La France, la peur de l’autre

| mar, 02. mai. 2017

Habituée des zones de conflits, la journaliste Anne Nivat a choisi de s’immerger aux côtés des Français, dans six villes de province. Elle en tire un livre passionnant à l’heure du vote crucial des présidentielles.

Par Claude Zurcher

 

Pas de point d’interrogation ni d’exclamation dans le titre de son dernier livre, Dans quelle France on vit. Ce n’est donc pas un ouvrage qui questionne ou qui commente, à la manière d’une mise en accusation, cette France que l’on a de plus en plus de mal à reconnaître. C’est un livre de reportage, un vrai, au plus près de la réalité qu’il décrit. Son livre, Anne Nivat l’a d’abord voulu comme une rencontre avec une France de tous les jours qui, dans le brouhaha médiatique de la campagne présidentielle, n’obtient au mieux que quel­ques secondes d’antenne ou se trouve dépossédée de sa parole par des hommes et des femmes politiques qui savent et disent en son nom.

Reporter de guerre – elle a notamment couvert la guerre en Tchétchénie – Anne Nivat a choisi pour une fois son propre pays, la France, en s’immergeant chez des habitants où elle loge, dans six villes secondaires, à Evreux, Laon, Laval, Montluçon, Lons-le-Saunier et Ajaccio, soit des villes n’excédant pas 50 000 habitants (à l’exception d’Ajaccio). Ce fil d’Ariane l’a conduit à rencontrer des Français tout à la fois désorientés mais confiants, fatigués mais dynamiques, inquiets mais sûrs d’eux, bravaches aussi bien qu’acca-
blés, bref, des gens qui luttent au quotidien, font comme ils peuvent, se plaignent, mais gardent confiance. Il est question tour à tour de chômage, d’émigration, d’insécurité, de ressentiment, de déclassement, de réduction des services publics, de femmes voilées, de militants FN, de fichés S, de TVA, de pompiers qui se font caillasser… Une France de la délitescence, pourrait-on dire, à laquelle répond une autre France, celle d’une solidarité humaine, d’une vie qui ne se laisse pas faire… une France qui croit toujours en elle.

La proximité avec la guerre, que vous avez connue en tant que reporter, vous a donné envie d’écrire un livre sur la France. Est-ce donc qu’elle est au bord du chaos?
Non, bien évidemment, la France n’est pas en guerre. Mais, en allant à la rencontre des hommes et de femmes qui m’ont accueillie chez eux, comme je l’ai vécu dans des zones de combats où j’étais aux côtés des populations civiles, je me suis rendu compte que les angoisses sont en quelque sorte les mêmes, et les espoirs aussi. Il n’y a pas de similitude de situation, c’est évident, mais une proximité d’émotions.

Comment vos hôtes se sont-ils vus à travers vous?
Ma démarche devait certainement répondre à une attente. Car il y a un véritable engouement autour de mon livre. Je suis retournée dans les six villes qui m’ont servi de cadre pour rencontrer des hommes et des femmes de tous les milieux, toutes les origines, de toutes les conditions sociales et de toutes religions. Partout ce livre a créé des discussions. J’ai été étonnée des débats qu’il a provoqués. On m’a dit: en vous lisant, on se connaît mieux dans notre ville…

Vous savez, ce livre m’a demandé énormément de travail. Or, les lecteurs ne critiquent pas le travail, au contraire, ils le reconnaissent. J’ai toujours avancé avec clarté face à mes interlocuteurs.

A Evreux, vous participez à la prière à la mosquée aux côtés des femmes, à Lons-le-Saunier vous êtes parmi des jeunes dans une discothèque…
Je tenais au support écrit, c’est peut-être présomptueux de ma part, mais je me suis dit dès le début de mon travail que si je ne le faisais pas par écrit, je n’y arriverais pas. De nombreux reportages télévisés ont été réalisés sur «la France profonde», ils sont souvent très bons, mais dans ma situation, l’absence de caméra a beaucoup compté. Vous n’avez pas le même rapport à l’autre quand vous êtes seule, sans équipe de tournage et sans caméra. J’ai toujours voulu faire du grand reportage, à l’étranger comme en bas de chez moi, en étant entièrement immergée et à le rendre par l’écrit.

D’une certaine manière, c’est une vision noire de la France que vous rendez. Pays fracturé, tendu, qui n’a plus de projet commun.
On peut le voir comme ça, mais ce n’est pas si simple. Je pense que si je faisais un livre Dans quelle Suisse on vit, je rencontrerais des situations semblables, des vies pleines de ressentiments, de jalousie, de peur, d’angoisse. Les gens se posent des questions sur la société dans laquelle ils vivent, en France ou ailleurs, et sur
la façon dont elle change. Je ne considère pas mon livre comme pessimiste ni misérabiliste.

A vous lire, le constat d’une relation dévoyée à l’Etat semble s’imposer en France, comme si l’Etat devait tout régler et représentait la solution à tous les maux.
Bien sûr, si nous comparons à la Suisse, la relation à l’Etat est plus apaisée chez vous. Et en France, historiquement, nous vivons dans une relation à l’Etat plus directe, avec un président, un centralisme, une attente qui est particulière à la France. C’est un long processus historique qui a conduit à ce que les Français considèrent que les solutions à leurs difficultés doivent venir d’en haut. Ils ont tort sur ce point-là.

N’empêche que le premier tour des présidentielles a bouleversé les frontières politiques.
C’est vrai, mais il faut voir plus loin que cet horizon-là, aller plus profondément à la rencontre des Français. Après tous ces mois passés à rassembler la matière de mon livre, c’est-à-dire la vraie vie des vraies gens, je ne suis pas inquiète. Mais le climat actuel est marqué par la peur de l’autre. Les gens ont peur de ce qu’ils ne connaissent pas, c’est une attitude qui se généralise et qui n’est pas propre à la France d’ailleurs. Tout le monde a peur de l’autre aujourd’hui, ça, oui, c’est une source d’inquiétude, la peur de l’autre prend trop de place. J’essaie de le montrer dans mon livre: l’autre est toujours plus complexe.
Mais j’ai aussi rencontré des personnes qui œuvrent chaque jour et selon leurs moyens pour qu’on ne vive pas dans cette peur. Contrairement au discours ambiant, je dis qu’il ne faut pas beaucoup pour que la peur cesse.

On a le sentiment aussi que les tensions entre générations sont plus accentuées en France.
Je ne serai pas aussi affirmative. Toute société est en mouvement, et chaque génération a son propre mouvement, comme nous l’avons connu quand nous composions la jeune génération. Mais il me semble que les jeunes aujourd’hui n’ont pas les mêmes garde-fous. Sur la question de l’islam en France plus particulièrement, la troisième géné-ration de Français musulmans ne se sent pas considérée comme des citoyens à part entière, avec les mêmes possibilités sociales que les autres Français. C’est un point essentiel, je souhaite qu’on en parle.

Mais le dialogue est-il encore possible?
Oui. Ce livre montre que ce dialogue est possible. Mais nous devons d’abord obtenir les conditions du dialogue. Cela commence par reprendre contact avec la réalité de gens et non pas se satisfaire de fiction. Quand on se frotte à la réalité du terrain, on s’aperçoit des capacités de chacun. La vie c’est l’instant, l’imprévu. Pour moi la quintessence de mon travail de journaliste, c’est de ne pas juger, mais de faire entrer le lecteur dans d’autres mondes, à côté desquels il vit. ■

 

Anne Nivat, Dans quelle France on vit, plongée au cœur de
la France, Fayard, 496 pages

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