«Les valeurs ne brûlent pas, c’est l’occasion d’apprendre»

| jeu, 19. Jan. 2017

Un pan d’histoire est parti en fumée lundi à Villars-sous-Mont. Un pan de vie s’est écroulé pour les occupants des maisons et la famille Birbaum. Quelque 200 pompiers ont travaillé dans des conditions extrêmes, dans la nuit de lundi à mardi, pour contenir l’incendie. Le drame a suscité un impressionnant élan de solidarité.

PAR XAVIER SCHALLER


Moins de deux jours après l’incendie qui a détruit la maison qu’il rénovait, Jérémy Birbaum montre une distance et un calme étonnants. Témoignage d’un vieux sage de 34 ans.

Comment avez-vous vécu ce drame?
Vu les circonstances, cela ne pourrait pas aller mieux pour nous. Nous n’avons besoin de rien, si ce n’est de temps pour nous retrouver. (n.d.l.r.: c’est pourquoi il a préféré ne pas apparaître en photo dans le journal.)
Mais le cas particulier de notre famille n’est pas si important. Quand les médias racontent cette histoire, ce qui manque le plus ce sont les remerciements. Pour notre voisin, qui nous a sauvés la vie, pour les pompiers qui ont sauvé le reste du village, pour tous ceux qui ont trié les vêtements reçus…

La solidarité s’est mise en place très rapidement. Avez-vous été surpris par leur ampleur?
Quand même, oui. Nous recevons tellement. Comme tout arrive et tout fonctionne, nous n’avons pas le souci des habits ou de l’argent. Nous pouvons nous poser et réfléchir, car ce n’est pas évident d’accueillir ce qui s’est passé.
Nous habitons chez ma belle-mère, où les enfants et le chien ont l’habitude d’aller. Nous allons y passer une troisième nuit, puis nous verrons. Des amis à Grandvillard ont aménagé un petit appartement chez eux, avec un coin cuisine. Avec cette solution, les enfants pourraient reprendre une activité normale. Une colocation serait aussi l’occasion de magnifiques moments de partage. J’espère que les autres auront aussi de telles possibilités.

Est-ce que vous êtes impatient de savoir ce qui a déclenché l’incendie?
En tout cas, nous sommes heureux que ça n’ait pas débuté chez nous. Mais jamais, jamais nous n’aurons un sentiment accusateur envers notre voisin. Il nous a sauvés la vie, on ne le dira jamais assez.
Pour l’avenir, je suis confiant. Nous bénéficions d’une solidarité qui dépasse largement le village et les assurances devraient couvrir les dégâts. Il y aura peut-être des batailles à ce niveau-là, mais en Suisse nous sommes très bien couverts.

La perte de vos objets personnels ne semble pas vous perturber beaucoup?
Il faudra travailler un peu plus au niveau de la tête pour les souvenirs… Ce n’est plus aussi problématique que par le passé. La maison d’enfance de mon père a brûlé quand il avait 20 ans. Toutes les photos, par exemple, ont été perdues. Les nôtres, ma femme les avait toutes mises sur le cloud, alors nous pourrons les récupérer. Les valeurs ne brûlent pas. C’est l’occasion d’apprendre encore.

Est-ce plus difficile pour vos trois enfants, de 9, 11 et 12 ans?
Les enfants se sentent bien et arrivent à accepter ce qui se passe. Ils ont bien sûr des hauts et des bas, quelques moments difficiles ou des sautes d’humeurs passant de la grosse déprime au gros délire. Le plus jeune se pose, par exemple, beaucoup de questions sur ses deux tortues qui sont mortes dans l’incendie.
Nous avons fait le choix d’avoir nos enfants jeunes. Nous avons toujours su faire avec ce que nous avions, nous avons vécu très simplement. Comme nous n’avions pas la télé et pas beaucoup de médias, les enfants ont eu l’occasion de se poser des questions sur comment vivre autrement. Là, c’est évidemment plus radical.

Vous êtes sculpteur et tailleur de pierre. Vous avez aussi perdu votre atelier et vos outils.
L’avantage, par rapport à d’autres métiers, c’est que je travaille beaucoup avec mes mains. Et je ne les ai pas perdues. Pour mes outils, c’est vrai que je suis assez exigeant. J’en rassemblais depuis des années. Un vieux sculpteur m’en avait forgé pour travailler sur le portail sud de la cathédrale – un chantier sur lequel j’ai beaucoup œuvré ces deux dernières années. Il m’a dit: «Viens en reforger quand tu veux.» C’est agréable de pouvoir compter sur la solidarité entre artisans.
 
Vous étiez en train de restaurer cette ancienne ferme, achetée il y a deux ans et demi?
Nous avons toujours cherché une vieille maison, avec du bois, de la pierre et rien d’autre. Le premier étage était tout de suite habitable et nous refaisions le rez au fur et à mesure. Nous venions d’en terminer le sol en pierre. Depuis une semaine et demie, nous pouvions manger dans ce que nous appelons le nouveau côté. Une cuisinière à gaz était prête à être installée pour finir la cuisine.

Habitant dans une maison ancienne, aviez-vous déjà pensé au risque d’incendie?
Bien sûr. Nous avons tubé la borne trois mois après avoir emménagé. Mon beau-père est installateur de cheminée. Il ne nous aurait pas permis de jouer avec la vie de ses petits- fils. Nous avions la Roll’s Royce des installations. Nous avions aussi un tableau électrique type chantier, qui disjonctait au moindre problème.

Comment cela s’est-il exactement passé lundi soir?
Quand mon voisin est rentré, il a ouvert la porte de son logement qui était déjà la proie des flammes. Il est tout de suite venu prévenir les enfants qu’il fallait partir. Ils sont venus me chercher, car j’étais sous la douche. Nous sommes sortis et une fois les trois garçons en sécurité, je suis retourné chercher mon porte-monnaie, mon téléphone, mon ordinateur et les clés de la voiture.
Je n’ai pas tout de suite réalisé que tout allait partir en fumée. La maison de mon voisin brûlait, mais c’était encore impensable pour moi que tout allait être détruit. Après deux minutes, qui m’ont paru durer un quart d’heure, tout brûlait.

 

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Sécuriser ce qui peut l’être et prendre le temps de la réflexion

PAR SOPHIE ROULIN

«Ensemble pittoresque parmi les plus connus de l’Intyamon.» Telle est la description que donne le Guide artistique de la Suisse, réalisé par la Société d’histoire de l’art en Suisse (2012), pour les «trois maisons en maçonnerie avec pignon sur rue à bôgo» de Villars-sous-Mont. L’incendie de lundi a entièrement détruit l’une d’elle et très largement endommagé une deuxième. Tout en gardant à l’esprit le choc et les pertes qu’ont subis les habitants des lieux, les spécialistes des Biens culturels prenaient la mesure de la perte patrimoniale engendrée par le sinistre.
«Les bâtiments touchés étaient classés d’importance régionale et nationale, indique Aloys Lauper, adjoint au chef du Service des biens culturels. Cet ensemble présentait tous les symboles identitaires de la Gruyère, avec notamment la grue au-dessus de la porte d’entrée de la maison de 1625, la plus ancienne.» Le bâti d’origine date du XVIIe siècle. Une phase de reconstruction a suivi dans les années 1730-1740, précise Aloys Lauper.
«La question aujourd’hui est de savoir si on peut conserver quelque chose des façades, poursuit le spécialiste. Et à quel prix cela peut être fait.» Dans un premier temps, ce qui semble sauvable sera stabilisé. «La sécurité est l’élément prioritaire. On va ensuite s’occuper des personnes et les pierres viendront plus tard.»


Un «bôgo» maintenu
En stabilisant ce qui peut l’être, les Biens culturels veulent donner le temps de la réflexion aux différentes personnes concernées. Ainsi le pignon frontal animé par une galerie en bois et abrité sous un avant-toit à berceau – le bôgo en patois gruérien – de la maison située au 142 de la route de l’Intyamon a été maintenu alors qu’il avait été question lundi soir de le démonter pour des raisons de sécurité.
«La tentation existe de tout liquider, mais ce n’est pas la bonne solution, commente Patrice Borcard, préfet de la Gruyère. Nous avons pris l’option de garder ce qui peut l’être, avec l’appui d’un ingénieur civil.» Ainsi, les limites des bâtiments restent pour l’heure marquées. «Il s’agira de discuter avec les propriétaires, l’ECAB et les Biens culturels et de déterminer ce qu’il est raisonnable de faire.»
Les cinq bâtiments détruits s’inscrivaient dans un périmètre défini dans le cadre de l’Inventaire fédéral des sites construits d’importance nationale à protéger en Suisse (ISOS). «Villars-sous-Mont avait eu la chance de ne pas avoir été consumé par le feu, note Denis Buchs, ancien conservateur du Musée gruérien. Il avait tout de même été touché par des destructions échelonnées.» En 1866, cinq maisons du centre avaient été détruites pour laisser passer la route cantonale. «Le groupe de trois maisons à bôgo était très souvent photographié, souligne Denis Buchs. L’incendie de lundi provoque une perte dans la diversité des typicités de la vallée.»


Perte de patrimoine vivant
Les documents liés à ISOS mettent en avant le contraste qui existait entre les habitations de style gothique tardif à pignon frontal et les «carrées» baroques, construites à l’époque où le commerce des fromages apporta une certaine prospérité à la vallée. Ces dernières ont été préservées grâce aux moyens mis en place par les pompiers, comme le relèvent les différents intervenants.
«Mais il est évident que le patrimoine est perdu, reprend Aloys Lauper. Les interrogations tournent désormais autour du site: quelle lecture peut-on en faire alors qu’il est amputé de l’un de ses éléments majeurs? Que peut-on faire face à ce désastre?» Autant de questions qui restent en suspens.
Le spécialiste déplore également le désastre humain: «Les propriétaires avaient cet amour du patrimoine. Tailleur de pierre, Jérémy Birbaum était très investi dans la restauration de son habitation. C’était son laboratoire. Au-delà du bâti, c’est une part de patrimoine vivant qui s’en va.»

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