Les remontées mécaniques suisses dans la bourrasque

mar, 24. Jan. 2017

Le directeur des Remontées mécaniques suisses Ueli Stückelberger porte un regard sans fard sur le secteur. Les sociétés exploitantes ont beaucoup de peine à nouer les deux bouts. Si aucune solution miracle ne se dessine, il s’agira, pour les stations les plus exposées, dont les fribourgeoises, de faire des choix audacieux.

PAR JEAN GODEL

La Suisse a mal à son ski. Pas seulement en Coupe du monde, mais aussi (et surtout) dans ses stations qui souffrent notamment du franc fort. Cela s’en ressent sur les affaires: depuis l’hiver 2008/2009, les remontées mécaniques ont vu le nombre de leurs clients fondre de 26%. Une baisse que l’été ne comble pas encore, lui qui ne représente que 24% des revenus en moyenne suisse (22% sur Vaud et Fribourg).
Et à bien décrypter l’analyse d’Ueli Stückelberger, directeur des Remontées mécaniques suisses (RMS), les stations fribourgeoises ne sont pas nécessairement les mieux armées pour faire face à la situation. A moins qu’elles ne se résignent à des choix radicaux.

Dans la Sonntagszeitung du 8 janvier, vous affirmiez que la situation des remontées mécaniques suisses était dramatique. Pourquoi?
D’abord le franc fort: il y a dix ans, un hôte hivernal sur deux venait de l’étranger contre un sur trois aujourd’hui. Et puis le marché du ski est en panne de croissance, voire en légère baisse. Enfin il y a le manque de neige auquel s’ajoutent les nombreuses alternatives au ski, comme les vacances balnéaires en hiver.

Quelle est la structure d’entreprise la plus répandue?
Chaque station a ses particularités. Si la participation des pouvoirs publics est assez importante dans le canton de Fribourg, il existe des situations où aucune commune, région ni canton n’est partie prenante, ou alors de manière indirecte.
Ce qui est sûr, c’est que tout se complique dès lors que la direction n’a pas les mains libres, que les propriétaires s’impliquent dans l’opérationnel et que leurs intérêts prennent le dessus. Le fait d’évoluer dans l’espace public pousse alors chacun à se croire légitimé à participer à la discussion.

Quels types de sociétés sont-ils rentables? S’il y en a…
Oui, il y en a. En premier lieu, les très grandes stations, Titlis/Engelberg, Zermatt, Jungfraujoch, entre autres, ouvertes presque toute l’année et pas seulement pour le ski. Mais il y a aussi de plus petites stations d’excursion classique, dotées de peu d’installations, comme le Niesen ou le Pilate. Assez proches des agglomérations, elles entretiennent leur renommée avec talent. Ainsi, le Niesen joue-t-il la carte de la culture et de la gastronomie.

Sans le ski?
Oui, sans le ski. Et ça marche! Au Stockhorn, ils ont arrêté le ski et construit une plate-forme panoramique.

Ce qui coûte cher, c’est donc la multi-plication des installations?
Oui, car il faut alors payer le personnel, l’entretien des pistes, la sécurité, l’organisation des secours, etc. Et ce sur une très brève période. Dans les destinations d’excursion, une seule installation et un restaurant suffisent, qui tournent toute l’année.

Le modèle de la petite station à plusieurs remontées mécaniques – le cas des stations fribourgeoises – est le plus délicat?
Oui, ce n’est pas simple pour elles. Ça l’est bien plus pour les toutes petites stations dotées d’un seul skilift – moins cher qu’une installation suspendue – et qui n’ouvrent que quand la neige est là, comme le Gurnigel. Dès que vous avez plusieurs installations suspendues, c’est beaucoup plus cher. Ça va dans les grandes stations dont l’équipement, y compris les canons à neige, est au top. Pour celles qui ne peuvent enneiger artificiellement qu’une partie de leur domaine, et encore, pas de façon optimale, là, ça se gâte. Elles doivent donc faire un choix: voir grand et assumer, ou rester plus modeste et jouer de leurs particularités.

Deux tiers des remontées mécaniques suisses sont soutenues par les collectivités publiques. De quelle manière?
La palette est large. Les communes peuvent mettre les parkings à disposition, offrir l’eau pour les canons, voire l’enneigement lui-même. Ou alors, comme à Fribourg, les équipements sont payés en grande partie par les collectivités publiques qui les louent à bon marché aux sociétés exploitantes. Le pire, c’est quand une commune ou un canton contribue directement à l’exploitation: compter régulièrement sur des subventions n’est pas une stratégie à moyen terme. Toutefois, dans la plupart des cas, les sociétés parviennent à assumer seules l’exploitation, mais pas les investissements.
Pour les petites stations, se tourner vers l’été peut-il suffire à rentabiliser les installations?
Ça peut être une solution, pour autant que vous vous trouviez sur une belle montagne adaptée aux excursions. Il est important d’offrir de la diversité. S’ajoute alors le potentiel de l’automne.

Cela suffit-il à rentabiliser toutes les installations sur l’année?
En règle générale, non. Sauf si l’on n’a qu’une seule installation.

Mais la plupart des stations en ont plusieurs…
Oui. Dans ce cas, ça ne suffit pas. Une seule installation ouverte en été ne pourra rentabiliser l’ensemble du domaine sur l’année. En été, les montants sont beaucoup trop faibles, la différence de revenu par client avec l’hiver est énorme. Or les coûts fixes, tel l’amortissement des installations, demeurent. Cela dit, l’été est un complément important.

Le modèle suisse est-il trop basé sur le ski?
Ça dépend. Ce sont les moyennes stations qui rencontrent les plus gros problèmes. Pour autant, s’il n’est pas toujours opportun de maintenir tout le domaine ouvert, il ne faut pas pour autant tout fermer. De nombreuses stations ont renoncé à une partie de leurs pistes, comme Gstaad.

La Suisse a-t-elle fait de mauvais investissements?
Non, rarement. La Suisse a un besoin de rattrapage et doit investir, ne serait-ce que pour des raisons de sécurité. Mais on peut se demander s’il faut toujours remplacer une remontée par une installation identique. D’autres stratégies existent, sans tomber dans la course aux armements. Pour ce qui est des moyennes stations, il est vrai qu’elles ont parfois investi dans des installations trop coûteuses là où un skilift aurait suffi.

Les gens ont moins envie de skier, mais veulent vivre des expériences. Est-ce la solution?
Attention: il y a toujours de très nombreux amateurs de ski. Mais d’autres offres jouent leur rôle là où le paysage et la topographie le permettent. Les remontées mécaniques et les sports d’hiver restent indispensables. Car même les randonneurs veulent monter là où le soleil brille. Dès qu’une destination n’en dispose plus, un cercle vicieux s’enclenche.

Est-ce aux politiques de prendre la responsabilité de fermer? Le canton de Vaud l’a fait en menant une réflexion de fond avant de choisir les stations à soutenir.
Ça dépend. Sur Vaud, le canton est à l’œuvre alors qu’ailleurs, ce sont les communes. Cela dit, ce n’est pas si grave si une installation n’est pas rentable. Une piscine ne l’est pas non plus. Auparavant, les remontées mécaniques rapportaient. Ces anciennes vaches à lait ont désormais besoin du soutien de la population. Mais elles restent d’une grande importance économique.

Too big to fail, comme vous dites…
Oui. Mais ce n’est pas nouveau. La plupart des remontées mécaniques ont été créées avec le soutien des communes.

 

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«La Gruyère ne fait pas assez de pub à Berne»

La Gruyère, c’est 55000 habitants pour quatre stations. Trop?
Le nombre d’habitants d’une région importe peu, mais son bassin de clientèle, oui. L’important est de se différencier des autres. Cela devient difficile si, dans un espace réduit, plusieurs stations offrent le même produit. Mais les stations fribourgeoises sont très importantes pour ceux qui ne disposent que de quelques heures pour skier.

Et le fait que la Gruyère compte quatre sociétés distinctes?
C’est la règle. Seules les destinations de vacances ont souvent une seule société. Et encore: Adelboden, par exemple, offre un seul domaine skiable réparti entre cinq sociétés.

La fusion n’est donc pas nécessairement la solution?
Non. Ça dépend. Il peut être compliqué d’avoir une grande entité fusionnée alors que plusieurs sociétés bien structurées peuvent parfaitement collaborer. On peut aussi économiser en affectant un domaine au ski et un autre à l’été, l’un fermant quand l’autre fonctionne. Tout laisser ouvert en même temps n’offre pas de grand potentiel de synergies: il faudra toujours un responsable technique sur place et chaque domaine aura besoin de la dameuse aux mêmes heures. Toutefois, on peut quand même réfléchir à l’échelle d’une région.

Les stations fribourgeoises se distinguent-elles assez l’une de l’autre ?
Le Moléson est connu pour son panorama, le Lac-Noir pour son lac. Pour les autres stations, nombreux sont ceux, par exemple à Berne, qui ne les connaissent pas ou ne savent pas ce qu’elles offrent de spécial.

Mais il est difficile, pour elles, d’exister, coincées entre Alpes bernoises et valaisannes…
Pas nécessairement. On peut être klein aber fein. (n.d.l.r.: petit, mais agréable). Selital, dans le canton de Berne, près de Planfayon, tourne très bien avec un seul skilift et en s’orientant vers les familles et les écoles.

Les grandes stations tournent, les toutes petites aussi. Fribourg est entre deux…
Les stations doivent définir leurs points forts, ce qui les rend spéciales. Généralement, dans les Alpes, ce sont les remontées mécaniques. Pas nécessairement ailleurs.

Et idéalement, ce point fort doit être différent de celui du voisin?
Oui. Je connais bien la Gruyère. Mais la région ne fait à mon avis pas assez de publicité à Berne, où un vrai potentiel existe. Certes, il sera plus facile d’attirer des Bernois à Gruyères ou à la Maison Cailler que vers les remontées mécaniques.

Pourquoi?
Parce qu’elles n’ont objectivement rien d’extraordinaire pour un Ber-nois – du moins, ne le sait-il pas. Mais la Gruyère, elle, est une région magnifique. C’est juste dommage que l’on ne le sache pas plus à Berne alors qu’elle est reliée par des trains directs. JnG

 

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