«Bernard? Il n’y connaît rien, il habite ici depuis dix ans»

| mar, 11. jui. 2017

Premier volet de cette série d’été à Sommentier, village glânois qui offre «la plus belle vue de la région». Rencontre avec quelques nouveaux et anciens habitants, d’un apéro à l’autre…

PAR KARINE ALLEMANN

Patricia Raemy a grandi dans le quartier de Beaumont, à Fribourg. Avec son copain Marco Würst, elle a acheté une ferme rue de la Tourbière en hiver 2015. Educateurs tous les deux, ils font partie des nouveaux habitants de Sommentier. «Avant, on louait à La Magne, déjà dans une vieille ferme. On voulait absolument rester dans le coin. On fait partie des gens qui achètent avant tout pour le lieu, et non pour l’intérieur de la maison», décrit Marco, un grand geste de la main pour indiquer la vue, superbe, sur 360 degrés. Dans leur jardin, la sculpture d’une vache. Mais une vache sacrée venue directement d’Inde. «Ici, c’est l’ouverture. On a une sensation d’espace! s’enthousiasme Patricia. Un jour, une vieille dame est passée devant la maison et elle nous a dit que c’était l’ancienne ferme des tisserands. Ils se réunissaient ici pour tisser. J’adore cette idée.»
La jeune femme propose de prendre l’apéro, avant d’aller rendre visite à un collègue, dans le quartier de villas de Sommentier. En passant, arrêt obligatoire au magasin de la laiterie, «une pièce minuscule, où il y a tout ce qu’il faut pour dépanner». On y rencontre Erika Hunkeler, propriétaire des lieux avec son mari Erich. «Ça fait plus de trente ans que j’habite ici, mais j’ai toujours l’accent suisse alémanique», s’excuse la patronne. Comment voit-elle l’évolution du village? «Il y a davantage de villas, c’est sûr. Et moins de paysans. Avant, ils étaient une trentaine à venir couler. Maintenant, ils ne sont plus qu’une dizaine. Mais la quantité reste la même. Souvent, ils ont regroupé les domaines.»
Son magasin est-il très fréquenté? «On n’est pas au bord d’une grande route… Mais on livre aussi pour les lotos. Certains viennent acheter du fromage, même du canton de Vaud.» C’est que les Hunkeler ont une spécialité: Le petit Glânois. «Un fromage gras au lait cru, à pâte mi-dure, affiné au vin blanc. On le propose nature ou, actuellement, à l’ail des ours.» Un morceau de chaque est acheté pour l’apéro prévu au prochain arrêt. Il s’avérera effectivement que ce Petit Glânois est incroyablement crémeux, et sa version à l’ail des ours spécialement délicieuse.
Direction le quartier de villas, qu’on surnomme «chez les Dumas». Bernard et Diane Waldmeyer nous installent dans le jardin, où le vin blanc est tenu au frais. «Nous avons acheté la maison il y a dix ans. Ceux qui l’avaient construite venaient de Fribourg pour être à la campagne. A l’époque, il n’y avait rien, ici. A leur mort, les enfants ne l’ont pas gardée car, entre-temps, des villas s’étaient construites tout autour.»


Les potes vident la cave
Le couple d’éducateurs (eux aussi) a rapidement sympathisé avec le voisinage. «On est potes avec tout le monde, amis avec certains. Quand j’ai eu mon accident, ils ont été super avec Diane.» Il y a six ans en effet, un grave accident de moto a contraint Bernard à onze mois d’arrêt de travail, dont huit mois d’hospitalisation. «Les voisins ont aidé Diane pour s’occuper de la maison. Et accessoirement pour vider ma cave… On faisait des Skype (appels vidéo), moi dans ma chambre d’hôpital, et tous mes potes à la maison de Sommentier.»
Le couple nous apprend aussi que les habitants du village sont surnommés les pissenlits. «Pour savoir pourquoi, il suffit de venir au printemps, les champs sont complètement jaunes!» éclaire Diane. La famille se plaît dans ce coin de la Glâne situé à 900 mètres, souvent au-dessus du brouillard. «Mais il manque un bistrot, regrette Diane. Je fais partie du chœur mixte et je suis sûre qu’il y aurait plus de monde à l’église si les gens pouvaient boire un verre après la messe.» Bernard, qui joue du cor des Alpes depuis trois ans, se souvient de son arrivée: «Le premier paysan que j’ai rencontré, c’est Jérémie. Il est vraiment sympa. Je me suis dit que, s’ils étaient tous comme lui, j’allais vraiment me plaire!»
Partons donc rencontrer cet homme si sympa, Jérémie Delabays, qui a repris la ferme de ses parents au centre du village, vers la laiterie. Jérémie a deux particularités: son chien s’appelle Rasta, et il s’est lancé dans l’agriculture bio. «Avec mon épouse Lise, on l’a fait par conviction d’abord, mais aussi parce que les possibilités sont multiples.»
Comment est-il perçu dans la région? «Certains sourient encore doucement. Mais ce n’est plus comme il y a quinze ans. Ma maman était ouverte à l’idée. En revanche, mon père, de qui j’ai repris le domaine, a eu plus de peine à l’accepter. Aujourd’hui, il est content pour nous.»
Le propriétaire de Rasta élève de jolies petites vaches allaitantes, grises, d’une race qui a failli disparaître. Plusieurs fois par année, il vend directement «à une clientèle très variée» bœuf et agneau. L’agriculteur a vécu toute sa vie à Sommentier. Mais, pour en savoir un peu plus sur l’histoire du lieu, tout comme Bernard, il propose de s’adresser à Auxence Castella, mémoire officielle du village.
Agé de 71 ans, Auxence nous fait les gros yeux quand il s’aperçoit qu’on ne parle pas patois. On est quand même invités à s’asseoir dans le salon. Féru d’histoire et de généalogie, Auxence Castella connaît tout sur tout. «J’ai eu la chance d’habiter avec mes grands-parents, puis avec mes parents. Quand ils discutaient à table, nous, on écoutait.» A l’occasion du 80e anniversaire de la paroisse de Sommentier-Lieffrens, il a écrit un petit fascicule sur le village (lire ci-dessous). Quand il nous propose de faire le tour des environs dans sa voiture, il peut raconter l’histoire de toutes les fermes du coin. «Là-bas, c’est l’avant-dernière ferme qui a brûlé à cause de la foudre, en 1874. Et ici, ce sont les maisons des communiers. Vers 1910-1920, la commune a eu l’obligation d’assister des familles originaires d’ici en leur donnant un bout de terrain.»
Au fait, d’où vient son prénom? «A la fin du XVIIIe siècle, beaucoup de filles partaient comme gouvernantes dans les pays de l’Est. Vous savez pourquoi elles étaient recherchées? Parce qu’elles parlaient français, savaient cuisiner et étaient catholiques. Elles ont ramené des prénoms de là-bas. Auxence, ça vient d’Oksana.»


Le curé Boschung
L’agriculteur à la retraite est cultivé et aime les gens qui le sont. Il a été marqué par le curé Boschung, au village de 1949 à 1977. «C’était un puits de science. Il connaissait le nom des étoiles, des montagnes et de chaque brin d’herbe.»
Le Glânois nous apprend aussi qu’au recensement de 1930, 345 habitants avaient été enregistrés à Sommentier. Ils n’étaient plus que 200 en 1955. «Il n’y avait aucune possibilité de gagner sa vie. Les gens sont partis dans les villes. Ce qui a changé, aujourd’hui, c’est qu’ils sont tous motorisés. Alors ils habitent ici et travaillent ailleurs. Il y a même quelqu’un qui va tous les jours à Genève.» Aujourd’hui, le village compte 302 âmes.
Il est temps de partir. On explique alors à Auxence que c’est Bernard Waldmeyer qui nous a conseillé de venir le trouver pour parler du village. «Bernard? interroge Auxence. Evidemment! Il n’y connaît rien à Sommentier, il habite ici depuis dix ans!» ■

 

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La peste et le legs de Jean George


Comme dans toute la région, les habitants de Sommentier ont payé un lourd tribut à la peste de 1637. «Il n’est resté que trois personnes dans le village: Jean de Morlens et ses deux filles, raconte Auxence Castella. Tous les autres sont morts, enterrés dans une rigole, près de l’école de Vuisternens-devant-Romont. Beaucoup de gens trouvaient refuge en montagne. Au Gros-Plané, il y avait énormément de monde. Quand certains redescendaient en plaine pour faire des achats, on leur demandait comment ça allait, là-haut. Et ils répondaient: Mô, lè jon. Ce qui voulait dire: “Mal, les uns”. C’est une des légendes qui expliquent le nom du Moléson.» Et le Glânois de revenir sur l’histoire familiale, arbre généalogique à l’appui. «Le premier Castella à s’établir ici venait de Grandvillard. Il s’appelait Claude Castella, dit Le Blanc. Vers 1640, il a pu reprendre une ferme laissée vide par la peste.» Auxence dévoile encore le carnet de son grand-père, qui recensait les 42 pièces de salaire pour la servante, à qui il fallait également acheter une paire de chaussures par année. Et un document daté de 1780, le «testament solennel de l’honnête Jean George Castella». Un feuillet recto verso, rédigé d’une très belle écriture. «Dans la première partie, Jean George s’adresse surtout au Bon Dieu. Puis, comme il n’avait pas d’enfant, il a divisé ses biens pour ses neveux. Il a même divisé les fruits de ses arbres fruitiers!»

La Jungfrau depuis le Mottex
Les hauts de Sommentier, près du Reposoir du Mottex, offrent une vue époustouflante. Il paraît qu’on y dénombre 21 clochers. Beaucoup de promeneurs s’arrêtent près du tilleul, sur la colline, pour en profiter. Sur la droite, la Dent-de-Lys, puis le Moléson, qui a une drôle de forme vu d’ici, les Vanils, la Dent-de-Broc, les Gastlosen – on dit qu’elles se teintent de rose quand le soleil se couche à l’opposé – puis le Vanil-des-Raveires, le Kaiseregg et enfin La Berra et le Gibloux. Dans le trou de la vallée de la Jogne, on distingue très clairement la Jungfrau. Ou peut-être est-ce l’Eiger? Son iPhone en main, Marco Wüst assure que c’est la Jungfrau. C’est en tout cas ce que lui signale l’application qui détecte les sommets. Jérémie Delabays, lui, est certain qu’il s’agit de l’Eiger. Finalement, Auxence Castella tranchera: depuis le Mottex, on voit la Jungfrau.
Et quand la «mémoire du village» parle, personne n’aurait l’idée saugrenue de la contredire. KA

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