«C’est l’histoire d’un mec, seul, dans une course au large»

| sam, 13. mai. 2017

Alan Roura a créé la sensation en terminant 12e du dernier Vendée Globe, en février, avec un bateau de l’ancienne génération. Personnage rieur et entier, le Genevois s’est attiré la sympathie du public et le respect des plus grands skippeurs. Lundi à Fribourg et mardi à Bulle, il viendra présenter son film: Alan Roura, l’aventure au bout du rêve.

PAR KARINE ALLEMANN

Alan Roura a dû réapprendre l’art très civilisé du compromis. Seul maître à bord de son bateau durant 105 jours, 20 heures, 10 minutes et 32 secondes, le Genevois a mis pied à terre au Sables-d’Olonne le 20 février. Depuis, il faut s’acclimater aux règles de la vie en société. Car ce n’est plus dans les tempêtes du Grand-Sud qu’il navigue, mais dans un tourbillon médiatique. «La liberté, c’est fini pour moi!» rigole-t-il au bout du fil.
Son incroyable performance – une 12e place au Vendée Globe sur un bateau de l’ancienne génération, et le statut de plus jeune skippeur de l’histoire de la course (23 ans) – sa personnalité rieuse, entière, et une émotion à fleur de peau qu’il n’essaie pas de masquer ont décuplé l’intérêt et la sympathie du public à son égard.
Depuis le début du mois, le film retraçant son tour du monde sans escale, sans assistance et en solitaire, Alan Roura, l’aventure au bout du rêve, est projeté sur les écrans romands. Le navigateur viendra le présenter lui-même lundi à Fribourg (séance à 18 h 15 au Rex) et mardi à Bulle (20 h 30 au Prado).

Depuis votre retour, avez-vous pu mesurer l’intérêt qu’il y a autour de votre personne et l’attachement de tous ceux qui ont suivi le Vendée Globe?
Sur l’eau, je ne m’en rendais pas compte. Mais on m’en avait parlé. Depuis que je suis rentré, c’est absolument incroyable. Les gens sont très sympathiques avec moi. Ils me saluent comme si on était proches depuis dix ans, c’est une relation assez cool. Certains ont sûrement appris à me connaître en lisant les messages de bord que je publiais pendant la course.
Ces jours, c’est assez sport entre les rendez-vous et le temps passé sur la route, entre Lorient, où j’habite en Bretagne, et le petit pied-à-terre de mes parents à Versoix, où je loge quand je viens en Suisse.

Vous vous décrivez volontiers comme quelqu’un de très émotif. On le voit tout au long du film, notamment à chaque passage de cap. Se montrer dans les moments de faiblesse est une mise à nu. Avez-vous tout montré?
Je trouvais sympa de filmer les bons comme les mauvais moments. Ce qui en ressort, c’est l’histoire d’un mec, seul, dans une course au large. L’idée n’était pas de montrer le bateau qui va vite, mais de raconter l’humain. C’est vrai que les passages de cap sont des moments très forts. Bonne-Espérance, c’est l’entrée dans le Grand-Sud. Leeuwin, la moitié du tour du monde. Et Horn, la sortie de ce Grand-Sud. A chaque fois, ça a été magique. Quelques moments extrêmes de tristesse ou de pétage de plombs ne s’inscrivaient pas tellement dans le film. Mais tous les moments importants y sont.

Si votre regard est souvent voilé par les larmes, il se fait très déterminé par moments. Comment ces deux aspects de votre personnalité, l’émotif et le compétiteur, cohabitent-ils?
C’est vrai que, dans le film, on voit les deux. En fait, le côté compétiteur, je l’ai découvert pendant le Vendée Globe. Je n’avais pas ça en moi. C’est en voyant le film que je m’en suis vraiment rendu compte. Finalement, c’est normal: on part pour une aventure, mais aussi pour une compétition. Même si j’avais le plus vieux bateau, je me suis mis en mode compétition à 100% et je me suis battu comme un fou.

Et, en effet, vous avez souvent dû vous battre. Notamment après ce choc contre un OFNI (objet flottant non identifié), qui a brisé votre safran (une partie du gouvernail) et occasionné une arrivée d’eau dans le bateau. Cette réparation, harnaché à cinq mètres de l’eau, dans une forte houle, n’avait semble-t-il jamais été réalisée?
A mon avis, non, et le directeur de course me l’a confirmé. Il y avait 45 nœuds de vent et une houle de six mètres, je pense. J’ai vraiment tout donné, parce que je voulais sauver mon bateau et aller au bout de l’histoire. Je ne sais pas si je serais capable de le refaire. Sur le moment, c’était stupide, parce que j’ai pris des risques énormes durant cette manœuvre. Ça a marché, tant mieux.

A un moment, vous dites que l’«océan Indien, c’est le diable». Qu’avez-vous découvert dans ce Grand-Sud, dans lequel vous naviguiez pour la première fois?
L’Indien est un océan très dur au niveau de la puissance des vagues et du vent. Dès l’arrivée, on se prend les grosses dépressions, des vagues énormes, de la casse sur le bateau… Il faut se battre pour passer. Je pensais qu’ensuite le Pacifique serait plus calme et, au final, il a été encore plus dur. Mais, c’est ce qu’on est venu chercher sur le Vendée Globe. C’est la dureté de la course qui la rend si belle.

Une scène étonnante dans le film: la tempête gronde, vous vous installez à l’intérieur du bateau et vous mettez un casque à musique sur les oreilles, en attendant que ça passe…
Durant les premières tempêtes, je restais dehors. Puis, avec le temps, j’ai fait confiance au bateau. Alors j’essayais de changer d’atmosphère, de me couper de tout. Je mettais mon casque, fermais les yeux et essayais de m’imaginer ailleurs, d’oublier ces conditions fortes. Ça peut paraître bizarre, mais je suis sûr que je ne suis pas le seul à le faire.

Quand vous remontez l’Atlantique, vous avez un moment de déprime en pensant à l’arrivée. Vous dites: «Je ne suis pas prêt pour ça.» Qu’est-ce qui vous faisait tellement peur?
C’est assez simple: le Vendée Globe, c’était le projet d’une vie, un rêve de gamin. Et tout allait s’arrêter, c’était difficile à accepter. Qu’est-ce qui allait se passer demain, quand j’aurais réalisé le truc le plus important de ma carrière? Il y avait cette peur-là. Et celle de voir du monde, après 100 jours seul en mer. Cette boule au ventre a bien sûr disparu au moment de l’arrivée.

De par votre performance, vous avez bluffé les plus grands skippeurs. Avez-vous ressenti cette nouvelle légitimité?
Oui. Et ça fait du bien. Surtout, cela prouve qu’il y a des jeunes qui en veulent. Et que si on s’arrête à ce que les gens pensent, on ne fait rien. Maintenant, j’ai pu prouver que je savais naviguer, mais je veux y retourner pour viser une performance.

Comment fonctionne cette communauté de skippeurs du Vendée Globe?
Clairement, on est tous très différents. De par notre profil, notre manière de naviguer et d’être, on se ressemble très peu. Et c’est très sympa comme ça! Où on se retrouve, c’est au niveau de notre amour de la mer et de ce qu’on fait. Avec Eric Beillon par exemple (qu’il a croisé dans l’océan Indien le jour de Noël), on se retrouve pour le côté aventure, la recherche de qui on est. Mais on n’a absolument pas le même passé en navigation. Les vieux de la vieille le restent et on leur doit le respect. Un Jean Le Cam, par exemple, a réalisé une course splendide! En fait, ce cercle des grands coureurs au large est assez fermé. Une porte s’est entrouverte pour moi, mais j’ai encore du boulot pour y entrer.

Quelle est la suite? Le Vendée Globe 2020?
Je suis en train de monter un projet, oui. L’idée est de partir avec un bateau beaucoup plus performant. Pas pour jouer la gagne, mais une bien meilleure place. Plus prochainement, je devrais être au départ de la prochaine Transat Jacques Vabre, à la fin de l’année.

On imagine que les contacts sont plus faciles aujourd’hui qu’il y a un an, quand vous étiez quasiment inconnu?
Oui et non. J’ai la chance d’avoir des sponsors formidables qui ont pris un risque en me soutenant. Et aujourd’hui ils ont envie de continuer, donc je trouve bien de pouvoir poursuivre avec eux. Mais le téléphone ne sonne pas toutes les deux minutes avec des propositions.
En fait, ce qui a été le plus dur, dans ce premier Vendée Globe, c’est tout le travail réalisé pour monter ce projet alors qu’on n’avait pas un sou et un bateau qui ressemblait à une épave. Mais, finalement, c’est devenu magnifique. Avec l’équipe, on a appris tellement de choses. Et on l’a terminée, cette course! C’est pareil en mer. Sur le Vendée, tout ce qui est le plus dur sur le moment s’avère être le plus beau. ■

 

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Quelques lampées de rhum

Pas de caméras fixes branchées 24 heures sur 24 sur la Bigoudène, le surnom qu’Alan Roura a donné à son bateau. Mais beaucoup de témoignages face caméra, quelques images impressionnantes quand la tempête gronde, des scènes cocasses quand il s’autorise quelques lampées de rhum sur de la musique reggae et des séquences inédites après son retour sur terre. «J’avais entre quatre et cinq heures d’images», explique le Genevois, qui a transmis le tout au réalisateur français Dominique Gabrieli. «Il a choisi celles qu’il voulait, puis il m’a montré le film. Je n’ai rien changé au montage, le résultat était vraiment là.»
Souvent à fleur de peau, le skippeur humanise tout ce qui l’entoure. Son bateau bien sûr, mais aussi l’océan, qu’il remercie de l’avoir laissé revoir ses proches, le ciel, tellement joli, ou encore Espérance, «qui se mérite, cette coquine». Peut-être une manière de tromper la solitude? «Je ne m’en suis pas rendu compte pendant la course. Mais c’est vrai que je suis très proche de mon bateau. Alors, tout ce qui l’entourait, c’était mes copains.»
Beaucoup de scènes fortes, donc, dont le départ et l’arrivée aux Sables-d’Olonne. «Des moments de bonheur incroyables.» Et puis, Alan Roura ne se départ pas de son humour. Notamment à son retour sur terre, quand il découvre l’hôtel. A l’employée qui lui fait visiter la chambre, il s’exclame en regardant la fenêtre: «Vue sur la mer! Mais vous voulez ma mort!» KA

Film Alan Roura, L’aventure au bout du rêve, lundi à 18 h 15, au Rex de Fribourg, mardi à 20 h 30 au Prado de Bulle

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