A elles cinq, elles ont reformé une communauté

| sam, 15. avr. 2017

Voilà deux ans que les cinq dernières religieuses locataires de l’Institut Sainte-Croix ont quitté la place du Marché, à Bulle. Mais elles sont toutes restées dans le chef-lieu, reconstituant un petit noyau communautaire. A la veille de Pâques, elles racontent leur nouvelle existence, finalement assez semblable à ce qu’a été leur vie de nomades.

PAR JEAN GODEL

Que sont devenues les religieuses qui occupaient, jusqu’en 2015, l’immense Institut Sainte-Croix, sur la place du Marché de Bulle? En fait, cinq d’entre elles vivent toujours dans le chef-lieu gruérien, dans leurs nouveaux quartiers. Deux d’entre elles occupent un trois-pièces et demie à la rue de Gruyères, les trois autres disposent chacune d’un studio, au Foyer gruérien de la rue du Moléson, juste de l’autre côté de la place Saint-Denis.
Il y a Sœur Gilberte, 72 ans, de Besencens, Sœur Bénédicte, 79 ans, des Sciernes-d’Albeuve – au bagout incomparable, une habituée de La Gruyère où elle vient remettre la nécrologie de ses anciennes consœurs défuntes – Sœur Nicole, 73 ans, de Sâles, responsable régionale pour la Suisse romande, Sœur Elisabeth, 83 ans, de Bulle, et Sœur Ursule, 85 ans, de Neyruz, maîtresse d’école enfantine et aide pastorale à La Tour-de-Trême. A elles cinq, elles poursuivent à leur façon la vie communautaire de leur congrégation, celle des sœurs enseignantes de la Sainte-Croix de Menzingen.


L’instruction des filles
En fait, leur vie n’a jamais été monacale, bien au contraire. A une époque où, dans le canton, les femmes mariées n’avaient pas le droit de poursuivre leur carrière d’enseignante, les sœurs de Sainte-Croix avaient pour objectif l’éducation et l’instruction des jeunes filles. C’est elles qui, à Fribourg dès le début du XXe siècle, ont joué les pionnières en donnant aux filles l’accès aux études supérieures.
Le Collège de Sainte-Croix, alors situé aux Charmettes, là où se trouve aujourd’hui le CO de Pérolles, était alors leur cheval de Troie.
A Bulle, Sainte-Croix a fonctionné comme école secondaire jusqu’en 1973. Ensuite, seule l’Ecole normale est demeurée à la place du Marché, jusqu’en 1986. Elle partageait ses murs avec le foyer des sœurs âgées, désormais à Fribourg.
Les sœurs de Sainte-Croix sont reliées à une maison mère, à Menzingen, qui est un couvent, et à de nombreuses petites communautés éparpillées là où l’enseignement et la catéchèse les appelaient.


Une véritable PME
Puis, il y a entre vingt et trente ans, les religieuses ont été mutées au fil des fermetures de postes, le relais étant pris par des laïcs. Sœur Bénédicte s’est ainsi retrouvée à Prez-vers-Noréaz, avec Sœur Gilberte et Sœur Elisabeth, puis à Sorens, chez Sœur Nicole, la dernière enseignante religieuse du canton, remerciée en 2005.
Au final, toutes se sont retrouvées à Bulle, à l’Institut. Sœur Elisabeth s’est occupée du secrétariat et de la comptabilité, Sœur Bénédicte de l’intendance, Sœur Gilberte s’est consacrée aux malades – son autre vocation – enfin Sœur Nicole a accompagné les religieuses âgées. Une véritable PME à elles quatre. «On était à la retraite sans l’être vraiment», concède Sœur Gilberte, arrivée à Bulle en 1995, quand une trentaine de religieuses occupaient encore la maison. «Mais, pour moi, soigner mes consœurs plus âgées était ma joie.» «C’est vrai qu’on n’a jamais été au chômage», résume Sœur Bénédicte. ■

 

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Pas moins proches qu’avant


Quand il a fallu partir de l’Institut Sainte-Croix, en 2015, au terme d’une longue réflexion interne, il était clair pour tout le monde, hiérarchie comprise, qu’un noyau de sœurs devait rester à Bulle. «Cela n’a donc pas été un choc», exprime Sœur Nicole. Et puis le désengagement inéluctable de cette congrégation vouée à l’enseignement était clair de longue date: «Nous savions que nous étions les dernières, qu’aucune relève ne venait après nous, insiste Sœur Bénédicte. On s’était faites à cette idée.»
Si les congrégations contemplatives attirent encore des candidates, ce n’est en effet plus le cas des sœurs enseignantes, en tout cas en Europe. «Il faut aussi dire que l’on ne savait jamais où nos missions nous mèneraient, fait remarquer Sœur Elisabeth. On nous déplaçait là où il manquait du monde.» A leur manière, ces religieuses ont vécu une vie de nomades.
Si bien qu’elles ont vécu assez facilement leur départ de l’institut bullois. «En somme, constate Sœur Nicole, on se retrouve dans la même situation que dans les villages où nous enseignions: nous vivions toujours à deux ou trois, souvent dans les appartements des écoles.» Pour Sœur Elisabeth, qui a grandi à Bulle, la transition a été encore plus aisée, elle qui a encore un frère en ville et quelques «copines d’école» – elle dîne avec elles une fois par an.


Absence de regrets
Ce qui surprend chez ces femmes, c’est leur capacité d’adaptation. «Je ne me sens pas moins proche des autres religieuses», constate Sœur Gilberte. «Et nos discussions sont peut-être plus profondes que du temps de l’Institut, au sein d’une grande communauté où régnait parfois l’urgence», complète Sœur Nicole. En tant que responsable régionale, elle vit encore trois jours par semaine à Fribourg, au foyer pour sœurs âgées, boulevard de Pérolles.
Ce qui la soulage, elle, c’est de ne plus avoir à accompagner ses aînées, contraintes de quitter la maison bulloise: «J’allais les installer à Fribourg ou à Menzingen et je revenais seule… Emotionnellement, c’était dur. Je me suis beaucoup plu à l’Institut, mais je suis contente d’avoir tourné cette page: ça devenait difficile pour nous toutes. Et puis je vis dans le présent, pas dans le passé.»
A peine Sœur Bénédicte avoue-t-elle que quitter la grande maison a été un sacrifice pour elle: «Comme responsable de l’intendance, j’étais attachée à ces murs, ils avaient une âme. Pendant longtemps, j’ai regardé la fenêtre de ma chambre en allant à l’église. Mais je sais que je suis un peu trop attachée aux gens et aux lieux…»
Sa consolation est de se retrouver à la rue de Gruyères, «dans les quartiers sud de Bulle, d’où je vois ma Haute-Gruyère. Rester à Bulle a été la cerise sur le gâteau!» Toutes se disent aussi ravies du choix de la commune de transformer leur ancienne maison en appartements pour seniors.


Prière et gymnastique douce
Désormais, elles prient chacune chez elle, mais se retrouvent tous les matins à la messe. Elles partagent aussi le repas du dimanche auquel elles invitent parfois des proches. Toujours soucieuse de la santé de son prochain, Sœur Gilberte a mis sur pied un cours hebdomadaire de gymnastique douce pour les seniors du Foyer gruérien, où elle réside désormais. Et c’est un succès! «On se sent toujours en communauté, rassure Sœur Bénédicte. Et nous ne sommes pas moins proches qu’avant par ce lien commun qui est ce Quelqu’un…»
Et la suite? «Quand on n’en pourra plus, lâche Sœur Nicole, on sera contentes d’être à notre tour accueillies à Fribourg. En quittant l’Institut, on a en somme vécu une petite Pâques – étymologiquement, le passage. Mais au bout vient la résurrection.» JnG

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