Que va devenir le mur peint de la gare routière de Bulle?

| jeu, 12. Jan. 2017

Patrimoine Gruyère-Veveyse s’inquiète de l’avenir de la peinture murale de la gare routière de Bulle. Après une opposition rejetée par la commune, l’association fait recours auprès des services de l’Etat. Les TPF, en tant que propriétaires, ainsi que la commune espèrent bien trouver une solution qui contente tout le monde.

PAR YANN GUERCHANIK

Le voyage commence avant même de monter dans le bus. A Bulle, l’immense peinture murale de la gare routière invite à découvrir le pays de Gruyère depuis plus de vingt-six ans. L’usager comme le passant ont pris l’habitude de poser le regard sur cette œuvre réalisée par six artistes de la région. Pour combien de temps encore? Un nouveau quartier de neuf hectares – autant que le Bulle historique – verra le jour sur le plateau de la gare. Quel sort sera réservé à ce mur peint couvrant plus de 300 m2?
Patrimoine Gruyère-Veveyse veut croire à son avenir, quand bien même l’objet n’est pas protégé. En juillet dernier, au moment de la mise à l’enquête du Plan d’aménagement de détail (PAD) de la nouvelle gare, l’association déposait une opposition. «Avec l’idée d’attirer l’attention de la commune sur l’importance patrimoniale que représente ce mur, explique le vice-président et historien Serge Rossier. Nous considérons, par ailleurs, que le projet qui sera réalisé à cet endroit devrait pouvoir intégrer cette œuvre d’art. En cela, nous agissons avant tout comme une force de proposition.»
Président de Patrimoine Gruyère-Veveyse, l’architecte Steve Gallay insiste sur le caractère constructif de la démarche: «Un projet, s’il est bon aujourd’hui, est appelé à devenir le patrimoine de demain. Nous militons pour que cette œuvre, qui présente un intérêt en soi, s’inscrive dans un aménagement de qualité.» Pour le moins, la section de Patrimoine suisse demandait dans son opposition «la sauvegarde de l’œuvre dans sa totalité et la garantie d’un accès public pérenne».


Opposition rejetée
Il y a un mois, le Conseil communal rejetait l’opposition, arguant que l’association «n’apporte pas d’éléments attestant de la qualité particulière de l’œuvre». Patrimoine Gruyère-Veveyse remet donc l’ouvrage sur le métier. Jeudi dernier, l’association a fait recours contre la décision du Conseil communal auprès de la Direction de l’aménagement, de l’environnement et des constructions. En s’employant à démontrer ce qui fait la valeur de l’œuvre.


Un ancrage régional
Réalisé en 1990 par Jacques Cesa, Georges Corpataux, Pierre-André Despond, Dominique Gex, Jacques Rime et Daniel Savary, «l’œuvre apparaît comme l’expression privilégiée d’artistes d’ici», explique le secrétaire de l’association et ancien conservateur du Musée gruérien Denis Buchs. «On peut toujours débattre sur la qualité artistique, confie-t-il. Mais il est assez consensuel de dire qu’il s’agit là d’une œuvre qui forme un tout cohérent et qui constitue un important objet patrimonial contemporain.»
Denis Buchs relève la démarche collaborative entre des artistes qui ont presque tous fait les Beaux-Arts. «Ce mur peint est un imposant témoignage qu’il existe un mouvement artistique bullois. Cette capacité qu’ils ont eue à peindre ensemble tout en gardant chacun leur style est tout à fait remarquable.» De même, le choix d’un thème commun «Les heures du jour dans le cadre de la Gruyère» parachève l’ancrage régional. «Et puis, le talent de ces six artistes, qui avaient entre 30 et 36 ans, s’est largement confirmé.»
Steve Gallay insiste sur un autre point: «Au-delà de sa qualité artistique, cette œuvre symbolise une époque – la création de la gare – elle permet de garder en mémoire un moment particulier de l’histoire de Bulle.» Un argument qui fait sens dans une ville en profonde mutation. «C’est un élément auquel les gens peuvent se rattacher, s’identifier.»
Autre point exposé par Serge Rossier: «Le financement lui aussi – à l’initiative des GFM, les TPF aujourd’hui – a été collectif et original. Les entreprises qui ont participé à la construction du complexe de la gare avaient en effet versé un “pour-cent culturel” pour la création d’œuvres d’art. Altérer ce mur peint, privatiser son accès, ce serait comme la rupture d’un contrat tacite qui lie le commanditaire avec les entreprises, les artistes et la collectivité.» D’où une certaine responsabilité qui pèse sur les épaules des TPF, selon Patrimoine Gruyère-Veveyse.


Restaurée en 2014
«Si cette peinture était complètement dégradée, vandalisée, on finirait peut-être par dire qu’elle a vécu? Mais au contraire, elle est dans un excellent état, souligne également Denis Buchs. Ni tags, ni graffitis depuis 1990 alors que le contexte ferroviaire pourrait pourtant s’y prêter.» Le «respect» dont a bénéficié la peinture murale touche d’ailleurs particulièrement ses auteurs.
Preuve de l’intérêt que revêt ce mur peint pour les TPF eux-mêmes, «une réfection importante et coûteuse» a été effectuée en 2014, allèguent encore les membres de Patrimoine Gruyère-Veveyse. Les artistes avaient notamment été invités à procéder à des retouches et un nouveau vernis avait été appliqué par une entreprise spécialisée.
Enfin, «la commune elle-même considère cette œuvre comme digne d’intérêt puisque celle-ci est intégrée au circuit historique de la ville de Bulle. Autrement dit, elle est mise en avant auprès des visiteurs et touristes de passage comme une richesse de la ville».
Dernier élément avancé par la section de Patrimoine Suisse: «Depuis 2013, Bulle finance chaque année un fonds d’acquisition afin d’acheter des œuvres qui ont un lien avec la Gruyère ou ses habitants. Le but est de constituer progressivement un ensemble artistique significatif pour la région et de mettre en valeur ces œuvres. Le fonds permet également d’acquérir des œuvres destinées aux espaces publics. Or, ce sont précisément les caractéristiques de la peinture murale de la gare routière.»
Au moment de son inauguration, la peinture murale était décrite par les médias régionaux comme une réalisation exceptionnelle, unique en Suisse, tant par sa surface que par ses qualités artistiques. Tandis que son avenir s’inscrit dans un quartier d’immeubles, ses défenseurs espèrent pouvoir l’élever au rang des objets protégés.

 

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«Des choix ont été faits»


Interrogés sur l’avenir du mur peint de la gare routière de Bulle, les Transports publics fribourgeois (TPF) expliquent qu’ils concentrent en priorité leurs efforts sur ce qui est protégé, notamment «pour des raisons de coûts imputés à la collectivité». «Les objets d’importance du plateau de la gare ont été discutés avec les Biens culturels, aux niveaux cantonal et fédéral, explique le porte-parole Stéphane Berney. Dans ce cadre, il a été décidé de mettre de l’énergie sur le maintien de la remise de la voie étroite, l’objet qui revêt la plus grande importance en termes historique et industriel.»
De même, «les gares chalets d’importance seront progressivement rénovées et le patrimoine roulant confié à GFM Historique, qui se charge de le maintenir. Les TPF investiront donc plusieurs millions dans le maintien de leur patrimoine d’importance, ceci en accord avec les autorités». Et la société de transports de déplorer: «Il n’est malheureusement pas possible de garder tout ce que nos pairs ont construit et des choix ont été faits.»


Encore cinq ou six ans de répit
Ceci dit, les TPF s’en réfèrent aux lois: «Nous n’avons pas à nous prononcer sur ce qui est d’importance ou pas.» Ils signalent au passage que l’objet n’est pas protégé, alors que le PAL de Bulle a déjà été révisé deux fois. Pourquoi donc une réfection en 2014? «Ces travaux avaient pour but de rafraîchir le mur peint qui sera exploité encore cinq à six ans. Environ 30000 francs ont été investis. Passé ce délai, les installations seront démontées conformément au PAD de la gare. Le devenir du mur dépendra de son état et de la manière dont il pourra être intégré dans le futur parking du quartier de la Côte au Moulin.»
A noter que le dessus de la gare routière ne pourra être épargné. «Le toit n’est pas parasismique, explique Stéphane Berney: il faudra donc tout enlever.» Enfin, les TPF entendent «offrir une vitrine aux artistes gruériens dans le cadre de la réalisation des futures installations de la gare». Sur des supports amovibles cette fois. «Nous allons prochainement les aborder en ce sens.»
Même son de cloche du côté de la commune de Bulle. Le syndic Jacques Morand a récemment contacté les artistes en leur proposant une rencontre. «En vue de trouver une solution. La commune pourrait peut-être servir de trait d’union dans cette affaire.» Quant à l’architecte de ville Eric Pichonnaz, il précise que l’objet ne peut être protégé sans une expertise. «Une juste appréciation des choses doit avoir lieu dans un cas complexe comme celui-là. Ceci dit, la planification d’un PAD n’est pas un permis de démolir.» YG

 

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Six artistes déterminés

Dans une lettre adressée au Conseil communal de Bulle, les six artistes du mur peint de la gare routière (Jacques Cesa, Dominique Gex, Georges Corpataux, Jacques Rime, Pierre-André Despond, Daniel Savary) expriment leur «détermination» à défendre leur œuvre. S’ils affirment que ce n’est pas à eux de prouver sa valeur, ils relèvent «qu’elle est le fruit d’un travail collectif rarissime, qu’elle a été conçue en rapport étroit avec la collectivité et qu’elle prend racine dans les particularités de notre région». «Nous sommes fiers d’avoir créé cette œuvre qui a mûri pendant deux ans et dont la réalisation a été offerte en direct au public durant les quatre mois où nous avons été présents sur les échafaudages.» Et les artistes de relever sa conservation à travers les années: «Nous avons été étonnés et honorés du respect marqué par les usagers de la gare et notamment par la jeunesse de notre région.» YG

Commentaires

Syndrome de Diogène, quand tu nous tiens... Il faut savoir tourner la page ;)
Nous avons à Bulle un grand spécialiste de la sauvegarde artistique, il a démontré tout son savoir-faire à la rue Tissot, si les "Cerveaux" communaux ne savent pas, ils peuvent lui demander !

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