«Ici, on aime bien voir le soleil se coucher derrière le Jura»

| jeu, 13. jui. 2017

Par rapport à Bulle, Torny-le-Petit, c’est très loin. Une bonne raison pour plonger dans ce hameau protégé des confins de la Glâne où la vie communautaire tourne autour d’un four à pain.

PAR JEAN GODEL

Depuis 1848, Torny-le-Petit est rattaché à Middes. Mais Middes n’a fusionné avec Torny-le-Grand qu’en 2004. Donc, les deux Torny, Petit et Grand, se sont longtemps tourné le dos. Et, sur place, ça se sent, pour ainsi dire géographiquement. Venant de Fribourg, on entre par Torny-le-Grand. Etalé en pente douce entre deux mamelons, le village est tourné vers les Préalpes. Le Gruérien de passage tient donc ses repères: La Berra, l’antenne du Gibloux, les Vanils et le Moléson.
Tout change dès lors que l’on passe la crête qui sépare les deux Torny, là où Middes a planté ses belles et grandes fermes sur un replat. Le toit du réservoir d’eau de Maumont offre le meilleur point de vue. Là s’ouvre un autre monde. Tournant le dos à la verte Suisse des pâturages, on plonge dans celle, brûlée de soleil, des plaines céréalières et des lacs. Torny et ses villages sont posés sur cette crête comme un linge sur un fil, un pan flottant de chaque côté.
Cap donc vers Torny-le-Petit, en contrebas de Middes. Ce hameau agricole d’une centaine d’âmes figure à l’Inventaire fédéral des sites construits d’importance nationale à protéger en Suisse (ISOS). Elogieuse, la fiche qui lui est consacrée souligne l’homogénéité du site, avec son église et ses fermes du XIXe siècle harmonieusement posées sur un crêt intermédiaire. Ici, rien n’a changé jusque dans les funestes années 1970, quand une halle artisanale et quelques villas ont enlaidi le dos-d’âne.
A l’entrée, une couronne de vergers hautes tiges protège le site. En pénétrant ce cordon sanitaire, de belles fermes, souvent transformées, s’offrent au regard. L’odeur du blé chaud, le chant des oiseaux, le crissement des pas sur le gravier… Le temps ne s’est pas arrêté, il va juste moins vite.
Le site aurait été choisi entre le VIIe et le IXe siècle pour servir de support à une église paroissiale. Reconstruite en 1823, elle est consacrée à saint Martin. Elle aurait été bâtie sur l’emplacement d’un temple dédié au dieu Janus, non loin d’un tumulus de l’âge du fer. A l’intérieur, le contraste est saisissant entre le décor peint du XIXe siècle et les vitraux de Claude Sandoz. Créés en 1989 et inspirés de ses voyages en Asie, ils évoquent plus l’imaginaire hindou que la vie du grand chrétien.


Céramiste à la cure
A côté, un échafaudage cache l’ancienne cure. C’est l’antre de la céramiste Françoise Gerber, arrivée là il y a dix ans. Elle y a installé son atelier, le Kaolin, créé en 1984 en Basse-Ville de Fribourg. «Quand j’ai acheté la maison, le curé était parti depuis quatre mois. Il y avait de la moquette et des tapisseries partout…»
Aujourd’hui, un beau parquet recouvre les sols et les créations de la propriétaire décorent les murs immaculés. Au premier, la «chambre de l’évêque» – un simple fond de couloir clos d’une porte – a disparu, mais la substance est demeurée, noble et élégante.
Tout en haut, la somptueuse charpente abrite un vaste espace. Et l’échafaudage? «Je refais le toit. C’est un coin à bise, ici. L’hiver, je devais peller la neige dans le grenier…» Sur la terrasse, à l’arrière, le regard domine la plaine de la Broye puis se perd, au loin, dans les contreforts du Jura pris d’assaut par les champs en terrasses. A l’ombre d’un grand orme, petit rosé bien frais en main, le paradis est proche.
Et à en croire Françoise Gerber, il fait bon vivre ici. «J’ai toujours voulu habiter en campagne. Cette maison, ça a été un coup de foudre. Je ne suis pas du coin, mais j’ai de très bons amis ici.» Le village vit à son rythme: une messe (parfois), un bon chœur mixte, commun à Torny et à Châtonnaye, et l’ancien four banal, remis en état en 1995. On y cuit le pain cinq ou six fois durant l’été. «A chaque fois, sourit Françoise Gerber, secrétaire de l’association, des bouteilles sortent des sacs et des saucissons traînent dans la braise.»


Une retraite active
Le four à pain doit beaucoup à Walter Blank qui, avec d’autres, l’a fait revivre. «Je suis sensible aux vieilles choses», sourit-il pipe en bouche, à la fraîche sous les branches basses d’un tilleul. Il l’a planté en 1982, au moment de racheter cette ferme du bas de la route de Middes. «Ici, je me suis vite senti chez moi: j’avais découvert le coin dans ma jeunesse.»
Né au Schoenberg en 1940, Walter Blank est petit-fils d’un fromager bernois venu à Fribourg en 1906. Son père était responsable financier chez Feller & Eigenmann, un grossiste alimentaire de Moncor. Durant ses vacances, Walter sillonnait le canton comme aide livreur. C’est ainsi qu’il a connu ce coin de Glâne. «Il y avait trois magasins ici, deux à Middes, un à Torny-le-Petit.» Aujourd’hui, tout a disparu, y compris la poste et le bistrot (il en reste un à Torny-le-Grand).
Après sa maturité au Collège Saint-Michel, en 1959, et une licence en économie à l’Université de Saint-Gall, en 1964, il intègre l’entreprise où travaille son père après un crochet d’un an par l’Allemagne. Walter Blank s’occupe des achats et de la logistique. «Quand il nous manquait un camion, on appelait les GFM ou Zumwald.» Zumwald, l’entreprise de transports fondée par le grand-père d’une certaine Françoise Gerber, née Zumwald…
Puis Walter occupera dix ans le poste de secrétaire général des Décorateurs d’intérieur de Suisse, à Berne – «parce que j’étais économiste et bilingue». Enfin, il gérera puis présidera l’Association suisse des négociants en meubles.
S’il vient à Torny-le-Petit, c’est avant tout pour l’espace qu’offre la ferme de 1861. De quoi abriter sa vingtaine d’anciennes voitures. La première, il l’a achetée dans les années 1960, une Lancia Ardea de 1940. Puis il s’est passionné pour les Martini: «Elles étaient fabriquées à Saint-Blaise. C’était l’une de la cinquantaine de marques suisses du début du XXe siècle.» Walter Blank en a possédé trois sur la vingtaine encore dans le monde… Mais sa préférée, c’est une Mercedes 170 S de 1953. «Elle appartenait à mon père. C’est avec elle que j’ai appris à conduire.»
Dans le verger, les arbres fruitiers sont alignés, prêts à être récoltés. Walter Blank distille – «évidemment» – notamment sa bérudge. La ferme semble envahie par une végétation ancestrale. «C’est moi qui ai tout planté. En 1982, c’était nu, ici.» A cette époque, le village était encore très agricole: «Le bistrot s’appelait le Café agricole et était tenu par les Péclat, l’une des grandes familles paysannes de Middes. Et puis, les gens ont construit des villas.»
Walter Blank aime son village. Si les sociétés locales sont encore bien actives, il y met aussi du sien en organisant un feu du 1er Août pour les voisins de Torny-le-Petit. «Je ne veux pas concurrencer le feu officiel. Le 1er janvier, je brûle aussi l’Hiver.»
Arrivé pour l’apéro du soir, sous le tilleul, le syndic de Torny, Patrice Jaquenoud, évoque l’avenir de sa commune, dont plusieurs tentatives de fusions ont pour l’heure échoué. «Torny se complète bien avec Châtonnaye. Un jour, on devrait logiquement ne faire plus qu’une commune.» Si Châtonnaye a une halle de sport et un petit magasin, Torny offre, lui, sa station-service!
Aux marges de la Glâne, Torny ne se sent pas oublié. Les dossiers du district maintiennent le lien avec Romont. «Les gens d’ici sont ouverts à toutes les régions», constate le syndic. Walter Blank ne dément pas: «Mais on aime quand même bien voir le soleil se coucher derrière le Jura.» ■

 

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Les Glânois de là-bas, tout là-bas


Pourquoi Torny-le-Petit? Parce que, d’après la carte Kümmerly + Frey de la Suisse au 1: 275 000, c’est le village le plus éloigné de Bulle dans la zone de couverture de La Gruyère: 7,3 cm, soit 20,075 km à vol d’oiseau. Celui de Granges est battu pour 137,5 m (0,05 cm). Cap donc sur Torny-le-Petit. Sur place, on se surprend à découvrir une frontière commune avec Payerne, tandis que le chef-lieu glânois, Romont, est à 3,5 cm (10 km). Quant aux montagnes, celles du Jura paraissent plus proches que le Moléson, perdu à 9,5 cm (26,125 km). De fait, le Soliat est à 8,3 cm (22,825 km). Mais avec ses 1463 mètres, peut-on vraiment parler de montagne?

Les châtelains
Torny, 885 habitants, peut se vanter de posséder deux des plus beaux châteaux du canton. Celui de Torny-le-Grand, construit entre 1730 et 1745 par Jean-Joseph-Georges de Diesbach-Torny, est la propriété de son altesse impériale et royale l’archiduc d’Autriche Rudolf de Habsbourg-Lorraine. Le titre est impressionnant, la famille a pour aïeuls Charles Quint, François-
Joseph et Sissi l’impératrice, mais les hôtes sont très accueillants et ouverts sur le village (La Gruyère du 9 août 2011). A Middes, les propriétaires sont plus discrets et le domaine ceint d’une haie épaisse qui ne laisse rien transparaître de la belle demeure construite dès 1748 par l’ancien trésorier et bailli de Bulle, Nicolas Griset de Forel. A noter que, dès son origine, l’église de Torny-le-Petit était le siège d’une paroisse desservant Torny-le-Grand, Trey, Middes, Châtonnaye et Villarimboud. Middes n’a donc pas d’église. Mais un clocher, tout de même: celui qui coiffe son école.

Les militaires
Il n’y a pas que les châtelains qui apprécient le coin. Les militaires aussi. La crête entre les deux Torny abrite une ancienne base DCA – la vue y est à 360 degrés. Là, des batteries de missiles ont longtemps été positionnées. Depuis 1997, ce sont les FA-18 qui assurent cette mission et la base s’est muée en camp d’entraînement pour les recrues de Grandvillard. Une batterie pointe toujours ses missiles rouillés vers le ciel. La «fusée», comme la nomme l’agriculteur venu tourner le regain entre les baraquements.

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