Des noms comme héritage

mar, 28. mar. 2017

Les noms de cours d’eau trahissent la présence des Romains, des Gaulois et peut-être même d’Indo-Européens plus anciens encore en Suisse romande. Dans cette région, les rivières ont certaine-ment été nommées il y a 2000 ou 3000 ans. Preuve que la région était déjà très habitée.

PAR JEROME GACHET

Pas besoin d’une statue, d’une pièce de monnaie ou de restes d’un temple pour avérer la présence d’une peuplade. Parfois, quelques mots suffisent. Bien plus anciens qu’on l’imagine, les noms de rivières permettent un extraordinaire voyage dans le temps. Logique: les cours d’eau et les montagnes étaient là bien avant les bourgades et les villes. Alors, dès qu’il y a eu des hommes, il a bien fallu les nommer.

C’est à cette recherche fascinante, mais parfois aussi fastidieuse, que s’attelle Albin Jaques, historien et linguiste, chargé de cours à l’Université de Lausanne.
Dans un dossier passionnant publié dans la revue Passé simple*, il dresse un état des lieux sur les recherches menées sur le sujet en Suisse romande. Ses premières conclusions sont limpides: ces noms ont très souvent une origine latine ou celtique (gauloise).
Cela se vérifie en particulier dans la vallée de la Jogne. Le Javro(z) et la Jogne, justement, ont clairement des origines celtiques. Pareil pour la Trême, la Sionge, la Veveyse et bien d’autres dont la dénomination remonte probablement à 2000 ou 3000 ans.
L’arrivée des Romains, environ un siècle avant J.-C., change la donne. Apparaissent alors des noms à sonorité latine comme Albeuve et Neirivue. Ou Motélon, même si un terme comme celui-ci a certainement été remodelé en patois.


D’une grande banalité
L’hydronomie – l’étude des noms de cours d’eau – permet de constater qu’on ne se triturait pas trop les méninges il y a plusieurs milliers d’années. Il s’agissait avant tout de différencier les rivières les unes des autres. Ainsi, l’Albeuve (eaux blanches) s’oppose à la Neirivue (eaux noires). Et tous ceux qui ont trempé le pied dans la Jogne ne contesteront pas son étymologie (eaux froidex)… «Si on devait baptiser nos rivières aujourd’hui, on procéderait certainement de la même manière, de façon très banale. Je trouve cette proximité de penser très émouvante», résume Justin Favrod, historien, journaliste et responsable rédactionnel de Passé simple.
Cette simplicité s’appliquera, vers les XIIIe et XIVe siècles, aux noms de lieu ou de famille. Les Grand étaient certainement grands, tandis que les Tharin avaient le nez proéminent. Le métier de forgeron est celui qui a donné naissance aux plus grands nombres de patronymes (Smith, Schmidt, Favre, Le Goff, Kowalski, etc.). Et pour cause: «Comme il n’y avait qu’un forgeron dans le village, on l’appelait… forgeron», expose Albin Jaques. Ce qui ne fonctionne pas avec les paysans, bien trop nombreux…
Mais revenons à nos cours d’eau. Pour les historiens, ces mots qui arrivent jusqu’à nous sont un précieux héritage. Si ces termes ont des origines celtiques et romaines, cela trahit forcément la présence, à un moment ou à un autre, de ces peuples.


Fribourg, pas un «saltus»
«On a souvent l’idée que les ducs de Zaehringen ont fondé la ville de Fribourg en 1157 sur un saltus, un endroit encore très sauvage, reprend  le Vaudois Justin Favrod. La survivance de ces noms de rivières atteste au contraire que la région était déjà habitée de manière ininterrompue depuis très longtemps.» Et jusque dans les vallées les plus éloignées.
La présence de racines celtes fait en effet remonter le «baptême» à 2000 ou 3000 ans. Mais pour Albin Jaques, il faudrait peut-être remonter plus loin encore jusqu’à la Préhistoire, à 4000 ans d’aujourd’hui! C’est là l’hypothèse la plus vertigineuse qu’il évoque. Le linguiste fait en effet remarquer la présence de racines indo-européennes plus anciennes que le celtique dans certains noms de cours d’eau. La Drize, à Genève, provient peut-être de noms amenés par les premiers Indo-Européens, au IIIe millénaire avant notre ère. Tout comme d’ailleurs, l’Areuse ou la Sorne. Certains noms de rivière remontent même à des temps précédant l’arrivée des premiers Indo-Européens dans nos contrées comme la Salanfe en Valais, sœur des Chalanches et Calanques françaises (qui signifie «rivières sur éboulis»). Leur racine, vieille de 5000 à 6000 ans, a donné le mot «chalet».Les Indo-Européens? On sait peu de chose sur ces peuplades. Leur existence est même contestée par certains historiens. Mais ceux qui tiennent le plus de pièces à conviction sont les linguistes. En comparant plusieurs parlers dérivés d’une langue commune (latin, grec, celtique, slave, balte, iranien, etc.), ils ont même réussi au XIXe siècle à reconstituer cette langue perdue.
Justin Favrod: «Il s’agirait d’un peuple qui, venant d’Ukraine, a colonisé toute l’Europe, mais qui a laissé peu de traces.» Si ce n’est des noms de rivières et des familles de langues. «Malgré les guerres, les invasions, les épidémies, les catastrophes, conclut l’historien, de modestes ruisseaux et de grandes rivières ont conservé leur nom préhistorique jusqu’à maintenant. Des populations dont on ignore jusqu’au nom ont baptisé le ruisseau qui cou­­le à côté de chez nous.» ■

*Passé simple, mensuel romand d’histoire et d’archéologie. www.passesimple.ch

 

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Des rivières baptisées bien avant notre ère

Petit tour d’horizon des rivières de la région.
● les noms d’origine latine
Ils peuvent avoir été créés entre le premier siècle avant J.-C. et les premières décennies du XXe siècle. Ces noms de cours d’eau ont souvent été reformulés en patois, voire en français.

L’Albeuve: l’eau blanche (alba aqua en latin). Peut-être en référence aux eaux écumeuses du torrent. Le village a certainement pris le nom de la rivière (et non l’inverse).

Le Gottéron: le chaudron, dérivé du terme latin caldarium. Cela fait certainement référence à la vallée encaissée dans laquelle s’écoule la rivière. Le «G» trahit sans doute la germanisation du mot.

Le Motélon: le ruisseau aux belettes. Motélon vient en effet certainement du latin mustela. Difficile d’en savoir plus. Peut-être que la rivière se faufile dans la vallée telle une belette.

La Neirivue: l’eau noire (nigra aqua en latin). Probablement en raison d’une eau chargée.


● les noms d’origine gauloise
Les cours d’eau suivants ont certainement été baptisés il y a 2000 ou 3000 ans. Ils ont conservé leur nom ancien malgré la romanisation du pays.
La Glâne: la rivière pure, claire. Le nom de la ville de Gland a exactement la même origine.

Le Javro(z): le torrent.

La Jogne: l’eau glacée.

La Sarine: la rivière en colère ou rivière des marais. Il n’est pas possible de trancher entre les deux sens qui sont tous les deux possibles. Pour savoir quel est le sens originel, il faudrait déterminer à quel endroit de son cours la rivière a été baptisée il y a des millénaires.

La Sionge: la rivière forte.
La Trême: la rivière puissante.

La Veveyse: le double torrent. Elle résulte en effet de deux ruisseaux. La rivière a très probablement donné son nom à la ville de Vevey.


● les districts fribourgeois
Les historiens constatent aussi que cinq des sept districts fribourgeois, formés après l’effondrement de l’Ancien Régime en 1798, portent le nom d’un cours d’eau: la Glâne, la Veveyse, la Broye, la Singine et la Sarine. Un sixième a carrément le nom de… Lac. Finalement, seule la Gruyère ne fait pas référence à l’eau, mais tout aussi poétiquement à un oiseau. JG

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