformateurs nécessaires. L’hiver dernier, la région de Zurich a frisé le black-out en raison d’un manque de transformateurs…

Sans Migros data imposé aux centrales, qu’est-ce qui poussera la Suisse à développer les énergies renouvelables?
On est en train de s’équiper, mais il faut du temps. Remplacer ne serait-ce que Mühleberg nécessite 700 éoliennes. Or, la Suisse n’en compte que 32 à ce jour. J’ajoute que le courant en ruban dont nous avons besoin en permanence, surtout en hiver, est fourni par le nucléaire et l’hydraulique. Le renouvelable, lui, connaît de grosses variations de production. Je rappelle aussi les nombreuses oppositions qui frappent les projets d’éoliennes en Suisse.

Les exploitants produisent à perte. Quel est dès lors leur intérêt d’investir des centaines de millions dans la sécurité?
Il faut le leur demander. Je soutiens le renforcement prévu des règles de sécurité. Ensuite, c’est à eux de décider, comme pour Mühleberg, qu’ils vont débrancher en 2019 pour des raisons économiques. Mais la sûreté prime sur tout.

Le monde va à grands pas vers une production propre, décentralisée, locale et interconnectée. Tout le contraire du nucléaire…
Ce virage doit être pris. Mettons maintenant en place la Stratégie énergétique 2050 qui, je le rappelle, prévoit des moyens supplémentaires pour promouvoir les énergies renouvelables. D’autre part, les premières batteries domesti-ques pour le stockage de l’énergie renouvelable arrivent sur le marché. Mais elles ne sont pas encore rentables. Si l’on ne veut pas dépendre de l’étranger, il nous faut du temps.

Pendant ce temps, l’Allemagne crée des milliers d’emplois dans le renouvelable…
La Suisse aussi. Et il faut continuer la recherche et l’innovation, il y a là un potentiel énorme. C’est même l’un des trois volets de la politique énergétique 2050, avec l’efficacité énergétique et la politique climatique. Cette initiative n’apportera rien de plus.

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