Un aumônier pour lutter contre le désarroi paysan

| sam, 11. fév. 2017

L’Institut agricole de Grangeneuve accueillait hier la deuxième Journée de la paysanne. Parmi les intervenants, Pierre-André Schütz, aumônier du monde agricole vaudois, a évoqué les difficultés que rencontrent nombre d’agriculteurs, entre solitude et dépression.

PAR ERIC BULLIARD

«J’ai de la peine à envoyer les paysans chez le psychiatre. Ils me disent: “J’suis pas fou, j’veux pas voir ce gaillard.”» Une phrase pour résumer une souffrance et la difficulté de la soulager. Ce type de contacts forme désormais le quotidien de Pierre-André Schütz, qui a ouvert la deuxième Journée de la paysanne, hier à Grangeneuve (lire encadré). Depuis l’automne 2015, cet ancien agriculteur, pasteur retraité, travaille comme aumônier du monde agricole pour le canton de Vaud.
Ce poste a été créé après une vague de suicides chez les agriculteurs, en 2014-2015. L’Etat de Vaud a réagi par ce projet pilote, pionnier en Suisse, mis en place par le Service de l’agriculture et de la viticulture, avec les Eglises protestante et catholique. Engagé à 50%, Pierre-André Schütz a rapidement dû passer à un temps plein. Une collègue ajoutera un 30% dès le 1er mars.
C’est dire si la demande d’aide existe. L’aumônier accompagne actuellement 72 familles, dont 13 qui se sont manifestées après la diffusion d’un Temps présent sur ce sujet, le mois dernier. Note d’espoir: elles ne représentent «que» 2% du nombre total d’exploitations vaudoises, qui s’élève à plus de 3300.
N’empêche que les problèmes de dépression et de burnout sont bien réels, sous-estimés, encore tabous. Et souvent passés sous silence, dans un monde où l’on a appris à travailler sans se plaindre. Pour briser la glace, Pierre-André Schütz a l’avantage de parler le même langage. «Quand je vais à la rencontre des gens, ils voient d’abord en moi le paysan.»
Les difficultés non plus ne lui sont pas étrangères, même s’il exerçait sa profession d’agriculteur à la belle époque de la paysannerie suisse: «On avait le cul dans le beurre…» Enfant abandonné, il a grandi en orphelinat jusqu’à l’âge de 6 ans, avant d’être placé dans une famille paysanne de Sottens, en 1955. Après «dix ans de bonheur», il rêve de devenir instituteur. Son père lui laisse ce choix: «Ou tu deviens paysan et je t’adopte, ou tu deviens instituteur et tu pars.» Il se résigne à l’agriculture.
«J’ai aimé ce métier», souligne-t-il. Devenu ingénieur agronome, il reprend ensuite le domaine familial. Quand Dieu le «prend par le kotzon», il décide de suivre une formation diaconale, avant de subir un arrêt brutal, sous la forme d’un burnout, puis d’une dépression, en 2000. Son psychiatre lui conseille un changement de voie: à 51 ans, le voici à l’université, en même temps que l’aînée de ses quatre filles, pour passer une licence de théologie. Il devient pasteur et exerce à Lucens-Curtilles, jusqu’à sa retraite.


«Frères en humanité»
A l’entendre aujourd’hui, nul doute que la richesse de ce parcours peu banal, ajouté à son sens du contact, l’aide dans ses démarches. Et si sa foi l’éclaire dans sa pratique, les paysans qu’il rencontre n’ont pas besoin d’être chrétiens ni croyants: il ne va pas prier avec eux, mais aider ces «frères en humanité».
Son «très bon ami» Jésus l’aide toutefois pour trouver des clés. De la parabole du Samaritain, Pierre-André Schütz tire l’idée qu’il faut oser s’approcher de l’autre. Et donne l’exemple d’un agriculteur en burnout depuis deux ans. «J’ai demandé au syndic du village ce qu’il faisait pour lui, il m’a répondu: “On le laisse tranquille…” Je lui ai dit que c’était de la non-assistance à personne en danger!»
L’épisode des pèlerins d’Emmaüs lui inspire un deuxième principe: demander ce qui se passe. «Les paysans sont souvent des taiseux, qui ne veulent pas embêter les autres avec leurs histoires.» Il faut trouver le moyen d’«ouvrir les vannes», pour lutter contre les «drames de la solitude: on ne va plus à la laiterie, c’est un camion qui passe et le chauffeur n’a pas le temps de discuter. On ne va plus au bistrot, il n’y en a plus dans les villages. On se retrouve seul à pleurer dans sa grange.»
Enfin, du paralytique de Béthesda à qui Jésus demande: «Veux-tu être guéri?», il tire cette réflexion: «On accuse souvent les politiciens, les banques, le commerce mondial… Mais la solution est dans le “je”, chez la personne elle-même.»


Humiliant prix du lait
Reste un point central: le sens de son travail et de sa vie. C’est l’exemple de cet agriculteur sans difficultés financières, mais seul sur son domaine, après un chagrin d’amour. «Il m’a dit: “Je suis un bon paysan, je me lève le matin… Mais pour qui, pour quoi?”»
Au final, on en revient à la reconnaissance du travail, qui passe aussi par le revenu: «Acheter un litre de lait 46 centimes et le revendre deux jours plus tard 1 fr. 80, c’est humilier celui qui l’a produit.» S’ajoutent encore les tracas administratifs, les heures de bureau qui écrasent des paysans qui n’ont pas tous la fibre gestionnaire.
La dignité, c’est aussi celle des femmes, qui, souvent, exercent une autre profession à côté et qui ne peuvent assumer seules toutes les tâches ménagères. «Le paysan doit comprendre qu’il peut au moins réchauffer les röstis à midi moins quart et mettre les gamins à table…»


Un réseau de sentinelles
Le témoignage de Pierre-André Schütz a encore permis d’évoquer les conflits de génération ou les difficultés nées d’une vocation forcée. Il croise en effet des paysans qui n’ont eu d’autre choix que de suivre la tradition familiale plutôt que leurs goûts profonds. A l’image de cet homme qui, après une tentative de suicide, se retrouve dans le coma. A son réveil, sa sœur lui demande: «On fait quoi avec le domaine?» «Vends tout, je n’ai jamais voulu faire ça», finit par avouer son frère.
En s’inspirant du Canada, le canton de Vaud a organisé, autour de Pierre-André Schütz, un réseau de «sentinelles»: vétérinaires, contrôleurs laitiers ou encore médecins de famille sont invités à percevoir les signes de difficulté , de dépression. Un cours de prévention au suicide a même été mis sur pied.
Et à Fribourg? La question n’a pas manqué de surgir, à peine Pierre-André Schütz a-t-il terminé son intervention. Directeur de l’Institut agricole de Grangeneuve, Pascal Toffel rappelle qu’il existe ici une cellule AED, accompagnement aux exploitations en difficulté. Le vétérinaire cantonal peut en outre sonner l’alarme, mais le réseau de sentinelles mériterait d’être développé: il reviendra, selon Pascal Toffel, «aux pouvoirs politiques d’y mettre les moyens».

 

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Identité, burnout, équilibre…
La deuxième Journée de la paysanne, qui s’est tenue hier à l’Institut agricole de Grangeneuve, se plaçait sous le thème «Quel équilibre entre satisfaction et surmenage?» A travers conférences, ateliers et témoignages, il a notamment été question de burnout et de dépression, de disparition du conjoint et des mesures pour continuer l’exploitation ou encore de la Formation à l’esprit d’entrepreneur (FEE), une démarche de gestion stratégique mise sur pied par Grangeneuve. Outre Pierre-André Schütz, Camille Kroug, d’Agridea (Association suisse pour le développement de l’agriculture et de l’espace rural ) a présenté un exposé sur «Les identités des paysannes, entre risque psychosocial et épanouissement personnel».
Une cinquantaine de participantes étaient inscrites à la journée, proposée par la formation continue en économie familiale, rattachée à Grangeneuve. C’est d’ailleurs pour ses cinquante ans, en 2015, que s’était tenue la première Journée de la paysanne. L’organisation s’est faite en collaboration avec l’Association fribourgeoise des paysannes et Freiburger Bäuerinnen- und Landfrauenverband. EB

 

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