Ces murs qui coupent la vue et, un peu, le bruit des autos

| ven, 16. déc. 2016

Le Gruérien Gregory Collavini vient de publier Perspectives silencieuses, une série de photographies de murs antibruit en Suisse. Plutôt appréciés par la population, ces murs structurent le paysage urbain. Rencontre avec le photographe établi à Fribourg.

PAR CHRISTOPHE DUTOIT

Photographier des murs antibruit? Quelle idée saugrenue, diraient certains! Au contraire, explique Gregory Collavini, qui vient de publier Perspectives silencieuses, la somme de cinq ans de récolte en Suisse de ces infrastructures que personne ne semble regarder.
«Lorsque j’étais en deuxième année de l’Ecole cantonale d’arts de Lausanne (ECAL), j’ai commencé à travailler sur les nouvelles zones résidentielles en Suisse, explique le Fribourgeois de 28 ans. J’ai pris des images à Monthey, près de l’usine Satom, puis à Matran… J’ai toujours été très sensible à l’espace qui m’entoure et j’ai été attiré par ce mur antibruit le long de l’autoroute. Peu à peu, le mur est devenu le fil rouge de mon travail.»


Appareil confondu avec un radar
Grâce à Google Earth, il repère les spécimens les plus intéressants et dessine sa propre carte des ouvrages antibruit le long des autoroutes. Puis il se rend – en train – sur place. En cinq ans, il multiplie ainsi les rencontres surprenantes. «Certains confondaient mon appareil avec un radar», sourit-il. On lui ouvre volontiers la porte. «Un jour, j’ai demandé l’autorisation de photographier un enfant dans un jardin. Le papa a accepté, parce que sa maison allait être prochainement détruite.» A Constance, il prépare sa prise de vue depuis un pont lorsqu’il aperçoit un jeune homme qui jardine dans un foyer de jeunes filles. Lui aussi accepte de s’asseoir pile dans l’embrasure vitrée du mur…
Après avoir grandi à Gumefens, puis à Marsens jusqu’à ses 19 ans, Gregory Collavini n’était pas prédestiné à la photographie. Il s’est d’abord lancé dans des études d’informaticien au Poly de Lausanne. «Mon papa faisait beaucoup de photos. Enfant, il m’a offert un appareil, mais je n’ai pas eu le déclic. Mais il a formé ma sensibilité.» D’abord refusé, puis repêché en ultime position par le directeur Pierre Keller, Gregory Collavini entre finalement à l’ECAL. «J’y ai tout appris, de A à Z: à monter un projet, à construire mes images. J’ai eu de très bons professeurs. Même si l’école n’hésite pas à nous faire parfois tomber. Pour nous convaincre de ce qu’on fait et pour apprendre à défendre notre travail.»
A Lausanne, il apprivoise la chambre grand format, le travail sur trépied, avec des films argentiques. Il apprend à prendre le temps, à se poser des questions. «Avec cet appareil, un rituel s’est mis en place. La manœuvre est répétitive. Et je suis obligé de rester un long moment sur place.»
En 2012, Gregory Collavini décroche son diplôme de l’ECAL avec une vingtaine d’images sur les murs antibruit. Puis il bosse comme assistant d’un photographe de montres à Genève. «Mais j’avais envie de continuer ce travail. Je suis allé frapper à l’Office fédéral des routes.» Après quelques mois de négociations, il trouve le financement et obtient une carte blanche.
Durant quatre ans, le photographe désormais indépendant augmente sa collection d’une centaine d’images. Alors que le mur était, au départ, un simple élément du décor, il devient peu à peu le sujet principal du cadrage. «J’aime bien l’idée selon laquelle ces murs qui coupent la vision et, un peu, le bruit. Au début, j’ai également réalisé une vidéo. Mais le bruit du trafic est si désagréable… Et il prend le dessus sur l’image.» Car, comme tous murs qui se respectent, ceux-ci protègent autant qu’ils enferment.
Lors de son exposition à Londres, un internaute israélien lui reproche d’ailleurs de copier/coller dans ses images le mur à la frontière avec la Palestine. «J’ai dû lui expliquer que ce n’était pas des montages, mais bien les vrais murs que les Suisses construisent le long de leurs routes…» Simplement légendés par les décibels mesurés à leur pied, ces murs satisfont la majorité des utilisateurs côtoyés par Gregory Collavini. «A Berne, les murs étaient nickel. A Lausanne, il y avait davantage de tags. A Chiasso, en revanche, personne n’a osé toucher au mur dessiné par Mario Botta.» S’ils ne sont pas encore des œuvres d’art en soi, les murs n’en demeurent pas moins omniprésents dans le paysage suisse. Alors, pourquoi ne pas les regarder?

Gregory Collavini, Perspectives silencieuses, Editions Favre, 144 pages.
www.gregorycollavini.com

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