A la salle CO2, cet incorrigible public «d’applaudisseurs»

| mar, 06. déc. 2016

Le public de La Tour-de-Trême aime applaudir les pièces de théâtre, même à des moments où «cela ne se fait pas». Il naît ainsi une sorte d’incompréhension entre les habitués des scènes romandes, qui respectent un code, et les autres, plus impulsifs.

PAR YANN GUERCHANIK

Lorsqu’il assiste à une pièce de théâtre, le public de CO2 à La Tour-de-Trême aime à battre des mains. Il applaudit à la fin, mais aussi aux entrées des personnages, aux répliques qui font mouche et, parfois même, à chaque changement de décor. Bref, il applaudit plus souvent qu’à son tour. Certains s’en étonnent et la chose a été relevée à plusieurs reprises dans les critiques de spectacles qui paraissent dans ce journal.
Et alors, c’est quoi le problème? Il n’y a pas mort d’homme, on est bien d’accord. Mais l’affaire n’est pas insignifiante à l’heure où la salle CO2 se fait de plus en plus sa place sur la scène culturelle romande. A l’heure où le public régional peut assister, chez lui, à des productions importantes qu’il devait auparavant aller chercher à Fribourg, à Lausanne ou à Genève.
La pierre d’achoppement est là: une sorte d’incompréhension entre une minorité de «connaisseurs» qui courent les scènes romandes et une majorité de «profanes» sûrs de leur bon droit. C’est la guéguerre du snob contre le provincial, du rustre contre l’adorateur de Molière qui voudrait lui crier: «Cessez ces applaudissements que je ne saurais entendre!»


Un spectacle vivant
Pour Jean Caune, l’affaire ne fait pas un pli: «Qu’on les laisse applaudir!» Ancien comédien et metteur en scène, ce professeur à l’Université de Grenoble, spécialiste des pratiques culturelles, confie: «Il y a ceux qui sacralisent la représentation, mais rien n’est plus formidable qu’un public qui participe. N’oublions pas que la représentation s’inscrit dans le présent.»
Et le Français de citer Ionesco: «Il faut aller au théâtre comme on va à un match de football, de boxe, de tennis. Le match nous donne en effet l’idée la plus exacte de ce qu’est le théâtre à l’état pur: antagonisme en présence, oppositions dynamiques, heurts sans raison de volontés contraires.»
Le théâtre est un spectacle vivant qui procure des émotions. Il peut faire plaisir, rendre triste, révolter, mettre en colère ou susciter l’amour. Pourquoi diable le spectateur devrait-il se contenir? Si quelqu’un lâche un rire ou applaudit, pour quelle raison un autre lui assénerait un «chut!» agacé?
C’est que les clivages ont la vie dure. Même à l’ère de l’éclectisme. Aujourd’hui, un passionné d’opéra «s’autorise» l’écoute de variété française, celui qui ne manque aucun épisode de Games of thrones «tente» une incursion dans la filmographie de Godard, on peut aimer le boulevard tout en goûtant l’alexandrin. Mais ce joyeux mélange des genres ne signifie pas que les spectateurs sont tous égaux. Le goût – ou le dégoût du goût des autres – s’inscrit toujours dans un sempiternel jeu de distinction.
Un amateur de Shakespeare peut bien «s’encanailler» en allant voir Michel Sardou jouer une pièce, il ne mettra pas les expériences sur le même plan. Or, de nos jours, cette distance s’exprime moins sur l’objet que sur la manière de le consommer. En 2016, on risque toujours la faute de goût.


Des respirations collectives
Gisèle Sallin, cofondatrice du Théâtre des Osses, insiste sur la notion collective: «Si une partie du public applaudit une entrée en scène et qu’une autre trouve que cela n’est pas nécessaire, cela veut dire que les gens ne sont pas sur les mêmes codes. Il y a divorce dans la collectivité.»
Et la metteure en scène d’expliquer: «Un moment théâtral fonctionne lorsque s’établit une relation forte entre la scène et la salle. La relation peut être de différentes natures: on est émus, on trouve ça pas mal, cela nous a amusés, on n’a pas tout compris… La meilleure situation étant celle où le public est touché collectivement. Alors, la salle ne fait qu’un. Et l’on entend les mouches voler, ce qui n’a rien à voir avec un silence poli. Il peut y avoir au contraire des rires, plus ou moins forts, des «oh!», des cris. Mais tout cela se fait ensemble. Comme une sorte de respiration collective. Le plaisir qu’on ressent est magnifié par notre relation avec les autres spectateurs. C’est là qu’on prend son pied au théâtre!»


Le comédien électrisé
Et puis, la plupart des comédiens le disent: ils préfèrent une salle qui réagit. Ça les porte, ça les électrise. Même que le public fribourgeois ferait figure de chouchou. «C’est un public extrêmement fort, relève Gisèle Sallin. Les gens de l’extérieur le confient volontiers: il est très présent, attentif, hypersensible au texte, à la musique. A Genève, par exemple, il est beaucoup plus réservé, voire froid.»
La metteure en scène va même jusqu’à décerner «un petit plus» au public de La Tour-de-Trême: «On a toujours eu énormément de plaisir à venir jouer pour lui.» Un compliment que Dominique Rime entend souvent sans jamais s’en lasser: «Les troupes françaises nous le font particulièrement remarquer.»
Le directeur artistique de la salle CO2, qui place haut le sens de l’accueil, dispose sans doute du meilleur allié qui soit. Dans ses applaudissements et ses ovations debout, le public gruérien fait preuve de sincérité sans doute davantage que de condescendance. Mais peut-être aussi de quelque chose comme le plaisir et la fierté de recevoir. Il aime à montrer qu’il est un hôte attentionné.
Il n’empêche que certains comédiens eux-mêmes, quand ils se font spectateurs pour voir jouer Cécile de France ou Eric Cantona, avouent qu’ils sont dérangés par les applaudissements durant la représentation. Ce n’est pas comme si on scandait «Allez l’OM!» à tout bout de champ, mais cela peut perturber l’attention. Il se produit une rupture du «contrat fictionnel»: le spectateur n’est plus dans l’histoire qu’on lui raconte, il décroche malgré lui.


Une solution simple
Si cela venait à créer une tension trop importante, ce ne serait pas difficile d’y remédier, selon Gisèle Sallin: «Il suffit d’informer. Durant l’annonce, sur un dépliant ou sur les écrans qu’on trouve souvent dans les salles, il est possible de donner des indications et ainsi d’instaurer un code.» Même chose si cela devait distraire cette fois-ci les comédiens.
«Dans ce cas, on peut tout simplement leur poser la question et éventuellement prier la salle de ne pas applaudir à tel moment. On devrait sans doute le faire plus généralement pour les concerts de musique classique: on y voit des gens applaudir entre les mouvements. Ils ne pensent pas à mal. Le problème est simplement que les musiciens n’ont pas terminé. Ces derniers sont concentrés sur la suite, afin, justement, de donner le meilleur d’eux-mêmes au public.»
Pour ce qui est des comédiens, ils semblent plutôt à leur aise à CO2. Il suffit de consulter le livre d’or pour s’en convaincre. Ou de citer cette anecdote que relate Dominique Rime. «C’était en hiver et nous recevions Pierre Arditi. Il y a eu un premier, puis toute une série d’éternuements pendant la représentation. Cela n’arrêtait pas. En rejoignant Pierre Arditi dans sa loge, je ne savais pas à quoi m’attendre… Jusqu’au moment où il s’est mis à m’expliquer à quel point il avait trouvé ce public génial.»

 

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Du pique-nique au silence religieux
Un spectateur de 2016 serait halluciné par une représentation théâtrale au tournant du XVIIe siècle. Habitué au silence quasi religieux, il y verrait des spectateurs debout dans l’orchestre, qui se mettrent à pique-niquer, tandis que, dans leurs loges, les notables s’entretiennent des dernières rumeurs de la cour, quand ils ne jouent pas aux cartes. Tout cela pendant que Roméo et Juliette s’agitent sur scène.
Les temps changent et le nôtre est particulièrement marqué par le star-system. Les applaudissements «zélés» du public de CO2 ont certainement un rapport au comportement particulier qu’on adopte vis-à-vis des vedettes (à leur entrée en scène, par exemple). «Le star-système répond à ses propres codes, indique la cofondatrice du Théâtre des Osses Gisèle Sallin. En ce sens, une star a un job supplémentaire à accomplir.»
Par ailleurs, on est davantage engagé à battre des mains à l’occasion d’un boulevard endiablé que lors d’une pièce de Milo Rau qui met en scène des enfants et se penche sur la vie du tristement célèbre criminel Marc Dutroux (Five easy pieces les 21 et 22 janvier à l’Arsenic, à Lausanne). Le public de CO2 n’applaudira sans doute pas Eldorado (sur la thématique des migrations, le 5 mai) comme il a applaudi Représailles avec Michel Sardou.
Quoi qu’il en soit, il faut «être attentif aux spectateurs, à leur plaisir», affirme Gisèle Sallin. Même son de cloche du côté du Gruérien Emmanuel Colliard: «N’imposons pas trop de consignes. L’objectif, c’est tout de même que les gens viennent au spectacle.» L’administrateur du Crochetan, à Monthey, se rappelle par exemple d’une scolaire qui s’était déroulée dans un silence de plomb, au grand étonnement des comédiens. «Le professeur avait tellement insisté sur le “bon comportement” à adopter qu’ils n’osaient pas rire ni bouger une oreille. Pas sûr qu’après ça ils aient envie de revenir au théâtre.» YG


 

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