Bientôt un commerce équitable pour les agriculteurs suisses

sam, 01. jui. 2017

Ancienne directrice de Max Havelaar Suisse, la Bulloise Paola Ghillani prépare un projet-pilote en Suisse Romande. Alors que la mondialisation fait des ravages chez les paysans suisses, le moment est venu, selon elle, de rétribuer dignement leur travail.

Pour Philippe Roch, ancien directeur de l’Office fédéral de l’environnement, la Suisse doit s’attaquer aux règles actuelles de l’OMC.

JEAN GODEL
agriculture. Invitée du Journal du matin, sur RTS La Première, à l’occasion des 25 ans de Max Havelaar Suisse, Paola Ghillani a lâché une bombe le 18 mai dernier: «Il faudrait lancer un label de commerce équitable pour les agriculteurs sous nos latitudes. Les problématiques du commerce mondial que je voyais dans les pays en développement à l’époque, je les vois aujourd’hui chez nos agriculteurs, que ce soit en Suisse ou en Europe.»
Venant de l’ancienne directrice de Max Havelaar Suisse (de 1999 à 2005), le propos a de quoi interloquer. Présent dans 35 pays consommateurs, Max Havelaar est le principal acteur du commerce équitable dans le monde. Selon la fédération qui coordonne le label (Fairtrade International, que la Bulloise a présidée de 2000 à 2004), les ventes de produits labellisés par l’ensemble de ses membres ont représenté 4,8 milliards d’euros en 2012 (+ 320% par rapport à 2005). En Suisse, les ventes ont pesé 628 mio en 2016 (+ 20,7% par rapport à 2015).

Nombreux intéressés
Un mois après son pavé dans la mare, Paola Ghillani, installée à Zurich où elle a fondé, en 2005, sa société de conseils Paola Ghillani & Friends, est entrée dans le concret. «J’ai reçu de nombreux appels, alors même que, depuis la crise financière de 2008, j’avais multiplié les interventions en ce sens. Et je ne suis pas la seule à l’avoir fait.»
Ceux qui la contactent ont des profils divers: des économistes auteurs de recherches sur la problématique du travail dans l’agriculture, des acteurs de la communication participative, le sociologue et anthropologue Yvan Droz, spécialiste des politiques agricoles à l’IHEID (Institut de hautes études internationales et du développement) de Genève, une ancienne de la Déclaration de Berne, sans oublier des agriculteurs, dont certains sont engagés dans la défense paysanne. Les milieux de la défense des consommateurs se sont aussi montrés intéressés.
Bref, un gremium d’une dizaine de personnes, toutes bénévoles, travaille actuellement à l’élaboration d’un pro-jet concret. «La forme n’est pas encore décidée», insiste Paola Ghillani. Nouveau label? Marque? Gamme de produits? Plate-forme équitable? A voir.

C’est qui le patron!
L’exemple de la success story française de C’est qui le patron! inspire aussi. Sous-titrée La marque du consommateur, cette initiative demande au consommateur de fixer les critères de production de différents biens et d’en assumer le prix qui en découle afin de rétribuer convenablement le producteur. Et la grande distribution s’y plie…
Un projet-pilote sera lancé en Suisse romande. «On commencera par l’agriculture, mais d’autres domaines pourraient être explorés, comme l’énergie ou la mobilité», précise Paola Ghillani. Il devrait être ficelé d’ici la fin de l’été.
Puis le collectif passera le modèle d’affaires au crible pour en tester le potentiel et les failles éventuelles. Il s’agira alors de trouver des investisseurs: financement participatif (crowdfunding), via une plateforme de prêts entre particuliers (lend funding), économie privée, plusieurs voies sont explorées.

Et les pouvoirs publics?
«Ce serait bien qu’ils nous soutiennent, admet Paola Ghillani. Les œuvres d’entraide à l’origine de Max Havelaar avaient reçu une aide du SECO, le Secrétariat d’Etat à l’économie, durant la phase de lancement.» Pour l’heure, l’Union suisse des paysans n’a pas été approchée.
«Si le financement est trouvé, espère Paola Ghillani, nous pourrions démarrer avant la fin de l’année. C’est le bon moment, la résonance est là pour mener ce projet à bien.» La réussite de Max Havelaar a de quoi rendre confiant: pourquoi ce qui est vrai pour les produits agricoles en provenance du Sud ne le serait pas pour la production suisse?
Comme le soulignait Nadja Lang, directrice de Max Havelaar Suisse jusqu’en avril dernier, dans le rapport 2016 de la fondation, ce label «a prouvé que les marchandises durables et équitables ne sont pas des produits de niche, mais peu-vent et doivent devenir la norme». ■

 

«Les petits paysans sauveront le monde»
Paola Ghillani constate les dégâts de la globalisation sur les paysans suisses et européens. La problématique est connue: massivement subventionnée, l’agriculture industrielle du Nord produit en masse et les prix mondiaux s’effondrent. Le boomerang touche les paysans suisses, incapables de couvrir leurs coûts de production – sans parler de la valorisation de leur travail, passée à la trappe.
Statuts obligent, Max Havelaar conçoit le commerce équitable depuis les producteurs du Sud vers les consommateurs du Nord. Et c’est la libéralisation des prix du café, en 1988, qui a motivé la fondation du label, la même année, aux Pays-Bas. Il se pourrait bien que ce soit la libéralisation, plus récente, du marché du lait, qui lance le commerce équitable au profit des agriculteurs sous nos latitudes. «La Suisse a compensé par les paiements directs, mais les agriculteurs veulent surtout être payés pour leur travail», fait remarquer la consultante en développement durable. «Les prix mondiaux du lait ne doivent pas devenir la référence, sous prétexte de libéralisation. Pourquoi le lait ne serait-il pas, en Suisse, aussi stratégique que la production hydroélectrique?»
En attendant, le phénomène fait des ravages au sein des familles paysannes: pauvreté, emplois multiples, épuisement, solitude, suicides… «Nos paysans dépriment, parce qu’on leur dit qu’ils ne sont pas aussi efficaces que leurs collègues européens ou américains. Mais eux aussi, massivement subventionnés, qui plus est sur de plus grandes surfaces, sont accusés de ne pas l’être.»
Certains paysans tentent de réagir. Parmi trois initiatives en faveur de la souveraineté alimentaire actuellement débattues, celle du syndicat Uniterre revendique notamment l’agroécologie et la préservation d’une agriculture paysanne locale et rémunératrice. Pour Paola Ghillani, la solution est là: «C’est l’agriculture des petits paysans de la terre entière qui sauvera le monde, pas les grandes monocultures industrielles: elles ne sont qu’un feu de paille.» JnG

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